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BIBUOTHECA
XEUCHATEL. — IMPRIMERIE ATTIXGER,
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Départ de Voltaire pour Paris
On avait commencé d'assurer à M. de Voltaire que la reine, Monsieur, Mgr le comte d'Artois, toute la cour, avaient la plus grande envie de le voir; et, dès lors, il arrivait à Ferney de prétendues lettres de Versailles et de Paris, remplies des choses les plus flatteuses et les plus agréables pour M. de Voltaire, et de celles du Roi même, pour l'engager d'aller à Paris.
Enfin, MM. de Villette^ et de Villevieille, M"^^ Denis
' Il avait épousé, en novembre de l'année précédente, W-^'^ de Varicourt, la protégée de Voltaire et de M^e Denis. Voici comment le patriarche annonçait cette union à son vieil ami, le comte d'Argental : « Notre chaumière de Ferney n'est pas faite pour garder des filles. En voilà trois que nous avons mariées, M^le Corneille, sa belle-sœur W^^ Dupuits, et M^^e de Varicourt, que M. de Villette nous enlève. Elle n'a pas un denier, et son
et M""^ Villette , firent tout ce qu'ils purent pour persuader à ce vieillard que sa tragédie (Irène) tomberait, s'il n'allait pas lui-même à Paris pour la faire jouer et conduire les acteurs; que c'était l'occasion du monde la plus favorable^ puisque la cour, suivant les lettres qu'on lui montrait, était si bien disposée à son égard; que ce voyage convenait à sa gloire, et pour dissuader les trois quarts de l'Europe, qui pen-
mari fait un excellent marché : Il épouse de l'innocence, de la vertu, de la pudeur, du goût pour tout ce qui est bon, une égalité d'âme inaltérable, avec de la sensibilité ; le tout orné de l'éclat de la jeunesse et de la beauté. » (Lettre du 5 novembre 1777.) Mlle Reine-Philiberte de Varicourt était née à Pougny, le 3 juin 1757. Les Varicourt, beaux-frères des Crassy, que la reconnaissance avait fait les assidus de Ferney, avaient saisi l'occasion de leur parenté pour entrer en relations avec Voltaire, qui leur fît le plus cordial accueil. Rappelons qu'en 1760 il avait avancé 1 5 ,000 francs pour dégager les biens des mineurs de Crassy, dont les Jésuites d'Ornex s'étaient emparés. M^'^ de Varicourt avait un frère, qui mourut évêque d'Orléans en 1822. Quelques mots maintenant sur Villette. Né à Paris en 1736, il était fils d'un trésorier des guerres, qui lui laissa 40,000 écus de rente, avec une terre érigée en marquisat. Il embrassa la carrière militaire, puis se retira du service avec le grade de maréchal-général de la cavalerie. C'est sur la recommandation de sa mère, amie intime de Voltaire, qu'il se présenta à Ferney en 1765. Nommé, parle département de l'Oise, député à la Convention, il était malade lors du procès de Louis XVI ; il se fit porter à l'Assemblée, vota contre la mort et ensuite pour le sursis à l'exécution. Mort le 9 juillet 1793. On a de lui : Œuvres poétiques (1788, in-80), Lettres sur les principaux événements de la
saient qu'il ne lui était pas permis de retourner dans le lieu de sa naissance ^ ; qu'il consulterait à Paris M. Tronchin sur sa santé; qu'étant presque obligé d'aller à Dijon pour un procès, il n'aurait plus qu'autant de chemin à faire, etc., etc.
Toutes ces raisons, toutes ces sollicitations et ces manœuvres déterminèrent enfin ce vieillard à entreprendre ce voyage funeste. On convint que sa nièce, M. et M™^ de Villette partiraient les premiers; que tous logeraient chez M. de Villette, et que M. de Voltaire ne resterait que six semaines à Paris.
Révolution (1792, in-80). — « La mère de Villette avait été fort .à la mode et galame. C'est pour lui plaire, nous apprend Duclos, qu'Helvétius, qui était beau comme le jour, fit le livre de ïEsprit. Voltaire l'avait beaucoup connue aussi ; et Villette partait de là pour se croire et se dire son fils.» (Grimm, Corresp. lut. T. X, p. 28; XI, p. 325.) «Nous ne savons à quel point la prétention pouvait se soutenir. Villette n'est pas le seul qu'on donne assez gratuitement à Voltaire, et le libraire Lambert passait également pour le fils du poète, sans que rien, toutefois, de sérieux ne vînt corroborer cette étrange supposition. » Gustave Desnoiresterres, p. 99 de Retour et mort de Voltaire. Note.
(E. D.) * Cette idée était si universelle que le roi de France lui-même en était persuadé, et le dit à M. le prince de Beauvau qui le croyait aussi. C'est ce que M. de Voltaire apprit de la bouche de M. de Beauvau en ma présence. On dit même qu'à cette occasion, Sa Majesté eut la curiosité de faire compulser les registres des lettres de cachet, pour s'assurer de ce qui en était, et qu'on n'y trouva rien de ce qu'on y cherchait. (Note de l'auteur.)
Ils partirent le 3 février 1778, et M. de Voltaire, avec moi, le 5 à midi, sans autre domestique que son cuisinier.
La douleur et la consternation étaient dans Ferney lorsque M. de Voltaire en sortit. Tous les colons fondaient en larmes et semblaient prévoir leur malheur. Lui-même pleurait d'attendrissement. Il leur promettait que dans un mois et demi, sans faute, il serait de retour, et au milieu de ses enfants. Il est si vrai que c'était là son intention, qu'il ne mit aucun ordre à ses affaires, et n'enferma ni les papiers de sa fortune, ni ceux de littérature.
Nous allâmes coucher à Nantua. Etant arrivés à Bourg en Bresse, pendant qu'on changeait les chevaux, il fut reconnu, et dans l'instant toute la ville se rassembla autour du carrosse, et M. de Voltaire ne put même satisfaire à quelques besoins qu'en se faisant enfermer à la clef dans une chambre du rez-de-chaussée de la maison.
Le maître de la poste voyant que le postillon avait attelé un mauvais cheval, lui en fit mettre un meilleur, et lui dit avec un gros juron : Fa bon train, crève mes chevaux, je m'en f...., tu mènes M. de Voltaire. Ce propos fit plaisir aux spectateurs. On partit au milieu de leurs cris et leurs acclamations. M. de Voltaire ne pouvait s'empêcher d'en rire lui-même, quoiqu'il se
vît dépouillé, en cette occasion, de Vincognito qu'il s'était proposé de garder dans toute la route.
Nous passâmes la seconde nuit à Senecey, et la troisième à Dijon, où, dès son arrivée, M. de Voltaire alla voir quelques conseillers et le rapporteur du procès qu'il soutenait pour M™" Denis. Plusieurs personnes de la première distinction vinrent pour le visiter; d'autres payaient les servantes de l'auberge pour qu'elles laissassent la porte de sa chambre ouverte. Quelques-uns mêmes voulurent s'habiller en garçons de cabaret, afin de le servir et de le voir par ce stra-
tagème
Le lendemain, nous allâmes coucher à Joignv, et de là nous comptions arriver le même jour à Paris; mais l'essieu du carrosse se rompit à une lieue et demie de Moret. On y envoya un postillon qui y trouva M. de Villette, qui venait seulement d'arriver
* « Il était descendu à l'hôtel de la Croix-d'Or (aujourd'hui auberge Lavier). Cette maison, qui porte le N^ i8 de la rue Guillaume, a conservé presque intégralement son antique physionomie. Elle est la moins élevée de toutes celles qui l'entourent; ses fenêtres sont étroites et irrégulières. A l'entrée, on remarque encore une porte à consoles, XV^^^-e siècle, surmontée d'un écusson à trois têtes de bœuf.
(Gustave Desnoiresterres. Voltaire eî la socièic au XVIII^^ siècle. Retour et niort de Voltaire, p. 190. — Paris, Didier et C^, 1876.)
et qui vint nous prendre dans sa voiture, après quoi il repartit avec sa compagnie.
Wagnièee ^ Relation du voyage de M. de Voltaire, à Paris^ en 1778, et de sa mort. T. I des Mémoires sur Voltaire et snr ses ouvrages, par LoNGCHAMP et Wagnière. (Paris, Aimé André, 1826. 2 vol. in-8.)
' Né en Suisse en 1739, ^'^''o^^î ^^ 1788. En 1756, il succéda à Colini, comme secrétaire de Voltaire, qui le conserva auprès de lui jusqu'à sa mort. (E. D.)
Arrivée à Paris
Surprise et admiration. — Menées du clergé. — Visite de l'abbé Gautier. — Visite de l'abbé Marthe. — Visite de Franklin. — Députation de l'Académie française. — Députation des comédiens. — Hémorrhagie. — Première représentation d'Irène. Nouvelle visite de l'abbé Gautier. — Lettre au curé de Saint-Sulpice. — Sa visite. — Voltaire rétabli se rend à l'Académie. — Ovation. — Voltaire à la Comédie Française. — Nouvelle ovation. — Couronnement de son buste. — Mécontentement de la cour et du clergé. — Visite à l'Académie des Sciences-
(Suite de la Relation de Wagnière.)
