‹ Voltaire à Ferney; sa correspondance avec la Duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et notes historiques entièrement inéditesChapitre 7 sur 95 · AU MARQUIS D'OSSUN · texte numérisé non relu

AU MARQUIS D'OSSUN

ii Auguste 1770, à Feruey (par Lyou).

Monsieur ,

Permettez que j'importune encore Votre Excellence par mes remerciements. Tout ce que vous daignez faire pour la petite colonie de nouveaux Français montre bien la générosité de votre cœur, et fait voir que vous représentez un roi de France.

Je me suis vanté à M. le duc et à madame la duchesse de Choiscul des extrêmes bontés dont vous m'honorez; j'en étais trop plein pour m'en taire. Je vous supplie de me pardonner cette indiscrétion ; elle ne dérobe rien à la reconnaissance que je vous dois.

Le fort du commerce de mes colons étant en Espagne, jugez, monsieur, quelles obligations je vous ai.

J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, monsieur, de Votre Excellence , le très-humble et trèsobéissant serviteur.

A Ferney, 26 novembre 1770.

Monsieur ,

Je suis confus de vos bontés. Je vois que vous êtes en Espagne le protecteur de tous les Français, et toute ma petite colonie est devenue française. J'ai remis aux entrepreneurs de la fabrique les mémoires dont Votre Excellence a bien voulu m'honorer. Us sont à vos pieds; ils ne manqueront pas d'écrire à M. Camps et de lui faire un envoi. Votre Excellence me permetlra-t-elle d'abuser de sa protection au point de lui adresser le paquet à elle-même par le premier courrier que M. le duc de Choiseul lui dépéchera? Ils me font espérer que M. Camps sera très-con lent d'eux. Ils n'ont pas laissé de faire quelques affaires à Cadix par Marseille et par Bayonne, depuis qu'ils sont établis chez moi. Il y a tout lieu de croire que cette fabrique réussira, et ce sera à vos bontés, monsieur, qu'ils en auront la principale obligation.

Si vous avez quelques ordres à leur faire parvenir, et si vous daignez encore les honorer de quelque mémoire , je vous supplierai de vouloir bien ordonner qu'ils partent sous l'enveloppe de M. le duc de

Ghoiseul ou sous celle de son premier secrétaire, M. de la Ponce, pour plus de sûreté.

11 ne me reste qu'à tous faire les plus sincères et les plus vifs reinerclments.

J'ai l'honneur d'être avec autant de respect que de reconnaissance, monsieur, de Votre Excellence, le très-humble et le très-obéissant serviteur.

6 mars 1771, à Feraey.

Monsieur ,

Votre Excellence a porté bonheur à ma petite colonie , et je me flatte qu'elle subsistera par votre protection , quoiqu'elle ait perdu son bienfaiteur, M. le duc de Choiseul. C'est toujours une grande faveur que vous ayez daigné faire accepter la montre par M. le comte d'Aranda , je vous en remercie avec la plus vive reconnaissance. Mes artistes m'ont pressé de prendre encore une liberté auprès de vous; c'est de prier M. d'Ogni de mettre à votre adresse, par le premier courrier extraordinaire, une caisse de înuntres que je vous supplierai de faire parvenir à M. Camps. J'ai peut-être manqué à l'étiquette d'Espagne : les souverains du Nord m'ont gâté. L'impératrice de Russie m'a demandé pour vingt mille livres de montres de ma colonie, et m'a écrit sur cela une lettre dans le goût de madame de Se vigne. Apparemment qu'elle veut faire des présents aux Turcs, quand elle leur aura bieu voulu accorder la paix.

Votre Excellence sait que M. le duc de Choiseul, votre ami , est toujours à Chanteloup, honoré et estimé de la nation.

Les princes de Suède, qui plaisent également à Versailles et à Paris et qui ont banni absolument toute cérémonie, viendront voir la simplicité de notre Suisse vers Pâques, après n'avoir point été éblouis de la magnificence de nos villes.

Je vous supplie, monsieur, d'agréer avec votre bonté ordinaire la reconnaissance et le respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.

13 avril 177l,àFeniey.

