‹ Voltaire à Ferney; sa correspondance avec la Duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et notes historiques entièrement inéditesChapitre 41 sur 95 · A M. L'ABBÉ MOUSSINOT · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ MOUSSINOT

Ce 22 février 17 39.

Je ne perds point de vue du tout la jus|,e réparation que je suis en droit d'exiger de ce malheureux abbé Desfontaines.

M. le chancelier, M. d'Argenson, M. Hérault, ont conclu qu'il fallait l'assigner au tribunal de la commission de M. Hérault.

M. de Maurepas et M. Hérault m'ont fait l'honneur sur cela de m'écrire.

J'ai eu l'honneur de leur répondre que je ne sou haitais, en mon particulier, qu'un désaveu des calomnies aussi authentique que les calomnies mêmes.

Que d'ailleurs je n'empêchais point qu'une requête signée 46 plusieurs gens de lettres, et avec la signature d'un procureur, fût présentée juridiquement; que sur cette requête M. Hérault pouvait agir et déployer sa justice; qu'ensuite mes parents interviendraient.

Que s'il était nécessaire, je ferais présenter la requête en mon nom ; mais qu'alors M. Hérault serait, peut-être obligé de m'assigner pour être oui; qu'en

ce cas, ma santé ne me permettant pas d'aller i ni de me transporter, il faudrait qu'un juge voisin vint, recevoir mes dépositions à Cirey; ce qui peutêtre est difficile à obtenir.

Qu'enfin je m'en rapportais uniquement à M. Hér rault.

Voilà où en est l'affaire. Si MM. Andry et Procope, etc., qui ont déjà signé une requête inutile, en veulent signer aujourd'hui une nécessaire, c'est un point capital, et que je supplie M. Moussinot et M. Begon de presser et de faire réussir.

Le tribunal de M. Hérault m'est plus avantageux que eelu\du Chàtelet :

1° Parce qu'il n'y a point d'appel;

2° Parce qu'il est plus expéditif ;

3° Qu'il n'y aura point de factum ;

4° Que je n'ai point à y craindre de dénonciations étrangères au sujet;

5° Que M. d'Aguesseau, M. de Maurepas,M. d'Argenson, M. de Mainières, beau-frère de M. Hérault, me protègent ouvertement. M. le cardinal désirant surtout la punition de Desfontaines, et en ayant parlé à M. Hérault, ce serait me manquer à moi-même de

ne pas profiter de tant de circonstances heureuses;

6° Parce qu'il n'y a aucune preuve contre moi, et que les preuves fourmillent contre l'abbé Desfontaines, appuyées de l'horreur publique.

Donc, il faut presser l'affaire auprès de M. Hérault, faire présenter une requête signée par deux personnes, le chevalier de Mouhi en fût-il une, et sur-le-champ une requête signée par M. Mignot, M. de Montigny et madame de Chambonin, mes parents.

Je vous dis, je vous certifie que, sur ces requêtes préliminaires, M. Hérault est obligé d'agir d'office; qu'alors il doit procéder contre Desfontaines , Chaubert , etc. , non-seulement pour avoir débité des calomnies, mais pour avoir imprimé sans permission. C'est là une matière très-criminelle, dont M. Hérault connaît expressément.

Je vous réponds en ce cas de la punition de Desfontaines.

Présentez donc sur-le-champ une requête au nom de de Mouhi, Procope, Latour-Céran, etc.

Que M. Mignot et M. Montigny et madame Chambonin en signent aussi une. Encore une fois, le moindre ressort mettra en mouvement cette machine. Ne perdez pas un moment $ il y a un mois que cela devrait être fait.

Surtout ne laissez pas dépérir les preuves; que les noms de ceux qui ont acheté le livre chez Chaubert et Mérigot soient présentés à M. Hérault. Comptez que cela sera très-sommaire, et qu'on aura bonne justice. Mais, je vous en supplie, agissez sans perdre un instant.

11 faut savoir surtout si c'est comme lieutenant de police ou comme commissaire du Conseil que M. Hérault agit.