Enfin, le 10 février, vers les trois heures et demie du soir, nous arrivâmes à Paris.
A la barrière, les commis demandèrent si nous n'avions rien contre les ordres du Roi. «Ma foi^ Messieurs, leur répondit M. de Voltaire, je crois qu'il n'y a ici de contrebande que moi. » Je descendis du carrosse pour que l'employé eut plus de facilité à faire sa visite. L'un des gardes dit à son camarade : Cest, pardieu ! M. de Voltaire. Il tire par son habit le commis qui fouillait, et lui répète la même chose en me
fixant; je ne pus m'empêcher de rire; alors tous regardant avec le plus grand étonnement mêlé de respect, prièrent M. de Voltaire de continuer son chemin.
Il avait joui pendant toute la route de la meilleure santé. Je ne l'ai jamais vu d'une humeur plus agréable; il avait été d'une gaîté charmante. Son grand plaisir était de faire tous ses efforts pour m'enivrer, disant que puisque je n'avais jamais été pris de vin, il serait peut-être fort plaisant de l'être une fois. Il reposait dans sa voiture qui était une espèce de dormeuse. Quelquefois il lisait; d'autres fois c'était mon tour à lire; tantôt il s'amusait à raisonner avec moi, tantôt à me faire des contes à mourir de rire.
Immédiatement après être descendu à l'hôtel de M. de Villette ^ il alla à pied chez M. le comte d'Argental, son ancien ami, qu'il ne trouva pas, et s'en revint-. M. d'Argental arriva un moment après, et vit M. de Voltaire qui entrait dans l'appartement qu'on
* Ancien hôtel Bernières, au coin de la rue de Beaune et du quai des Théatins, aujourd'hui quai Voltaire. Il avait habité jadis cet hôtel avec son ami Thiériot, lors de sa grande intimité avec la présidente de Bernières. (E. D.)
2 Les Mémoires secrets (Bachaumont), après avoir mentionné la visite à d'Argental, ajoutent : «Il (Voltaire) était dans un accoutrement si singulier, enveloppé d'une vaste pelisse, la tête dans une perruque de laine surmontée d'un bonnet rouge et fourré, que les petits enfants, qui l'ont pris pour un chien-en-lit
lui avait préparé. Il court à lui, et après les premiers embrassements, il lui dit qu'on venait d'enterrer M. Le Kain. M. de Voltaire fît un cri à cette nouvelle. Le bruit fut bientôt répandu dans Paris que le grand homme 3^ était arrivé K Dès lors, le salon de M. de Villette et la chambre à coucher de M. de Voltaire ne
dans ce temps de carnaval, l'ont suivi et hué. » (T. XI, 12 février 1778). Wagnière , dans son Examen des Mémoires de Bachaumont (p. 427 des Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages, T. I), nie le chien-cn-lit et la perruque de laine. « La fourrure qui bordait extérieurement son bonnet^ dit-il, a pu, de loin, donner lieu à la méprise de quelques personnes qui le virent passer sur le quai des Théatins. » (E. D.)
* «Non, l'apparition d'un revenant, celle d'un prophète, d'un apôtre, n'aurait pas causé plus de surprise et d'admiration que l'arrivée de M. de Voltaire. Le nouveau prodige a suspendu quelques moments tout autre intérêt, il a fait tomber les bruits de guerre, les intrigues de robe, les tracasseries de cour, même la grande querelle des gluckistes et des piccinistes. L'orgueil encyclopédique a paru diminué de moitié, la Sorbonne a frémi, le parlement a gardé le silence, toute la littérature s'est émue, tout Paris s'est empressé de voler aux pieds de l'idole, et jamais le héros de notre siècle n'eût joui de sa gloire avec plus d'éclat, si la cour l'avait honoré d'un regard plus favorable ou seulement moins indifférent. On sait même qu'un mot du roi sur ce retour inattendu pensa détruire tout à coup une si douce ivresse. Sa Majesté demanda si l'ordre qui défendait à Voltaire de revenir à Paris (ordre donné sous le ministère de M. de Saint-Contest) avait été levé. Quoique le roi n'eût rien ajouté de plus, on se pressa de rapporter ce discours à M. de Voltaire et de le lui rapporter de la manière du monde la plus alarmante. Le vieux
cessèrent d'être remplis d'un monde prodigieux. Sa politesse extrême lui fit recevoir toutes sortes de personnes. Il disait à chacun les choses les plus spirituelles. Tous le quittaient enchantés. Tous les faiseurs de vers et de prose lui en adressèrent et chantèrent son retour dans sa patrie ^
Dès cet instant on forma le projet de le faire rester à Paris.
Le surlendemain de notre arrivée, M. le marquis de Jaucourt - vint mystérieusement avertir M""^ Denis
malade en fut vivement affecté; mais l'intention du roi n'avait jamais été de l'affliger, et grâce à l'empressement de M"i*^ la comtesse Jules de Polignac, appuyée des bontés de la reine, il ne tarda pas à être rassuré.» — Grimm. Galette littéraire (Paris, Eugène Didier, 1854), p. 247. (E. D.)
* Voici quel était l'ordre du cérémonial : On était introduit dans une suite d'appartements superbes, dont M'"e la marquise de Villette, maîtresse de l'hôtel, et M^e Denis, nièce de M. de Voltaire, faisaient les honneurs. Elles tenaient cercle. Un valet de chambre allait avertir M. de Voltaire à chaque personne qui venait. M. le marquis de Villette et M. le comte d'Argental, chacun de leur côté, présentaient ceux que le philosophe ne connaissait pas, ou dont il avait perdu le souvenir ; il recevait le compliment du curieux et lui répondait un mot honnête, puis retournait à son cabinet, dicter à son secrétaire des corrections pour sa tragédie d'Irène. (Les Mémoires secrets, T. XI, du 12 février 1788.) (E. D.)
2 Neveu du chevalier de Jaucourt, l'encyclopédiste. Le marquis de Jaucourt, né à Paris en 1757, mourut en 1852, ayant vécu ainsi près d'un siècle. Il avait été membre de l'Assemblée législative, président du tribunal, sénateur, etc. (E. D.)
que le retour subit de son oncle à Paris avait occasionné beaucoup d'étonnement à Versailles. On ne put le cacher à M. de Voltaire, et cela lui causa une grande surprise. On intrigua, on fit parler à M""^ Jules de Polignac, intime amie de la reine; on engagea M. de Voltaire à lui écrire; elle lui fit une réponse fort honnête; elle vint même le voir, et il fut un peu tranquille. Cependant cette petite aventure lui laissa une forte impression dans son esprit et lui fit faire des réflexions.
Les prêtres commencèrent bientôt aussi à murmurer. Le curé de Saint-Sulpice chercha plusieurs fois à voir et à parler à M. de Voltaire, mais il ne put alors y parvenir.
Le genre de vie que menait ce vieillard depuis son arrivée était exactement contraire à celui qu'il avait embrassé à Ferney depuis vingt ans. Là, il était tranquille, et non assujetti à remplir aucun de ces devoirs gênants de la société, ne voyant presque personne, laissant faire à M™^ Denis les honneurs de la maison, jouissant en tout sens de la plus entière liberté, passant une grande partie de son temps dans son lit, à travailler, se promenant en d'autres moments dans ses jardins, dans ses forêts, ou dans ses autres possessions, dirigeant lui-même les travaux de la campagne, goûtant le plaisir de créer et de voir prospérer sa colonie.
l6 ARRIVÉE A PARIS
Son nouveau genre de vie lui fit bientôt sentir qu'il altérait sa santé; les jambes lui enflèrent de la fatigue de se tenir debout pour recevoir ceux qui venaient le visiter.
Dans ce temps, un ex-Jésuite, nommé l'abbé Gautier, lui écrivit pour lui offrir ses services spirituels, si l'occasion s'en présentait ^ M. de Voltaire le remer-
* Voici la lettre de l'abbé Gaultier (ancien Jésuite, ancien curé de Saint-Marc, dans le diocèse de Rouen, présentement aumônier aux Incurables) : « Beaucoup de personnes, Monsieur, vous admirent; je désire du plus profond de mon cœur être de leur nombre; j'aurais cet avantage si vous le voulez, et cela dépend de vous. Il en est encore temps; je vous en dirais davantage si vous me permettiez de m'entretenir avec vous. Quoique je sois le plus indigne de tous les ministres, je ne vous dirai cependant rien qui ne soit digne de mon ministère, et qui ne doive vous faire plaisir. Qiioique je n'ose me flatter que vous me procuriez un si grand bonheur, je ne vous oublierai pas pour cela au très saint sacrifice de la messe, et je prierai, avec le plus de ferveur qu'il me sera possible, le Dieu juste et miséricordieux pour le salut de votre âme immortelle, qui est peut-être sur le point d'être jugée sur toutes ses actions. Pardonnez-moi, Monsieur, si j'ai pris la liberté de vous écrire; mon intention est de vous rendre le plus grand de tous les services ; je le puis avec le secours de celui qui choisit ce qu'il y a de plus faible pour confondre ce qu'il y a de plus fort. Que je me croirai heureux si votre réponse est analogue aux sentiments avec lesquels, etc. ! Gaultier, prêtre. (Lettre de l'abbé Gaultier à Voltaire; à Paris, ce 20 février 1778. Œuvres complètes de Voltaire, t. LXX, p. 449. Beuchot). (E. D.)