Monsieur ,

« Une longue maladie , effet très-naturel de mon « âge et du climat que j'habite, m'a privé du plaisir « de vous remercier de toutes vos bontés. La re- « traite de M. le duc de Choiseul n'a pas laissé plus <( de santé à la ville de Versoix qu'il voulait bâtir, « et à ma colonie qu'à moi-même.

a Nous sommes tous très-malades; mais j'espère « que l'État se portera bien, malgré la prodigieuse a quantité de médecins qui se présentent pour le « traiter. Il paraît que le roi, qui est meilleur mé- « decin qu'eux, a entrepris sa cure et qu'il y réus- « sira '. »

1 Ce paragraphe est dans l'édition de Beuchot, t. LXVII, p. 12G Tout le reste est inédit.

II ne m'appartient pas de dire des nouvelles à Votre Excellence; elle sait mieux que moi celles de la France et de l'Europe ; permettez-moi seulement de vous en dire une, digne de la générosité espagnole et de la galanterie française ; je la tiens de la propre main de l'impératrice de Russie.

Le comte Alexis Orloff, ayant pris un vaisseau dans lequel était toute la famille, les domestiques et les effets d'un bâcha, les lui avait renvoyés à Constantinople. Ce bâcha, se trouvant en dernier lieu dans l'armée du grand visir, un officier russe y vint pour traiter de l'échange de quelques prisonniers. Le bâcha lui remit sans rançon tous ceux qui lui appartenaient, le combla de présents et le pria d'assurer le comte Orloff qu'il serait toute sa vie son serviteur, son admirateur et son frère.

Quand je songe que cet empire russe est né de mon temps, et que je suis beaucoup plus vieux que Pétersbourg , je ne reviens point de ma surprise ! C'est encore un des sujets de mon étonnement que l'impératrice ne manque d'argent ni pour une guerre si dispendieuse, ni pour les fêtes qu'elle a données au prince Henri de Prusse. Cette princesse daigne accepter des montres de ma colonie, ainsi que M. le comte d'Aranda; mais je n'en envoyé point au sultnn Mustapha, à qui les heures doivent paraître bien longues.

J'ai l'honneur d'être, avec un respect égal à ma reconnaissance, monsieur, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant servileur.

31 mai 1771 , à Frrney.

' Monsieur ,

Je suis toujours beaucoup plus près d'aller trouver la colonie d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, qui sont dans le ciel, où je prétends bien aller aussi, que de faire fleurir dans mes déserts ma colonie d'horlogers, établie sous les auspices de M. le duc de Choiseul. Je ne vois depuis cinq mois que du découragement. Il suffît d'un seul homme pour faire le bien , et de son absence pour produire le mal.

Je n'ai plus les mêmes facilités que j'avais pour profiter de vos bontés. Ma colonie dit qu'elle a envoyé» il y a près de quatre mois, à M. Camps, sous l'enveloppe de Votre Excellence, une petite pacotille de montres. Je n'en ai eu aucune nouvelle depuis, et j'ai été si malade que je me suis résigné à la Providence, qui abandonne net ma colonie.

Rien n'est plus commun en France que des établissements utiles qui périssent faute de protection. Les tracasseries parlementaires se sont emparées de toute l'attention. On n'a pas même songé à la famine qui désole encore plusieurs provinces. J'aurais voulu que ma santé m'eût permis d'aller à Chanteloup pour goûter la consolation de voir mon protecteur-, mais je ne suis pas en état de faire un voyage.

Cependant aucun des entrepreneurs n'a abandonné la colonie; ils sont entre la crainte et l'espérance. J'entends dire que M. le comte d'Aranda a fait des

établissements en Castille qui réussissent mieux; mais aussi il est M. le comte d'Aranda.

Je remercie bien sensiblement Votre Excellence de toutes ses bontés.

J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect et la plus tendre reconnaissance , monsieur, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur,

Le vieux malade de Ferney.

