CORRESPONDANCE DIVERSE
l.-AM. THIER10T.
1 juioiTtl.
Comment vont vos craintes sur la paralysie *? informez-moi, je vous en prie, de votre santé. Si M. votre père n'était pas à Boissette , j'irais vous y voir. Je suis encore incertain de ma destinée ; j'attends M. le duc de Sully pour régler ma marche. Comptez que je n'ai d'autre envie que de passer avec vous beaucoup de ces jours tranquilles, dont nous nous trouvions si bien dans notre solitude. Je viens d'écrire une lettre à M. de Fontenelle, à l'occasion d'un phénomène qui a paru dans le soleil hier, jour de la Pentecôte. Vous Voyez que je suis poète et physicien. J'ai impatience de vous voir pour vous montrer ce petit ouvrage, dont nous grossissons notre recueil. Avez-vous toujours, mon cher ami, la bonté de faire en ma faveur ce qu'Esdras fit pour l'Écriture sainte, c'est-à-dire d'écrire de mémoire mes pauvres ouvrages2? Adieu, je Tpus embrasse de tout mon cœur,
1 11 s'agit du père de Thieriot, qui mourut Tannée suivante. * V. Œuv. compl., Gorresp. géo., U I.
CHEZ MADAME DE BERfflBRBl , Â ROUEN.
Juillet 1722.
Je suis infiniment flatté de la confiance que vous avez eue en moi, et je ne trouve rien de plus juste et de plus raisonnable que d'apporter à la campagne un ouvrage de moi, et de me le cacher soigneusement lorsque je l'ai voulu avoir. Envoyez toujours cette pièce, on verra ce qu'on en pourra faire.
Je vous en apporterai une autre que je fais imprimer actuellement è Paris. Je voudrais être déjà à la Rivière ; mais j'ai encore ici deux ou trois petites affaires qui me retiennent.
Il y a quelques estampes ' qui m'ont beaucoup plu, et d'autres dont je n'ai pas été si content; mais les graveurs disent que celles-là sont les plus belles, et ils m'ont assuré que les défauts que je trouvais étaient autant de beautés.
Je vous prie d'avancer toujours notre ouvrage, et d'effacer dans le neuvième chant ces deux vers :
Siège affreux, composé de ministres cruels , Et toujours arrosé par le sang des mortels.
Il faudra les passer comme bien d'autres; cela n'en sera que mieux. J'ai la fièvre au moment que je vous écris. Le lait que j'ai voulu continuer, avec l'embarras
1 Pour la Henriade.
des affaires et le chagrin dont je suis lutine à Paris , m'a fait beaucoup de mal; le pis que j'y trouve, c'est que cela retarde mon retour et me fait rester malgré moi dans une ville que je déteste. M. de Richelieu partit hier pour Forges, et milord Bolingbroke pour l'Angleterre; ainsi je ne sais plus que devenir dans Paris. Mandez-moi au juste où l'on est de l'édition, et surtout ne me cachez point l'indiscrétion que vous avez eue de montrer la parodie à madame de Bernières.
Vendredi, juillet 1722.
M. le duc de Sully vient d'arriver à Villars, et m'emmène avec lui dimanche. Je compte vous mander incessamment dans quel temps vous pourrez venir remplir avec moi nos grands projets de solitude. Portez-vous bien, mon cher Esdras; songez toujours à moi, à la réparation de notre gros livre, et surtout à votre santé. Mes compliments à toute votre famille. Envoyez par le porteur le second tome de Cromwell à madame la maréchale, et à moi Tacite. Adieu.
CUKZ MADAME DE DERNIEBES , A ROUE*.
Ce samedi, août 1722.
Je reçois votre billet samedi matin, dans le temps que je vais partir pour Yillars. J'envoie chercher Du-
breuil dans le moment, à qui je donne 450 livres pour vous faire tenir une lettre de change de cette somme sur Larue, banquier à Rouen : 6 louis seront pour le prêteur, et 4 pour Viret, qui, j'espère, continuera la besogne.
J'ai reçu la parodie; mais M. votre frère, que j'ai rencontré, étant instruit par vous de l'existence de cet ouvrage, et en ayant parlé à d'autres, cela m'engage à le supprimer, et vous apprendra à tous deux à être enfin un peu plus discrets.
Hier vendredi, je parlai de vous longtemps à Paris l'aîné ; n'en pensez point tant de mal. Il a fait un petit nota sur une feuille de papier, qui signifie de fort bonnes choses pour vous, à ce qu'il prétend. J'en serai instruit sans faute à mon retour de Villars, et je viendrai à la Rivière vous en apporter la nouvelle. Adieu. Songez, je vous en prie, à rayer les deux vers :
Siège affreux, composé de ministres cruels, Et toujours arrosé par le sang des mortels.
et mettez :
Cette inquisition que l'univers abhorre Etc.
Je vous écris très-laconiquement, mais je vous aime de tout mon cœur.
Ecrivez-moi toujours à l'hôtel Richelieu, et accusez la réception de la lettre de change.