Voltaire répondit, dès le lendemain : « Votre lettre, Monsieur, me paraît celle d'un honnête homme, et cela me suffit pour me
cia par écrit. L'abbé vint le voir et laissa son adresse. Quand il fut parti, je demandai à mon cher maître s'il était content de ce M. Gautier. Il me répondit que c'était un bon imbécile.
Quelques jours après la visite de cette abbé, il vint un autre homme, qui me pai'ut être aussi un prêtre, mais en habit court. Il me dit qu'il désirait ardemment de voir M. de Voltaire, qu'il venait de quatre cents lieues pour cet effet. Cela excita ma curiosité. Je lui répondis que M. de Voltaire était malade, et qu'il ne pouvait accorder que des audiences très courtes. Je demandai à M. de Voltaire la permission de lui présenter cet homme, qui disait venir de si loin pour le voir. « Eh bien, dit-il, qu'il entre un moment, il pourra peut-être m'apprendre quelque chose de nouveau. » Je retournai auprès de mon prétendu voya-
déterminer à recevoir l'honneur de votre visite le jour et les moments qu'il vous plaira de le faire. Je vous dirai la même chose que j'ai dite en donnant la bénédiction au petit-fils de l'illustre et sage Franklin, l'homme le plus remarquable de l'Amérique : je ne prononçai que ces mots : Dieu et la Liberté. Tous les assistants versèrent des larmes d'attendrissement. Je me flatte que vous êtes dans les mêmes principes.
» J'ai quatre-vingt-quatre ans; je vais bientôt paraître devant Dieu, créateur de tous les mondes. Si vous avez quelque chose à me communiquer, je me ferai un devoir et un honneur de recevoir votre visite, malgré les souffrances qui m'accablent. » L'abbé se présenta le jour même {22 février). (E.-D.)
l8 ARRIVÉE A PARIS
geur, et lui demandai son nom et sa patrie. Il me répondit qu'il s'appelait l'abbé Marthe, qu'il était d'Italie, ce qui me causa de la surprise.
Cependant je l'introduisis dans la chambre de M. de Voltaire, qui lui dit d'abord : « Vous avez là, Monsieur, un habit qui ne me paraît pas être celui d'un homme qui vient de quatre cents Heu es. » L'abbé lui répondit que ce n'était pas celui qu'il portait ordinairement. Ensuite il supplia M. de Voltaire de permettre qu'il l'entretînt en particuUer. Mon cher maître, m'adressant alors la parole ainsi qu'à un serrurier qui raccommodait une sonnette, nous dit de les laisser seuls. Je sortis et me tins à la porte, disant au serviteur d'y rester aussi. Il me prit une grande palpitation, et mon premier mouvement fut de porter machinalement la main à mon couteau.
Un instant après, M. de Voltaire s'écria avec véhémence : « Ah ! Monsieur, que faites-vous ? » L'abbé s'était mis à genoux, en disant : « Monsieur, il faut que tout à l'heure vous vous confessiez à moi, et cela absolument; il n'y a point à reculer, dépêchez-vous, je suis ici exprès. » Sur ce, M. de Voltaire lui dit : « N'êtes-vous pas Provençal ? » — Non, je suis du Languedoc. — Ce que vous faites prouve que vous êtes au moins de la lisière. Allez-vous-en dans votre
paroisse, y remplir vos devoirs envers Dieu, et laissez-moi remplir les miens dans ma chambre. »
J'étais rentré sitôt que j'eus entendu l'exclamation de M. de Voltaire. Je vis cet homme à genoux près du lit, ne voulant pas se relever, et jetant sur moi des regards étincelants et furieux. Je le pris par le bras, et le poussai avec violence hors de la chambre. Depuis, il tenta plusieurs fois de revenir dans l'hôtel, mais on l'avait consigné à la portée
L'envie du curé de Saint-Sulpice de parler à M. de Voltaire, la lettre et la visite de l'abbé Gautier, l'aventure étrange de l'abbé Marthe, firent une singuUère impression sur mon cher maître. Il soupçonna que tous agissaient de la part de l'archevêque; que les prêtres, les moines se remuaient et cabalaient contre lui.
Le célèbre Franklin vint avec son petit-fils, voir
* Voici comment Grimm rapporte cette même anecdote : « Le vieux malade était de bonne humeur ; il l'a écouté avec la plus grande modération, et lui a demandé de quelle part il venait? De quelle part? de la part de Dieu même. Eh bien, Monsieur l'abbé, vos lettres de créance? Une question si embarrassante et si naturelle l'a tellement confondu, que M. de Voltaire en a eu pitié; iî l'a remis à son aise, lui a parlé avec beaucoup de douceur, et l'a renvoyé en l'assurant qu'il ne sentait aucun éloignement pour la confession, mais qu'il choisirait un moment plus propice pour s'y préparer. » Galette littéraire. (Paris, Eugène Didier, 1854), p. 348, février 1778. (E. D.)
M. de Voltaire, et lui demanda sa bénédiction pour ce jeune homme, qui se mit à genoux. Il la lui donna en prononçant ces mots : Dieu, Liberté et Tolérance; il le releva en même temps et l'embrassa tendrement. Cette scène touchante fit une profonde impression sur tous ceux qui étaient présents^.
* Lundi, M. de Voltaire n'a point donné d'audience générale, à cause de son indisposition de dimanche ; mais il a reçu quelques personnes en particulier, malgré les soins de M. de Villette à veiller à cette précieuse santé, et empêcher les importuns de pénétrer. Les personnages les plus distingués qui ont eu le bonheur de voir le philosophe, sont le docteur Franklin, Mme Necker, M. l'ambassadeur d'Angleterre et M. Balbastre. On a admiré comment il a varié sa conversation pour des acteurs aussi divers, et surtout avec quelle grâce, quelle vivacité, quel esprit il a cherché à plaire à la femme du directeur général des finances. (^Mémoires secrets, T. XI, i8 février 1778.) A la date du 22, les Mémoires secrets^ revenant sur la visite de Franklin, parlent ainsi de la bénédiction donnée au petit-fils du docteur par Voltaire : v II (Franklin) lui a présenté son petit-fils, et par une adulation indécente, puérile, basse, et même, suivant quelques dévots, d'une impiété dérisoire, il lui a demandé sa bénédiction pour cet enfant. Le philosophe, ne jouant pas moins bien la comédie que le docteur, s'est levé, a imposé la main sur la tête du petit innocent, et a prononcé avec emphase ces trois mots : Dieu, liberté, tolérance. » «Il (Franklin) a voulu que je donnasse une bénédiction à son petit-fils, écrit Voltaire au marquis de Florian (Paris, 15 mars 1778). Je la lui ai donnée en disant : Dieu et la Liberté ! en présence de vingt personnes qui étaient dans ma chambre». On voit qu'il n'est point ici question, — pas plus que dans la réponse de Voltaire à l'abbé Gaultier, que nous avons citée, — du mot tolérance. (E.-D.)
L'Académie française lui fit une députation extraordinaire ^ .
Les comédiens vinrent aussi en corps. Il leur dit : « Je ne veux désormais vivre que par vous et pour vous. » Il leur distribua les rôles de sa tragédie (ÏIrène. Il eut bien de la peine à les mettre d'accord, et il fallut beaucoup de négociations pour arranger cette affaire. Enfin, il leur fit faire devant lui une répétition, dans laquelle M""^ Vestris fut très peu complaisante pour M. de Voltaire-.
Le 26 février, à midi et un quart, il me dictait de son lit. Il toussa trois fois assez fort; je me retournai; dans l'instant il me dit: « Oh! oh! je crache du sang. » Et sur le moment le sang lui jaillit par la
* Elle se composait de Marmontel, de Saint-Lambert et du prince de Beauvau. (La Harpe, corresp. litt., T. II, p. 202.)
