‹ Voltaire à Ferney; sa correspondance avec la Duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et notes historiques entièrement inéditesChapitre 70 sur 95 · A M. LEKAIN · texte numérisé non relu

A M. LEKAIN

Septembre 1765-

Mon cher grand acteur, vous voyez comme ce public approuve aujourd'hui ce qu'il condamnait hier, et condamne ce qu'il approuvait. Il n'appartient qu'au temps de fixer nos têtes de girouette. J'ai chez moi deux leçons & Adélaïde fort différentes l'une de l'autre; je soupçonne que la pièce, telle quV>n Ta jouée en dernier lieu, diffère encore de mes deux exemplaires. Je vous prie de m'envoyer l'exemplaire sur lequel vous

1 II s'agit d'un écrit du pasteur Vernes contre J.-J. Rouleau.

DK VOLTAIRE ilîuS. 405

vous êtes ilétertnitu'1 , afin qu'ayant confronté le tout, je puisse en former une pièce passable, que je vous ferai parvenir, avec une petite préface à la louange des Welches qui ne changent jamais d'opinion. J'ai grand peur que vous ne les ayez séduits , et qu'ils n'aient pris vos talents pour de beaux vers.

Je «vous remercie du petit relevé de la reprise iVOresie * que vous m'avez envoyé. Pourriez-vous pousser vos recherches et votre amitié pour moi jusqu'à m'instruire du nombre de représentations qu'Oreste a eues depuis cette reprise, et de la recette de ces représentations? car on dit que c'est la recette qui est le thermomètre du succès. Je voudrais bien obtenir aussi que vous me fissiez la même grâce

Sur l'Electre française à la- mode soumise, Pour le galant Itys si galamment éprise *.

Je suis curieux de savoir l'histoire de mon siècle.

Vous pourriez mettre le tout dans une enveloppe de toile cirée, ficelée, à la diligence de Lyon, à l'adresse de votre serviteur :

Par la diligence de Lyon pour la messagerie de Genève.

Je vous embrasse bien tendrement, cher soutien des spectacles et des plaisirs des Welches et des Français.

1 Cette tragédie a été reprise, il y a quelques années, pour le bénéfice de Firmin, acteur justement regretté. Mademoiselle Rachel jouait Electre, un des rôles favoris de mademoiselle Clairon, a. f.

2 W Electre de Crébillon.

400— A M»« LA VEUVE DUCHÉNE *,

libvaiii, tut saikt-jacçom , au tbmnli du «ost, a '**!■.

An elUieto de Fraty, par Gmkn, 30 novembre f 76S.

M. de Voltaire ayant lu la tragédie intitulée Adélaïde Duguesclin, que madame Duchêne a ijnprjmée, la prie tr^s-instamment d'ajouter à la pièce la feuille qu'il lui envoie. 11 est de l'intérêt de madame Duchêne de faire cette addition. Il lui fait ses compliments.

L'auteur, en lisant cette pièce dont il n*a pu ni vqir la représentation ni conduire l'impression, a été étonné d'y trouver des vers qui non-seulement ne sont pas de lui ; mais que même il ne peut entendre.

On trouvç à la page 30 :

Non, c'est pour obtenir une paix nécessaire. Gardez d'être réduit au hasard dangereux Que les chefs de l'État ne trahissent leurs vœux.

Il ne sait ni de quels chefs de l'État, ni de quels vœux on veut parler : ce vers ne lui a pas paru intelligible. . Apparemment que les comédiens ayant fait ce qu'ils appellent des coupures, ils ont fait aussi ce vers, que l'auteur ne comprend pas.

Il y a dans son manuscrit :

Non, c'est pour. obtenir une paix nécessaire. Les Anglais la feront, et peut-être sans vous.

* Cette lettre a été publiée par VA rtiste.

DE V0LTA1RR (ITOG). 407

Laissez à l'intérêt désarmer le courroux. Tous les chefs de l'État , lassés de ces ravages, Cherchent un port tranquille après tant de naufrages. ISe vous exposez point au hasard dangereux De vous voir ou trahir ou prévenir par eux.

L'habitude où sont les acteurs de faire ainsi des changements à la plupart des pièces qu'ils jouent les oblige quelquefois à gâter le style. On ne s'en aperçoit pas à la représentation; les libraires impriment sur la copie qui est entre les mains des comédiens, de sorte qu'une pièce tolérée au théâtre devient très-défectueuse à la lecture; ce qui fait tort également à l'intérêt de l'éditeur et au soin que tout écrivain doit avoir de son art, quelque peu de cas qu'il fasse de ses ouvrages.

Cet avertissement est indispensable. V.

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