CHU M. HSftAtrr, PRIS DU GBASBIlf DB TTOQUIB , TIS-A-YIS LB CHBTAL DB BBORIB,
A PABIS.
Ce 6 septembre 1722.
Mon cher Thieriot, le plaisir de voyager avec madame de Rupelmonde ne m'empêche point de songer dès le premier gîte à vous remercier de tous les soins obligeants que vous prenez pour moi. J'aurai mon tour quelque jour, je vous en réponds, et j'en ferai tout autant. Envoyez-moi la lettre de Gaudin pour ce banquier et pour sa femme, et des nouvelles. Adressez votre lettre à Bruxelles, chez M. le comte de Morville, plénipotentiaire.
Sans date.
Si vous avez été hier chez M. de Pouilli f, je crains que vous n'ayez pu le voir; il sort toujours après dîner, et se fait celer le matin. Je vous supplie d'y aller aujourd'hui, et de vous informer de notre pauvre Gaudin; il faut absolument que vous entriez chez lui, quand on vous dirait qu'il n'y est pas. Vous devriez bien venir ici auparavant, consoler un peu votre malade.
1 Commis aux affaires étrangères et savant.
A La Haye, ce 2 octobre 1722.
Je reçois ce vendredi votre lettre et me hâte d'y faire réponse, afin que vous sachiez tout au plus tôt combien elle m'a fait de plaisir et combien je vous suis obligé. Je ne me lasse point de donner de l'exercice à votre amitié. Premièrement, je vous prie de répandre que je n'ai été en Hollande que pour y prendre des mesures sur l'impression de mon poème, et point du tout pour y voir M. Rousseau.
Si vous pouvez m'acheter un excellent cheval de course, de la valeur de 200 ou 250 livres, pour le 12 de ce mois, vous me ferez un plaisir infini. Vous n'avez qu'à charger de cette commission les mêmes qui ont vendu mes chevaux; Gaudin pourra fort bien me rendre ce service. Assurez-le, je vous prie, de ma reconnaissance et de mon amitié pour toute ma vie.
J'ai vu Picard, qui est chargé d'affaires pour un an; ainsi je ne compte point du tout sur lui. Ayez donc la bonté de distribuer les quatre autres estampes aux meilleurs graveurs de Paris.
Je ne conçois pas comment ma lettre à M. le cardinal ' a pu transpirer; elle n'était faite ni pour être publique, ni pour être approuvée de messieurs du café. Je viens d'achever un ouvrage d'un autre genre, que je vous montrerai à mon retour, et dont je ne peux
1 Le cardinal Dubois. V. Œuv. compl.t 1.1.1,1 38.
vous rien dire à présent. Les cafés ne verront pas celui-là, sur ma parole. Si vous n'avez pas déjà mis à la poste le poëme de M. Racine *, envoyez-le-moi sous l'enveloppe de M. de Chambéry, ministre de France auprès des états généraux, à la Haye.
Je ne vous mande rien de ce que j'ai fait et vu en ce pays-ci. Je réserve tout cela pour les entretiens que nous aurons ensemble à Paris; j'y serai au plus tard le 14. Je monte ici tous les jours à cheval, je joue à la paume, je bois du vin de Tokai, je me porte si bien que j'en suis élonné. Je compte faire le voyage en poste sur mes maigres fesses. Écrivez-moi, et priez Dieu que j'aie de bons chevaux sur la route. Si vous pouvez savoir ce qu'on donne en France d'un escalin '2, d'un florin, d'un patagon, d'un ducat, d'une pistole d'Espagne, vous me ferez grand plaisir de me le mander au plus juste. — Adieu, mon cher ami; la poste va partir.
AU BOOT DU QUAI DBS ORFEVRES , V13-A-VI3 LB CUEVAL DE BROSZi: , A PARI3.
A Usse, ilil.
Mon cher ami, comme je crois que je serai obligé de revenir incessamment à Paris, je vous supplie de m'envoyer une lettre de change de 20 pistoies sur la recette générale de Tours, Vous n'avez qu'à prendre
1 La Grâce.
s Monnaie des Pays-Bas.
306 LETTRES IPtâD'.TES
200 livres sur le produit des souscriptions1; je les remplacerai à mon retour; car c'est un dépôt sacré auquel je ne veux pas toucher. Il faudra porter cet argent dans la rue Colbert, derrière la Banque, proche de madame de Lambert, chez un nommé M. de Saint- Marc. Vous vous adresserez à M. Paulart, qui demeure chez ledit Saint-Marc. Ledit Paulart est frère d'un autre Paulart qui est ici, à lissé; ce que vous lui ramentevrez, afin qu'il fasse la chose de bonne grâce. Au reste, vous le prierez de mettre la lettre de change payable à vue à moi seul. De plus, nota que ledit Paulart n'est visible qu'à dix heures du matin. Voilà bien des sottes commissions que je vous donne; mais il n'y a rien de petit en amitié.
(( On me mande que M. le garde des sceaux est « fort malade. Il me rend service dans mon affaire; « vous verrez que je serai assez malheureux pour u qu'il meure. Je suis persuadé que mon étoile lui u portera malheur 2. » Adieu. Écrivez-moi donc.