* Samedi, les comédiens ont député vers lui (Voltaire). Le sieur Bellecourt le harangua, et M. de Voltaire lui répondit : « Je ne puis plus vivre désormais que pour vous et par vous. » Se tournant ensuite vers M.^^ Vestris, il ajouta : « Madame, j'ai travaillé pour vous cette nuit comme un jeune homme de vingt ans. » Il voulait parler des corrections qu'il avait faites à sa tragédie, ce qui l'avait occupé une bonne partie de la nuit. La députation partie, quelqu'un ayant observé que le sieur Bellecourt avait débité son discours d'un ton fort pathétique, et qui avait presque attendri les auditeurs, il répondit : « Oui, nous avons fort bien joué la comédie l'un et l'autre.» (JAcmoires secrets dits de Bachaummt, T. XI, du 16 février 1778.) (E. D.)
bouche et par le nez, avec la même violence que quand on ouvre le robinet d'une fontaine dont Teau est forcée. Je sonnai : M""^ Denis entra; j'écrivis un mot |à M. Tronchin. Enfin, toute la maison fut en alarme, et la chambre du malade rempUe de monde. Il m'ordonna d'écrire à l'abbé Gautier de venir lui parler, ne voulant pas, disait-il, que l'on jetât son corps à la voierie. Je fis semblant d'envoyer une lettre afin que l'on ne dît pas que M. de Voltaire avait montré de la faiblesse. Je l'assurai qu'on n'avait pu trouver l'abbé. Alors il dit aux personnes qui étaient dans la chambre : « Au moins, Messieurs, vous serez témoins que j'ai demandé à remplir ce qu'on appelle ici ses devoirs. »
M. Tronchin arriva bientôt, il tint le pouls du malade jusqu'au moment qu'il trouva convenable de le saigner. Enfin après avoir perdu environ trois pintes de sang, l'hémorrhagie diminua. Il continua d'en cracher pendant vingt-deux jours en assez grande quantité.
M. Tronchin recommanda au malade de ne point parler, pria les gens de la maison qu'on ne lui parlât pas et qu'on ne laissât entrer personne chez lui. Il envoya une jeune garde-malade très entendue^ qui avait le plus grand soin de faire observer les ordonnances
et de faire retirer ceux que Ton ramenait dans la chambre, ce qui déplut fort au maître de la maison. On eut soin de faire coucher toutes les nuits un chirurgien auprès de M. de Voltaire ^
* Voici quelques détails antérieurs, seulement de quelques jours, à l'hémorrhagie du 26 février, qui se trouvent dans les Mémoires secrets : « M. de Voltaire, non moins étonnant au physique qu'au moral, s'est trouvé beaucoup mieux le jeudi. Ses jambes sont désenflées, et il s'est occupé de la distribution des rôles de sa tragédie. Le seul maréchal de Richelieu a eu la permission de le voir relativement à cet objet. C'était un spectacle d'obserserver ces deux vieillards et de les entendre. Ils sont du même âge à peu près; le duc est un peu plus jeune; mais malgré sa toilette et sa décoration, il avait l'air plus cassé que M. de Voltaire, en bonnet de nuit et en robe de chambre Vendredi
M. de Voltaire a tellement travaillé, qu'il n'a pas laissé à son secrétaire le temps de s'habiller.
» M"ie la comtesse Dubarry s'est présentée l'après-dînée pour le visiter. On a eu bien de la peine à déterminer le vieux malade à la voir. Son amour-propre souffrait de paraître sans toilette et sans préparation devant cette beauté. Il a cédé enfin à ses instances, et réparé par les grâces de l'esprit ce qui lui manquait du côté de l'élégance extérieure. » (T. XI, 22 février
« Cela est faux, dit Wagnière, M"ie Dubarry lui avait fait écrire, et l'on m'avait écrit aussi pour lui demander la permission de venir le voir; ainsi il l'attendait, et son amour-propre ne fut nullement blessé en cette occasion.» (Examen des Mémoires de Bachaunioiit, p. 434 du T. I des Mémoires sur Voltaire, etc.)
Voici maintenant des détails postérieurs à l'hémorrhagie : « Malgré le grand nombre de partisans et d'admirateurs de M. de Voltaire, il a encore plus d'ennemis. Il a contre lui tout le
On donna, dans ce temps (i6 mars 1778) la première représentation d'Irène. Je fus témoin de la cabale violente contre cette pièce ; il me parut qu'elle
parti des dévots et du clergé. Ils sont furieux de l'éclat qu'a fait son arrivée, et de la sensation incroyable qu'elle a produite : ils ont cherché d'abord à se prévaloir des défenses qu'ils croyaient exister, et d'après lesquelles il n'aurait pu reparaître dans la capitale. Ils ont compulsé les registres de la police, ceux du département de Paris, ceux des affaires étrangères, pour voir s'ils ne trouveraient pas quelques bouts de lettres de cachet dont ils pussent s'autoriser pour le perdre pieusement dans l'esprit du roi, déjà très mal disposé contre lui; projet dans lequel ils espéraient être secondés par Monsieur, qui, d'avance ne goûtait pas le coryphée de la philosophie moderne. Malheureusement pour eux, il fut constaté qu'il n'y a jamais eu d'ordre par écrit qui ait expulsé M. de Voltaire, et que sa longue absence ne doit s'attribuer qu'à son inquiétude naturelle et à des insinuations verbales de s'éloigner.
» Sans doute, une foule de ces ouvrages brûlés pouvaient servir de prétexte à lui faire son procès; mais il n'en avait signé aucun : ce sont des écrits anonymes ou pseudonymes, qu'il a toujours désavoués, et il faudrait établir une instruction en règle, qui serait trop odieuse dans ce siècle éclairé, et à laquelle ne se prêterait pas aujourd'hui le parlement, dans le sein duquel il a des parents, des amis et des admirateurs.
» Le fanatisme est donc réduit à s'intriguer sourdement d'un côté, à crier au scandale de l'autre, et à gémir universellement du séjour de cet apôtre de l'incrédulité dans cette ville. M. l'archevêque, comme le plus intéressé à son expulsion, et le plus zélé pour la défense de la religion, en a écrit directement au roi ; mais on a représenté à Sa Majesté que ce vieillard, déjà fatigué de son déplacement dans une pareille saison, d'une longue route et de la multitude de visites qu'il avait reçues, et
était principalement excitée par des gens vêtus en abbés; mais leur voix fut étouffée par des acclamations générales. Il ne manquait à ce spectacle que la cour et l'auteur.
encore plus affecté de déplaire au monarque, ne pourrait retourner à Ferney dans ce moment ; que ce serait une inhumanité de l'y contraindre, qu'il en mourrait, et qu'il était de la bonté de Sa Majesté de le laisser repartir de lui-même, ainsi qu'il se le proposait.
» Voilà où en étaient les choses, lorsque M. de Voltaire est tombé sérieusement malade, par l'accident grave du crachement de sang qui lui est survenu. C'est la matière de nouvelles inquiétudes pour les prêtres. Il est question de pénétrer chez le moribond, de le convertir, ou du moins d'en obtenir quelque acte extérieur de religion, dont ils puissent se prévaloir et triompher, a)
« C'est à quoi sont attentifs de leur côté ceux qui l'entouraient ; c'est ce qui les obligea de dissimuler leurs inquiétudes et de ne pas laisser transpirer au dehors les nouvelles fâcheuses de son état. On n'en donne le bulletin qu'aux amis connus.
» Il paraît qu'on doit attribuer le crachement de sang qui lui est survenu le mercredi, aux efforts qu'il avait faits le dimanche
a) «Vous ai-je mandé, écrivait M™^ du Deffand à Walpole,le dimanche 3 mars, qu'il a reçu pendant sa maladie un paquet par la petite poste, qui renfermait un libelle imprimé de soixante pages, le plus outrageant, et qui lui causa la plus violente colère? Ses complaisants voulaient le lui faire jeter au feu avant d'en achever la lecture, qu'il fit tout seul ; il dit qu'il voulait le montrer à d'Alembert ; je n"ai vu personne à qui il l'ait communiqué. Ce qui est extraordinaire, c'est que l'auteur ou les auteurs n'en fassent part à personne.» Correspotîdance complcie [Paris, Pion, 1865 , T. II, p. 643,
» Voltaire ne put tout connaître. Jusqu'au plus profond des cloîtres, l'indignation monastique s'escrimait en vers petits et grands contre l'impie, contre l'apostat. On retrouvait, après la révolution, à la Trappe de Mortagne, un recueil de poésie manuscrit partant de 1775, et formant un volume in-S°, où l'on avait réuni tout ce que l'auteur du Dicticmvaire philosophique avait pu inspirer d'anathémes rimes au père Théodore, le pieux abbé, au prieur Palémon, aux frères Irénée, Colomban, etc. Voir d'intéressants détails sur ce manuscrit, par Louis Dubois, dans le Bulletin du bibliophile (Techener, avril 1842', V'= série, p. 170, 172.» Gustave Desnoiresterres. Voltaire et la société au XFIIb siècle. Retour et mort de Voltaire ^Paris, Didier et C''^, 1876), pages 265-266. Note. (E. D.)
