‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 32 sur 188 · W. — A LA MEME · texte numérisé non relu

W. — A LA MEME

Aux Helices. |>res de Genese, 26 avrit 1756.

Madame ,

Je me doutais bicn de quel avis serait Votre Altesse Serenissime. Le plaisant de l’aflaire, c’est qu’a Paris, quand on a vu l’ouvrage adresse a une princesse, on

a cru que cette princesse etait une soeur de ', et

on l'a imprime avec son nom. Je n’ai eu qu’a me taire , et je laisse les prtHres et les philosophes se battre.

Les Francais et les Anglais doivcnl se battre, h present, un peu plus s6rieusement. M. de Richelieu atlaque & present le Port-Mahon, et la flotte anglaise n'a pas encore paru pour le defendre. Si elle n’arrive que pour 6tre temoin de la prise, l’Anglelerre perdra son credit dans l’Europe.

II est loujours tres-confirme, par les lettres que je re?ois de Buenos-Ayres, que les jesuites font, de leur c6le, tres-respectueusement la guerre au roi d'Espagne, et qu’ils empOchent les peuples du Paraguay de lui obeir.

Les memes lettres m’apprennent les details inouls de la destruction de Quito, au Perou. C’est bien pis qu'a *Lisbonne : la terre y a tremble pendant trois mois. Le lout est bien est un peu derange en Amerique, en Europe et en Afrique. 11 se passe toujours des

1 La mararave da Barciith , scaur do Frederic.

152 I.ETTRES DE VOLTAIRE

scenes sanglantes en Asie, tant en Perse que dans I’lndoustan. Jugez, madame, s’il cst doux de vivre k Gotha.

On dit, a Geneve, que Votre Altesse Screnissime pourrait bien y envoyer le prince, son second fils, pour y faire quelque temps ses etudes. Que ne suis-je assez heureux pour que cette nouvelle soit vraie ! ou plutflt, que ne puis-je, des a present, venir faire la cour a la mere, et metlre a ses pieds un coeur qui sera toujours penetre pour elle et pour toute son auguste famille du plus profond respect et du plus inviolable attachement !

4b. — A LA MEME.

Auz Del ices, pres de Geneve, 10 juin.

Madame ,

Que raa personne n’est-elle a vos pieds comme mon coeur y est! faudra-l-il que je meure sans cette consolation? Le roi de Prussc veut bien me rappeler aupres de lui; uiais Votre Altesse Serenissinte sail que e’est Gotha seul que je regrelle. Les rois font semblant de s’aimer, ils se le disent dans leurs traites; mais il n’y a qu’une souveraine de ma connaissance qui sacbese faire aimer veritablement. Lescceurs sont a elle; les rois n’ont que de l’encens.

II est vrai, madame, que dans ces memoires de madame de Maintenon, dont Votre Altesse Serenissimo daigne me parler, l’encens ne bribe guere pour les souverains. La Baumelle deebire un peu les vivanls

ct les morls. Ce qui n'est pas de lui, ce qui est d’un certain eveque d’Agen dont il a pille les memoires manuscrits, est legerement ecrit. Ce qui est de La Bauinelle est d’un etourdi sans bienseance cl sans consequence, qui veut avoir de l'esprit a tort et a travers. On ne peut concevoir comment un homme qui a eu le bonheur d’etre en etat de dire dcs verites, ayant d’excellents memoires entre les mains, a pu vomir tant d’impudents mensonges. II n’y a point de verite qu’il n’ait defigurce par des calomnies, et point de calomnie qu’il ne d^bite avec une insolence brutale. Les grands seraient bien a plaindre si la posterity les jugeait sur de tels dcrits : ils sont entre la flatterie et la calomnie; mais la puissance les console.

Je ne sais si je me trompe, madame, mais il me semble qu’il y a plus de vrai bonheur dans une cour comme la vdtre que dans celles qui mettent deux cent mille hommes sous les armes, et qui quelquefois font naltre des millions de murmures justes ou injustes. Y d-t-il done quelque chose de preferable a la douceur de gouverner en repos un peuple heureux? 11 parall que, dans les circonstances presentes, le peuple anglais ne pretend guere a ce titre d'heureux; les esprits y paraissent bien divises. Toussont reunis sous votre domination, madame; tout y est tranquille. Si je pouvais me trainer, je me tralnerais a Gotha. Mon sort est de faire des voeux inutiles.

Que Yolre Altessc Serenissime et toute son auguste famille daignent reccvoir mon profond respect.

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Aui Deliccs, presde Gcnese, Sfi join I7SS.

Madame ,

11 y a done des tnalheurs aussi pour Yotre Altesso Serenissime? Et il faut que les vertus les plus nobles ct les plus pures eprouvent, comme les autres, le sort de l’humanite! Votre resignation a laProvidence, mudame, est bien exercee dans la perte d’un fils alne; mais aussi les m6mes vertus qui sont eprouvdes dans la douleur de cette perte sont recompensees par les princes qui vous restent. Vous voyez, madame, votre consolation devant vos yeux, en voyant votre perte. Votre Altesse Serenissime doit, pour surcrolt d’aflliction, Atreaccablee de lettres; je lui demande pardon d’augmenter le nombre de ceux qui l’affligent en la voulant consoler. Mais comment pourrais-je ne pas Acouter mon altachemcnt ct ma douleur? il est impossible A mon cceur de retenir ses mouvements.

J’osc me joindre ici a la grande maltresse des cceurs, a tout ce qui vous entoure, madame, pour pleurer a vos pieds et A ceux de monseigneur le due; mais aussi je me joins A eux pour voir dans les priuces vos enfanls (que Dieu conserve) les plus grandes et les plus cheres esperances, comme la meilleure consolation '.

Quand pourrai-je, madame, venir partager tous ces sentiments, admirer les vdlres, jouir de vos bon-

* La copie que nous aeons sous les yeux portc education.

tes et renouveler a Votre Aitesse Serenissime , k monseigneur, a toute votre auguste maison, tous mes voeux, avec mon tendre et profond respect.

Am Polices, pres He Geneve, 12 juillct 17?8.

Madame,

Mon attadieraent, raa sensibilite extreme pour tout re qui interesse Votre Aitesse Serenissime, avaient prevenu la bonte que vous avez cue do daigner me parlor do votre perte. Je suis persuade qu’elle eprouve tous les jours de nouvelles consolations dans des enfants si cbers, si dignes d’elle et si bien eleves. Ellc les voit croltre sous ses yeux ; elle est temoin de leurs progres. Ce sera la, madame, le plus solide plaisir de votre vie. D'autres vont le cbercher a Venise et a Naples; mais le bonheur r4el est dans vous, dans votre esprit sage et 41ev6 ; il est dans la satisfaction d’etre aimee. J'y compte pour beaucoup la grande maltresse des cceurs; je me flatte que les alarmes sur sa sante sonl evanouies.

On a reconnu, dans Paris, que les memoires de madame de Mainteuon sont autant d’impostures, et que ses leltres, qui sont veritablement d’elle, ne conlicnnent pas beaucoup d’anecdotes interessantes. Je suis persuade qu’un esprit comme le v6tre s'amusera peu de tous ces details inutiles.

La prise de Port-Mahon et les nouveaux trails occupent l'Europe davautage. Unhomme de l’Academie

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