Les deux lettres au prince Antiochus Cantemir qui sabrent sont empruntées i un de nos meilleurs recueils, le Bulletin du Bibliophile. L'authenticité n'en saurait être douteuse. Dans un billet à Tbieriot que nous avons donné ci-devant (p. 335), Voltaire annonce précisément qu'il écrira au prince Cantemir. Cette correspondance manquait; elle se retrouve i propos pour. prendre sa place.

Le rédacteur du Bulletin, M. J. K. G., accompagne cette publication â"édairct8semenU pleins d'intérêt que nous lui demandons k permission de reproduire aussi.

« Bans la première édition de l'Histoire de Charles XII, qui parai en n Si .Voltaire apprécie en ees termes la défection do prinee Dé Baitiam CaaHaatr, qoJ, pendant la guerre de 1710, abandonna le parti do sultan pour celui du cxar :

« Un Grec nommé Cantemir, fait prince de Moldavie « par les Turcs, se jeta dans le parti du czar, qu'il reu gardait déjà comme un conquérant, et ne fit point de n difficulté de trahir le sultan, dont il tenait sa princi- « pauté, en faveur d'un chrétien dont il espérait de plus « grands avantages. Le czar ayant donc fait un traité « secret avec ce prince, et l'ayant reçu dans son armée, « s'avança dans ce pays et arriva au mois de juin 4711 * sur le bord septentrional du fleuve Hérase, aujouru d'hui le Pruth, près d'ïassi, capitale de la Moldavie. »

* Le prince Dèmètrius C&ntemir était mort dès 1723; mais son iiU» Autiochu* Cantemir, se trouvant à Paria en 1739, en qualité d'amba&adettr de Russie, tit Voltaire et réclama contre le passage

que l'on vient de citer, prétendant aussi que l'écrivain français avait commis une erreur en attribuant à sa famille une origine grecque, tandis qu'il descendait des princes tartarcs.

« Voltaire lui promit d'envoyer cette rectification à l'imprimeur de Hollande, qui préparait une nouvelle édition; mais clic ne fut point insérée. Voltaire s'en excuse dans la seconde lettre. La mort du jeune prince, arrivée en 1744, mit fin aux réclamations qu'il continuait avec instance. »

Nous nous permettrons d'ajouter que ces réclamations, qui sans doute font honneur au caractère du prince, n'étaient pas fondées, et Voltaire eut raison de n'y satisfaire que dans la mesure de la vérité historique. La défection de Démétrius Cantemir est avérée, et l'origine grecque de cette famille, incontestable. Aussi Voltaire a répandu d'habiles adoucissements sur ce passage, mais ne l'a point changé. Voici la variante qui a été maintenue dans toutes les éditions de Charles XII :

« La Moldavie était gouvernée alors par le prince « Cantemir, Grec d'origine, qui réunissait les talents « des anciens Grecs, la science des lettres et celle des « armes. Ou le faisait descendre du fameux Timur, « connu sous le nom de Tamerlan; cette origine parais- « sait plus belle qu'une grecque. On prouvait cette des- « cendance par le nom de ce conquérant. Timur, dit-on, « ressemble àTémir; le litre de kan que possédait Ti- « mur avant de conquérir l'Asie, se retrouve dans le « nom de Cantemir; ainsi le prince de Cantemir est « descendant de Tamerlan.

a De quelque maison que fût Cantemir, il devait toute « sa fortune à la Porte Ottomane. A peine avait-il reçu « l'investiture de sa principauté, qu'il trahit l'empereur « turc, son bienfaiteur, pour le czar*, dont il espérait da- « vantage. Il se flattait que le vainqueur de Charles XII « triompherait aisément du vizir... Il comptait que tous

« ses gens se rangeraient de son parti. Les patriarches « grecs l'encouragèrent dans cette défection. Le czar « ayant donc fait un traité secret avec ce prince tereçut a dans son armée, etc. » ( Histoire de Charles XII , liv. V, p. 215.)

On voit par le rapprochement curieux des deux textes que Voltaire fait toutes les concessions possibles à la politesse , à Tamour-propre et aux sentiments du prince, mais sans rien sacrifier des devoirs et des droits de l'histoire, a. f.

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