Fort peu de temps après, M. Tabbé Gautier vint chez M. de Villette. On l'introduisit auprès de M. de Voltaire, qui lui dit : «Il y a quelques jours que je vous ai prié de venir me voir pour ce que vous savez. Si vous voulez, nous ferons tout à l'heure cette petite affaire.» «Très-volontiers, répondit l'abbé.» Il n'y avait alors dans la chambre que M. l'abbé Mignot, M. le marquis de Villevieille et moi. Le malade nous dit de rester, mais l'abbé Gautier ne le voulut pas. Nous sortîmes ; je me tins à la porte, qui ne consistait qu'en un cadre revêtu de papier des deux côtés et n'avait point de loquet. J'entendis M. de Voltaire et l'abbé causer un moment ensemble et celui-ci finit par demander à mon maître une déclaration de sa main, à quoi il consentit.
Je soupçonnai alors que le confesseur était un émissaire du clergé. J'étais au désespoir de la démarche qu'on exigeait de M. de Voltaire; je m'agitais près de
précédent, lors de la répétition de sa pièce, qu'il s'est trouvé obligé de déclamer presque en entier, pour donner à chaque acteur le ton de son rôle. Et comme cet accident était la suite d'une fatigue extraordinaire, on critiqua les saignées faites en pareilles circonstances et à son âge. Il ne vit plus personne que sa famille; tout travail lui est interdit absolument, et il reste presque toujours au lit. Il fait bonne contenance cependant, et rassure les assistants, en disant que ce n'est rien. » (Mémoires secrets, dits de Bachaiimont, T. XI, p. 145-148, 28 février 1778.) (E. D.)
la porte et faisais beaucoup de bruit. MM. Mignot et de Villevielle, qui l'entendirent, accoururent à moi et me demandèrent si je devenais fou. Je leur répondis que j'étais au désespoir, non de ce que mon maître se confessait, mais de ce qu'on voulait lui faire signer un écrit qui le déshonorerait peut-être.
M. de Voltaire m'appela pour leur donner de quoi écrire. Il s'aperçut de mon agitation, m'en demanda avec étonnement la cause. Je ne pus pas lui répondre.
Il écrivit lui-même et signa une déclaration dans laquelle il disait « qu'il voulait mourir dans la religion catholique où il était né; qu'il demandait pardon à Dieu et à l'EgUse^ s'il avait pu les offenser» (2 mars)'. Il donna ensuite à l'abbé un billet de six cents livres pour les pauvres de la paroisse de Saint-Sulpice.
* Voltaire, lorsqu'on lui reprocha ce zèle dans les concessions, avoua qu'il ne l'avait consentie qu'à la réquisition du prêtre, et, disait-il, pour avoir la paix. (Gustave Desnoiresterres. Retour et mort de Voltaire (Didier et Cie, 1876), p. 235.
«Le même jour qu'il s'était confessé, nous dit La Harpe, j'allai chez lui de la part de l'Académie, m'informer de sa santé, et lui dire qu'on avait arrêté et mis sur les registres que tant que la maladie durerait, on enverrait à toutes les séances savoir de ses nouvelles. Hélas: me dit-il, je n'ai pas cru pouvoir mieux reconnaître les hontes de l'Académie qu'en remplissant mes devoirs de chrétien, afin d'être enterré en terre sainte et d'avoir un service aux Cordeliers.)) (La Harpe, Correspondance littéraire (Paris, Migneret, 1804), T. II, p. 212. (E. D.)
M"^ Denis, presque au même momem, venait d'entrer dans la chambre pour témoigner à M. Gautier avec fermeté qu'il devait abréger sa séance auprès du malade.
Alors l'abbé Gautier nous invita à rentrer et nous dit : « M. de Voltaire m'a donné là une petite déclaration qui ne signifie pas grand'chose; je vous prie de vouloir bien la signer aussi.» M. le marquis de Villevielle et M. l'abbé Mignot la signèrent sans hésiter. L'abbé vint alors à moi et me demanda la même chose. Je le refusai; il insista beaucoup. M. de Voltaire regardait avec surprise la vivacité avec laquelle je parlais à l'abbé Gautier. Je répondis enfin, lassé de cette persécution, que je ne voulais, ni ne pouvais signer, attendu que j'étais protestant. Et il me laissa tranquille.
Il proposa ensuite au malade de lui donner la communion. Celui-ci répondit : «Monsieur l'abbé, faites attention que je crache continuellement du sang; il faut bien se donner de garde de mêler celui du bon Dieu avec le mien. » Le confesseur ne répliqua point. On le pria de se retirer et il sortit.
C'est pour moi quelque chose d'étonnant que cette espèce de lâcheté avec laquelle la plupart des prétendus philosophes et des prétendus amis de M. de
Voltaire approuvèrent sa démarche et sa déclaration, sans même en savoir le contenu, lesquelles n'ont servi cependant à rien, comme on Ta vu à sa mort*
Le 28 février, étant seul avec lui, je le priai de me dire quelle était exactement sa façon de penser, dans un moment où il me disait qu'il croyait mourir. Il me demanda du papier et de l'encre ; il écrivit, signa et me remit la déclaration suivante :
Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis,
EN ne haïssant pas MES ENNEMIS, ET EN DÉTESTANT LA SUPERSTITION. 28 FEVRIER I778. Signé VOLTAIRE^
M. de Tersac, curé de Saint-Sulpice, ayant bientôt appris ce qui s'était passé chez M. de Voltaire, vit M. de Villette et lui témoigna son mécontentement de ce que l'abbé Gautier se fût porté à de pareilles démarches sans son autorisation. Il en était d'autant plus blessé qu'il n'avait pu encore obtenir lui-même d'être admis auprès du malade. M. de Voltaire, informé des plaintes du curé, voulut le calmer par une lettre de politesse et de compliment. Celui-ci y répon-
* « Nous avons déposé à la bibliothèque du roi cette déclaration, en original, et le passage de la relation de Wagnière qui y a rapport, écrit de sa main. Cela faisait partie des papiers de ce dernier, que nous avons acquis de ses enfants et héritiers. « (Note de l'éditeur des Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages, par Longchamp et Wagnière, ses secrétaires (Paris, Aimé André, 1826); T. I, p. 133-134.) (E. D.)
dit le même jour (4 mars^) par une autre lettre à peu près de même genre-.
1 Voir ces deux lettres, dans le Supplément aux pièces justificatives pour la lie de Voltaire, par Condorcet. (E. D.)
2 M. de Voltaire disait toujours à Ferney qu'il ne mourrait pas content qu'il n'eût vu encore une représentation de la Comédie-Française et une séance publique de l'Académie. Il était à la veille de jouir de ce double spectacle, ou pour mieux dire, de ce double triomphe, et cependant il est à craindre qu'il n'en soit privé pour jamais; son état devient de plus en plus inquiétant; il continue à cracher un peu de sang.
Au reste, on ne sait même si la séance publique de l'Académie française n'aurait pas souffert quelques difficultés ; du moins les prélats eussent beaucoup remué pour empêcher le roi de le permettre. Ils ont déjà été trop scandalisés de la députation de cette compagnie vers le coryphée de l'impiété, en ce que, indépendamment de l'éclat que faisait cet acte solennel, il liait en quelque sorte le clergé aux hommages qu'on lui rendait en la personne de plusieurs cardinaux, archevêques, évêques et abbés, membres de l'Académie, et par conséquent censés avoir adhéré à la délibération. Tout le parti des dévots en a frémi et anathématisé le prince de Beauvau qui portait la parole. Les plaisants se sont contentés d'en rire; ils ont dit que c'étaient les membres qui allaient chercher le corps. (Mémoires secrets, T. XI, p. 149, du 2 mars 1778.)
Quelqu'un des philosophes qui forment la cour de M. de Voltaire, le voyant affligé de ne pouvoir aller à Versailles dans l'appareil qu'il aurait désiré, lui dit : « Vous êtes bien bon ! savez-vous ce qui vous serait arrivé? Le roi, avec son affabilité ordinaire, vous aurait ri au nez, et parlé de votre chasse à Ferney, la reine de votre théâtre; Monsieur vous aurait demandé compte de vos revenus; Madame vous aurait cité quelques-uns
Cependant M.""^ Denis et les prétendus amis de M. de Voltaire le persécutaient pour l'engager à se fixer à Paris. Il y avait une grande répugnance, et
de vos vers; la comtesse d'Artois ne vous aurait rien dit, et le comtQ d'Artois vous aurait entretenu de ISiPucelle. (Ibid., p. 152, du 3 mars 1778.)
Mlle la chevalière d'Eon est venue hier pour voir M. de Voltaire, et l'arrivée de cette fille célèbre n'a pas excité moins de curiosité que le vieillard qu'elle visitait. Tous les domestiques, ou plutôt toute la maison s'est rangée sur son passage pour la contempler ; elle avait l'air honteuse en quelque sorte, son manchon sous le nez et le regard en dessous ; elle est restée peu de temps, et l'on a su que sa visite n'était qu'une suite de l'invitation que lui avait faite le philosophe de lui procurer le plaisir de son entrevue. (Ibid., p. 173, du 13 mars.)