21 décembre 1771, à Femey

Monsieur,

Tous les malheurs sont arrivés à ma colonie. La destitution de notre protecteur1 a été notre perte; elle est totale et sans ressource. J'ai payé la montre aux artistes qui l'avaient faite. M. le comte d'Aranda nous a consolés par le meilleur vin qu'on puisse boire, et par la plus belle faïence sur laquelle on puisse manger, après la porcelaine de Saxe et celle de Sèvres. Il ne me reste qu'à remercier Votre Excellence de ses bontés infinies. Il faut savoir supporter son malheur. Il y en a de plus grands, et qui tombent sur des têtes plus précieuses.

Conservez-moi toujours vos bontés; elles seront pour moi le dédommagement le plus ample et le plus flatteur. Je suis encore pénétré des attentions généreuses dont vous voulûtes bien m' honorer Tannée

1 Le duc de Choiseul.

passée; elles seront toujours chères à mon cœur plein de reconnaissance.

J'ai l'honneur d'être avec respect, monsieur, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.

Au château de Ferney, 2ft norembr* 1773.

Monsieur ,

Votre Excellence me permettra de profiler de l'occasion qui se présente pour vous renouveler les sentiments de reconnaissance que je dois depuis longtemps à vos bontés.

Un jeune horloger français, correspondant de la colonie établie à Ferney, aura l'honneur de vous présenter cette lettre. J'ose vous demander votre protection pour lui. Il a autant de probité que d'intelligence, et je suis persuadé qu'il sera digne de vos bontés.

J'ai l'honneur d'être avec respect, monsieur, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur '.

A Ferney, 3 février 1776.

Monsieur, Sitôt que vous m'eûtes fait l'honneur de m' écrire

1 Les hait on neuf lettres ci-dessus de Voltaire ont été adressées par lui au marquis d'Ossun, ambassadeur de France en Espagne. Je dis huit on neuf, parce que celle du 1 3 avril 1771, ayant été déjà publiée en partie dans Beuchot, peut à peine être comptée ici comme lettre inédite. — Je n'ai pu découvrir à qui était écrite celle qui suit, du 3 février 1776. (Note de M. E. B.)

au sujet du sieur Chabot , je demandai pour lui à M. de Trudaine un emploi dans la distribution du sel que les fermiers généraux pourraient nous fournir.

Aujourd'hui que la république de Berne nous en donne, j'ai insisté auprès de M. Fabri pour obtenir que l'adjudication du sel de Berne employât avantage usement votre protégé. Je serai toute ma vie à vos ordres.

J'ai l'honneur d'être avec respect, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Soyez bien malade, mon cher camarade, afin que nous vous guérissions. Venez au temple d'Esculape, faites votre pèlerinage comme les dames de Paris. Nous avons ici depuis deux ans madame d'Épinay, confessée en chemin, arrivée mourante; non-seulement elle est ressuscitée, mais inoculée. Voilà un grand triomphe et un grand exemple. Et moi donc ! ne pourrai-je me citer? Je m'étais arrangé pour mourir il y a quatre ans, et je me trouve plus fort que je ne l'ai jamais été, bâtissant, plantant, rimant, faisant l'histoire de cet empire russe qui nous venge et qui nous humilie.

O fortunatos nimiùm, sua nam bona norunt Agricolas !

1 Sans doute M. de Cideville. Cette lettre, comme celle de madame Dénia, eat due à l'obligeante communication de M. Ghambry (Note de M. B. B.)

Aussi, je ne me suis point fait enduire de térébenthine, et je n'ai point eu besoin d'envoyer chercher des capucins. Maupertuis a vécu comme un insensé et est mort comme un sot. Le roi de Prusse ne pouvait pas le souffrir; mais comme il n'avait alors de niches à faire ni à l'impératrice ni au Roi, il en faisait à Maupertuis et à moi. J'ai pris le parti d'enterrer l'un, et d'être beaucoup plus heureux que l'autre. L'ingratitude du roi de Prusse a fait mon bonheur, et le Roi, notre bon maître, l'a comblé en déclarant mes terres libres. Il ne me manque que de vous voir arriver ici pour prendre, comme moi, des lettres de vie au bureau de Tronchin. Je vous embrasse de tout mon cœur.

La mode est-elle toujours dans les académies de louer les athées d'avoir eu de grands sentiments de religion?

Qu'on est sot à Paris ! V.

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