On a fait sur la confession de M. de Voltaire une épigramme assez gaie, attribuée à M. de La Louptière, et que voici :
Voltaire et l'Attaignant, d'humeur encore gentille, Au même confesseur ont fait le même aveu ;
En tel cas il importe peu Que ce soit à Gauthier, que ce soit à Garguille. Monsieur Gauthier pourtant me paraît bien trouvé. L'honneur de deux cures semblables, A bon droit, était réservé Au chapelain des Incurables.
(Ibid., p. 185, du 19 mars.) « Dans une maladie grave de l'abbé de l'Attaignant, dit Wagnière (p. 461 du T. I, des Mémoires, etc.), cet abbé Gauthier, aumônier de l'hôpital des Incurables, avait été le visiter et se vantait de l'avoir converti. Il voulait aussi se glorifier du salut de M. de Voltaire Les deux malades, peut-être contre son attente, avaient survécu à leur prétendue conversion. L'épi-
comme il était très mal logé chez M. de Villette, où il lui fallait de la lumière à midi pour lire, on cherchait pour lui une maison à la campagne sans pougramme, dont il s'agit, courut, en effet, dans Paris; on ne manqua pas de l'adresser à M. de Voltaire, ainsi qu'à l'abbé de l'Attaignant : ils ne purent s'empêcher de la trouver fort jolie, et d'en rire tous les premiers. »
M. de Voltaire s'étant excédé de travail le dimanche, où il avait travaillé douze heures sans interruption, eut une fort mauvaise nuit, et toutes les louanges que ses adulateurs lui prodiguèrent au retour de la comédie, ne purent calmer son fâcheux état. Il pouvait s'appliquer cette fameuse sentence d'un père de l'Eglise, sur la futilité des réputations de tant d'hommes célèbres et immortalisés dans ce bas monde, lorsqu'ils brûlent en enfer : Laudentiir uhi non sunt, cruciantur ubi sunt. L'anecdote qui l'aurait fait tressaillir de joie, s'il n'eût pas été si souffrant, c'était le spectacle de la reine, le crayon à la main, semblant écrire les plus beaux vers de la pièce. On s'est imaginé que c'était surtout ceux relatifs à Dieu et à la religion, dont le poète parle avec beaucoup d'édification, ce qui fit crier à un plaisant : << On voit bien qu'il a été à confesse. » Quoi qu'il en soit, on a présumé que Sa Majesté voulait les citer au roi, pour justifier sur ses vrais sentiments ce coryphée de la philosophie, si décrié par les prêtres, si redoutable au clergé... A la seconde représentation d'Irène, le parterre demanda des nouvelles du poète, et l'acteur qui annonçait donna des paroles consolantes.
Le jeudi M. de Voltaire est ressuscité pour la troisième fois; il a reçu du monde, entre autres le duc de Praslin; il a acheté des chevaux, et parle de se promener. Il est comme les marins, qui, pendant la tempête, promettent de ne plus quitter le port, et se rembarquent bientôt après. Il ne songe plus à partir, et a peine à s'arracher de ce pays-ci. Surtout au moment où on l'embaume plus que jamais de l'encens le plus flatteur, où on lui
voir réussir. On en trouva une contiguë à l'hôtel de M. de Villette. M""^ Denis donna sa parole, mais une heure après son oncle lui ordonna de la retirer, parce qu'il voulait s'en aller à Ferney.
fait accroire que sa tragédie restera au théâtre et fera époque. {Méntoires secrets, etc., T. XI, p. 190-191, du 20 mars.)
Les francs-maçons remis en vigueur depuis quelques années, et surtout illustrés par la persécution de Naples, jouent aujourd'hui un rôle considérable en France, et se sont signalés dans les divers événements patriotiques. Entre les loges de cette capitale, celle des Xeiif-Sœurs a) tient un rang distingué. Comme elle est surtout composée de gens de lettres, que M. le marquis de Villette est franc-maçon et que M. de Voltaire l'est aussi, dans une assemblée tenue le lo de ce mois, un des membres, M. de La Dixmerie, h) a proposé de boire à la santé du vieux malade, et a chanté des couplets de sa composition en son honneur. Ensuite il a été arrêté de lui faire une députation pour le féliciter sur son retour à Paris, et lui témoigner l'intérêt que la loge prenait à sa conservation. Jusqu'à présent le philosophe n'avait pu l'admettre. Enfin , le jour est pris pour aujourd'hui 21; et comme ce n'est qu'une tournure afin de voir et contem-
p) Ancien noviciat des Jésuites, rue du Pot de Fer.
b) Littérateur (1731-1791). Il a publié un grand nombre d'ouvrages d'un style facile et agréable, entre autres les Deux âges du août et du génie, sous Louis XIV el sous Louis XV, où il montre la supériorité du XV1II""= siècle sur le précédent.
Lors de la réception de Voltaire a la loge des Keuf-Sœurs, dans les premiers jours d'avril 1778, La Dixmerie lui adressa une pièce de vers où se trouve ce couplet : Au seul nom de l'illustre frère, Tout maçon triomphe aujourd'hui ; S'il reçoit de nous la lumière, Le monde la reçoit de lui.
La Dixmerie, dans son Mémoire pour la loge des Keuf-Sœurs (Paris, 1791), nous donne les noms des personnages illustres qui en faisaient partie en 1778 : C'étaient Franklin, de Lalande, Court de Gébeliu, le naturaliste anglais Forster, l'Espagnol Ysquerdo, Champfort, Lemière, Cailhava, Roucher, Fontanes, Parny, Greuze, Vernet, Houdon, Piccini.
Lorsque l'hémorrhagie de M. de Voltaire eut cessé, le curé de Saint-Sulpice fut enfin introduit dans sa chambre et causa avec lui. Dans cette première visite, le curé parut être très fâché de ce que l'abbé Gautier avait fait, disait-il, à son insu. Il ne fut question d'ail-
pler à l'aise cet homme extraordinaire, la dépuration doit être de trente frères. (Ihid., Ibid., page 192, du 21 mars.)
Voltaire n'était point franc-maçon. (Wagnière, Examen des Mémoires de Bachauviciit , p. 463 du T. I des Mémoires sur Voltaire, etc.)
Le lundi 16, jour de la première représentation à^ Irène, pendant qu'on jouait cette tragédie, dès le second acte, un messager fut député de la Comédie, pour annoncer à M. de Voltaire la faveur qu'elle prenait ; après le quatrième, un second messager vint avec ordre de pallier le froid presque général dont on avait reçu le troisième et le quatrième. A la fin du cinquième, M. Dupuits, le mari de M^le Corneille, fut le premier à lui apprendre (\\i'Irène avait un succès complet. Un ami entré ensuite trouva M. de Voltaire au lit, écrivant, enflé des éloges qu'il venait de recevoir, et mettant en ordre sa tragédie à'Agatode, pour la faire jouer tout de suite... Les jours suivants, plus de trente cordons-bleus étant venus se faire inscrire chez lui pour le féliciter, l'illusion du succès ne put que s'accroître, et ce qui y mit le comble, ce fut la députation, du jeudi 19, de l'Académie française, pour l'assurer de la part que la compagnie prenait à son triomphe. Le poète sortira d'autant moins de cette agréable erreur, que, pour ne pas la troubler, les journalistes ont reçu défense de parler de lui et de sa tragédie, à moins que ce ne soit pour la louer. Depuis ce temps, M. de Voltaire ne rêve que
tragédie » (Mémoires secrets, etc., T. XI, p. 194-195, du 24
mars.)
M. de Voltaire, ranimé par son amour-propre exalté au plus
leurs que de politesse .de part et d'autre et des établissements que ce prêtre avait formés.
Le malade étant enfin bien rétabli, il se rendit à l'Académie française. C'était le 30 mars, jour où devait avoir lieu la sixième représentation d'Irène. On
haut degré, s'est trouvé en état de monter en voiture le samedi; il s'est promené dans Paris, sous prétexte d'aller voir la place Louis XV; et les chevaux allant au pas, il a été suivi de tout le peuple et de beaucoup de curieux, ce qui lui formait un cortège et une sorte de triomphe.
Rentré chez lui, il a reçu une députation de la loge des Neuf- Sœurs; elle s'était rendue à pied, au nombre d'environ quarante membres, suivis de plusieurs carrosses appartenant à quelques francs-maçons. C'est M. de Lalande, a) le Vénérable, qui portait la parole. Ces messieurs sont tombés dans une veine heureuse : le vieillard était gaillard; le grand air l'avait fortifié. Il a paru très aimable à l'assemblée. Ne se ressouvenant plus des formules, il a affecté de n'avoir jamais été frère, b) et il a été inscrit de nouveau. Il a signé sur-le-champ les constitutions, et a promis d'aller en loge. M. de Lalande lui ayant nommé successivement les frères qui pouvaient en être connus, il a dit à chacun des choses obligeantes, relatives aux actions ou aux ouvrages propres à les caractériser. » (Ibid., Ibid., p. 197 et 198, du 25 mars.)
M. de Voltaire s'est habillé jeudi pour la première fois depuis son séjour à Paris, et a fait toilette entière. Il avait un habit rouge doublé d'hermine, une grande perruque à la Louis XIV, noire, sans poudre, et dans laquelle sa figure amaigrie était tellement enterrée qu'on ne découvrait que ses deux yeux, brillants comme des escarboucles. Sa tête était surmontée d'un
a) L'illustre astronome. (E. D.)
h) Il lie l'était pas, d'après Wagnière. (^V. plus haut.) Condorcet dit cependant qu'il avait reçu la luiuière en Angleterre, durant son séjour en 1728. (E. D.)
lui fit accroire que la reine y viendrait. Elle vint en effet à Paris ce même jour, mais elle alla à l'Opéra. Tout le monde a su par les relations comment ce jour du triomphe de ce grand homme se passa. Jamais empressement ne fut plus grand. Nous pensâmes être étouffés en entrant au Louvre et à la Comédie, malgré les gardes qui nous ouvraient le chemin, ainsi
bonnet carré rouge, en forme de couronne, qui ne semblait que posé. Il avait à la main une petite canne à bec de corbin, et le public de Paris, qui n'est point accoutumé à le voir dans cet accoutrement, a beaucoup ri. Ce personnage, singulier en tout, ne veut, sans doute, avoir rien de commun avec la. société ordinaire.
Il annonce toujours qu'il ira incessamment à la Comédie, et il diffère par une espèce de charlatanerie très utile aux comédiens et au succès de sa pièce, qui par ce moyen est courue avec la même avidité que le premier jour . . . C'est ainsi qu'aujourd'hui les Tuileries étaient encore pleines de groupes de curieux.
La gaîté de ce vieillard, intarissable, est revenue, et les bons
mots recommencent à couler Aujourd'hui, pendant qu'on
attendait à la Comédie M. de Voltaire, il était à parler politique avec l'ex-ministre Turgot, et est resté longtemps en conférence avec lui.
M. le comte d'Artois, dupe comme les autres de l'arrivée de l'auteur à la Comédie, y est resté une petite demi-heure, et s'en est allé quand il a perdu l'espoir de l'y voir. (Ibid., Ibid., 28 mars.)
M. de Voltaire, décidé à jouir du triomphe qu'on lui promettait depuis longtemps, est monté lundi dans son carrosse couleur d'azur, parsemé d'étoiles d'or, peinture bizarre, qui a fait dire à un plaisant que c'était le char de rEmp3'rée. Il s'est rendu
qu'à la sortie. On voulait au moins toucher ses habits; on montait sur son carrosse; une personne sauta par dessus les autres jusqu'à la portière, priant M. de Voltaire de permettre qu'elle lui baisât les mains. Cet homme rencontre les mains de M™^ de Villette, qu'il prend par mégarde pour celles de M. de Voltaire, et dit, après l'avoir baisée: «Par ma foi,
ainsi d'abord à l'Académie française, qui tenait ce jour-là son assemblée particulière. Elle était composée de vingt-deux membres, a)
Aucun des prélats ou abbés, ou membre du corps ecclésiastique, ses confrères, n'avait voulu s'y trouver, ni adhérer aux délibérations extraordinaires qu'on se proposait. Les seuls abbés de Boismont et Millot se sont détachés des autres; l'un comme un roué de la cour, n'ayant que l'extérieur de son état; l'autre, comme un cuistre, n'ayant aucune grâce à espérer, soit de la cour, soit de l'Eglise.
L'Académie est allée au-devant de M. de Voltaire pour le recevoir; il a été conduit au siège du Directeur, que cet officier et l'Académie Font prié d'accepter. On avait placé son portrait audessus de son fauteuil. La compagnie, sans tirer au sort, suivant l'usage, a commencé son travail en le nommant par acclama-
a) De vingt. C'étaient : l'abbé Arnaud, le marquis de Paulmy, d'Alembert, Marraontel, Gaillard, Watelet, Thomas, Saurin, Beauzée, Millot, La Harpe, Saint-Lambert, Chatellux, le maréchal de Duras, le prince de Beauvau, Froncemagne, Sainte- Pelaye, Brecquigny, Suard, l'abbé de Boismont.
« Cet illustre vieillard, dit Grimm, a paru aujourd'hui (20 mars) pour la première fois à l'Académie et au spectacle. Son carrosse a été suivi dans les cours du Louvre par une foule de peuple empressé à le voir. Il a trouvé toutes les portes, toutes les avenues de l'Académie assiégées d'une multitude qui ne s'ouvrait que lentement à son passage et se précipitait aussitôt sur ses pas avec des applaudissements et des acclamations multipliées. L'Académie est venue au-devant de lui jusqu'à la première salle, honneur qu'elle n'a jamais f^^it à aucun de ses membres, pas même au.x princes étrangers qui ont daigné assister à ses assemblées...» Ga::^etle littéraire '^Eugène Didier, 1854), P- 2)4- (E. D.)
voilà une main encore bien potelée pour un homme de quatre-vingt-quatre ans.»
M. le comte d'Artois envoya le prince de Henin dans la loge de M. de Voltaire pour le complimenter de sa part sur le succès d'Irène. C'est la seule nouvelle qu'il ait reçue de la cour, excepté de M. le duc d'Orléans, qui le fit inviter deux fois d'assister à son spectacle K
' Paris porta au plus haut degré l'enthousiasme et les honneurs rendus au grand poète. Il y aurait un inconvénient majeur à laisser Paris prononcer avec de pareils transports une opinion si contraire à celle de la cour; on le fit bien observer à la reine, en lui représentant qu'elle devait au moins, sans accorder à Voltaire les honneurs de la présentation, le voir dans les grands appartements. Elle ne fut pas trop éloignée à suivre cet avis, et paraissait uniquement embarrassée de ce qu'elle lui dirait, dans le cas où elle consentirait à le voir. On lui conseilla de lui parler seulement de la Henriade, de Mérope et de Zaïre; la reine dit à ceux qui avaient pris la liberté de lui faire ces observations, qu'elle consulterait encore des personnes dans lesquelles elle avait une grande confiance. Le lendemain, elle répondit qu'il était décidé
tion directeur du trimestre d'avril. Le vieillard était en train, allait causer beaucoup, lorsqu'on lui a dit qu'on s'intéressait trop à sa santé pour l'écouter, qu'on voulait le réduire au silence. En effet, M. d'Alembert a rempli la séance par la lecture de VEloge de Desprêaux, dont il avait déjà fait part dans une cérémonie publique, et où il avait inséré des choses flatteuses pour le philosophe présent .
M. de Voltaire a désiré monter ensuite chez le secrétaire de l'Académie, dont le logement est au-dessus. Il est resté quelque
Certainement jamais homme de lettres n'a eu un moment plus brillant. Aussi disait-il : « On veut m'étouffer sous des roses.»
Cependant, je remarquai que tout cela n'avait pas fait sur lui toute l'impression qu'on aurait dû en attendre. Au contraire, lorsque je lui en parlais et lui témoignais ma surprise, il me répondait: cf Ah! mon ami, vous ne connaissez pas les Français; ils en ont
irrévocablement que Voltaire ne verrait aucun membre de la famille rovale, ses écrits étant pleins de principes qui portaient une atteinte trop directe à la religion et aux mœurs. « Il est pourtant étrange, ajouta la reine, que nous refusions d'admettre Voltaire en notre présence, comme chef des écrivains philosophes, et que la maréchale de Mouchy se soit prêtée, d'après les intrigues de la secte, à me présenter, il y a quelques années, Mme Geoffrin, qui devait sa célébrité au titre de nourrice des philosophes. » M™e Campan, Mémoires (collection Barrière), T. X, p. 149, i;o. (E. D.)
temps chez lui, et s'est enfin mis en route pour se rendre à la Comédie Française. La cour du Louvre, quelque vaste qu'elle soit, était remplie de monde qui l'attendait. Dès que sa voiture unique a paru, on s'est écrié : Le voilà! Les savoyards, les marchands de pommes, toute la canaille du quartier, s'étaient rendus là, et les acclamations Vive Voltaire! ont retenti pour ne plus finir. Le marquis de Villette, arrivé d'avance, l'est venu prendre à la descente de son carrosse, dans lequel il était avec le procureur Clos, a)
Tous deux lui ont donné le bras, et ont eu peine à l'arracher
a) M. Clos, qui était, à ce que je crois, un ancien magistrat, occupait un appartement dars la maison de M. de Viîlette. 'Note de l'éditeur des Mémoires sur Foliaire, etc., p. 469.]
fait autant pour le Genevois Jean-Jacques; plusieurs même ont donné un écu à des crocheteurs pour monter sur leurs épaules et le voir passer. On l'a décrété ensuite de prise de corps et il a été obligé de s'enfuir.» Aussi,, quand nous allions nous promener et qu'il voyait les Parisiens courir après son carrosse, il de-
de la foule. A son entrée à la Comédie, un monde plus élégant et saisi du véritable enthousiasme du génie, l'a entouré; les femmes surtout se je I aient sur son passage et l'arrêtaient, afin de le mieux contempler; on en a vu s'empresser à toucher ses vêtements, et quelques-unes arracher du poil de sa fourrure. M. le duc de Chartres, n'osant avancer de trop près, quoique de loin, n'a pas montré moins de curiosité que les autres. Le saint, ou plutôt le dieu du jour, devait occuper la loge des gentilshommes de la chambre, en face de celle du comte d'Artois. Mnie Denis, M^e de Villette étaient déjà placées, et le parterre était dans des convulsions de joie, attendant le moment où le poète paraîtrait, a)
On n'a pas eu de cesse qu'il ne fût mis au premier rang auprès des dames. Alors on a crié : La couronne! et le comédien Brizard est venu la lui mettre sur la tête b) : Ah! Dieu! vous voulez donc me faire mourir! s'est écrié M. de Voltaire, pleurant de joie et se refusant à cet honneur. Il a pris cette couronne à la main et l'a présentée à Belle et Bonne c) ; celle-ci disputait, lorsque le
a) Toutes les femmes étaient debout, il y avait plus de monde dans les couloirs que dans les loges. Toute la Comédie, avant la toile levée, s'était avancée sur le bord du théâtre. 0\\ s'étouffait jusqu'à l'entrée du parterre, où plusieurs femmes étaient descendues, n'ayant pas pu trouver ailleurs des places pour voir quelques instants l'objet de tant d'adoration, j'ai vu le moment où la partie du parterre \\x\ se trouve sous les loges allait se mettre à genoux, désespérant de le voir d'une autre manière. Toute la salle était obscurcie par la poussière qu'excitait le flux et le reflux de la multitude agitée. Ce transport, cette espèce de délire universel, a duré plus de vingt minutes, et ce n'est pas sans peine que les comédiens ont pu parvenir enfin à commencer cette pièce. Grimm, Galette littéraire (Paris, Eugène Didier, 1854), p. 256. (E. D.)
h) Brizard, jouant le rôle de Léonce, était en costume de moine. (E. D.)
c) Madame de Villette. (E. D.)
venait de mauvaise humeur, faisait abréger la promenade et ordonnait au cocher de nous ramener à l'hôtel. Le triomphe de M. de Voltaire et tous ses applaudissements déplurent, nous dit-on, un peu à Versailles, et surtout au clergé.
On s*aperçut que c'était moi qui le portais à s'en retourner dans sa tranquille retraite, et l'on résolut, à quelque prix que ce fût, de me séparer de ce vieillard respectable, qui m'avait élevé et servi de père, et à qui j'étais attaché depuis si longtemps.
prince de Beauvau, saisissant le laurier, l'a remis sur la tête du Sophocle, qui n'a pu résister cette fois.
On a joué la pièce (Irène), plus applaudie cette fois que de coutume, mais pas autant qu'il l'aurait fallu pour répondre à ce triomphe ; cependant les comédiens étaient fort intrigués de ce qu'ils feraient, et pendant qu'ils délibéraient, la tragédie a fini, la toile est tombée et le tumulte du parterre était extrême, lorsqu'elle s'est relevée, et l'on a vu un spectacle pareil à celui de la Centenaire. Le buste de M. de Voltaire, placé depuis peu dans le foyer de la Comédie Française, avait été apporté au théâtre et élevé sur un piédestal ; tous les comédiens l'entouraient en demi-cercle, des palmes et des guirlandes à la main; une couronne était déjà sur le buste. Le bruit des fanfares, des tambours, des trompettes, avait annoncé la cérémonie, et Mme Vestris tenait un papier, qu'on a su bientôt être des vers que venait de composer M. le marquis de Saint-Marc. Elle les a déclamés avec une emphase proportionnée à l'extravagance de la scène. Les voici : "
Plus ce vieillard montrait d'envie de s'en aller, plus on redoublait d'efforts pour le retenir. Il répondait qu'il reviendrait; on lui dit qu'il n'avait qu'à m'envoyer à Ferney, que je connaissais ses affaires aussi bien que lui-même. Il se tint plusieurs conseils pour trouver le moyen de me séparer de mon maître. On convint de me proposer de m'en aller à Ferney et d'y demeurer, en m'assurant que l'on m'y ferait un sort heureux et que l'on mettrait auprès de M. de
Aux yeux de Paris enchanté,
Reçois en ce jour un hommage
Que confirmera d'âge en âge
La sévère postérité !
Non, tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage Pour jouir des honneurs de l'immortalité;
Voltaire, reçois la couronne
Que l'on vient de te présenter;
Il est beau de la mériter,
Quand c'est la France qui la donne ! a)
On a crié bis, et l'actrice a recommencé. Après, chacun est
a) Réponse de Voltaire adressée, le lendem?.in, à M. le marquis de Saint-Marc :
Vous daignez couronner, aux yeux de Melphoméne,
D'un vieillard affaibli les efforts impuissants !
Ces lauriers, dont vos mains couvraient mes cheveux blancs,
Etaient nés dans votre domaine.
On sait que de son bien tout mortel est jaloux ; Chacun garde pour soi ce que le ciel lui donne :
Le Parnasse n'a vu que vous
Qui sût partager sa couronne.
En 1770, la Comédie Française s'était établie aux Tuileries, et y resta douze ans: Ce fut ainsi dans le palais même des rois que le peuple couronna Voltaire.
« Cette petite fête, dit Grimm, n'avait point été préparée d'avance; et puisqu'il faut tout dire, c'est M''« La Chassagne, qui débuta il y a quelques années dans le rôle de Zaïre, qui a donné l'idée de couronner le buste, et c'est M"'^ Panier qui a fait faire les vers à M. de Saint-Marc...» Ga^^ette littéraire, p. 257. (E. D.;
Voltaire une autre personne à ma place (et qui, sans doute, ne l'engagerait pas, comme moi, à partir). J'étais parfaitement instruit de tout ce qui se faisait et de tout ce qu'on disait.
M. de Voltaire résolut d'aller passer seulement deux mois à Ferney. Alors, pour dernière ressource, M. de Thibouville écrivit à M""^ Denis un billet par lequel il lui disait que tous les amis de son oncle croyaient
allé poser sa guirlande autour du buste. Mlle Fanier, dans une extase fanatique, Ta baisé, et tous les autres comédiens ont suivi.
Cette cérémonie fut longue, accompagnée de vivats qui ne cessaient point; la toile s'est encore baissée, et quand on l'a relevée pour jouer Nanine, comédie de M. de Voltaire, on a vu son buste à la droite du théâtre, où il est resté durant toute la représentation.
M. le comte d'Artois n'a pas osé se montrer trop ouvertement; mais instruit, suivant l'ordre qu'il en avait donné, dès que M. de Voltaire serait entré à la Comédie, il s'y est rendu incognito, et l'on croit que dans un moment où le vieillard est sorti et passé quelque part sous prétexte d'un besoin, il a eu l'honneur de voir de plus près cette Altesse Royale, et de lui faire sa cour.
Nanine jouée, nouveau brouhaha, autres embarras pour la modestie du philosophe; il était déjà dans son carrosse, et l'on ne voulait pas le laisser partir; on se jetait sur les chevaux, on les baisait; on a entendu même de jeunes poètes s'écrier qu'il fallait les dételer et se mettre à leur place, pour reconduire l'Apollon moderne ; malheureusement il ne s'est pas trouvé assez d'enthousiastes de bonne volonté, et il a enfin eu la liberté de
devoir, par amitié pour lui, l'avertir que s'il s'en retournait à Ferney, on allait lui faire défense expresse d'en sortir et de revenir jamais à Paris; qu'il fallait absolument qu'il ne partit pas pour éviter la persécution.
partir, non sans des vivats qu'il a pu entendre encore du pont Royal, et même de son hôtel.
Telle a été l'apothéose de M. de Voltaire, dont M^ie Clairon avait donné chez elle un échantillon, il y a quelques années, mais devenu un délire plus violent et plus général.
M. de Voltaire, rentré chez lui, a pleuré de nouveau, et a protesté modestement que s'il avait prévu qu'on eût fait tant de folies, il n'aurait pas été à la Comédie, a)
Le lendemain, ça été chez lui une procession de monde, qui est venue successivement lui renouveler en détail les éloges et les faveurs qu'il avait reçus la veille en chorus. Il n'a pu résister à tant d'empressement, de bienveillance et de gloire, et il s'est décidé sur-le-champ à acheter une maison à Paris. (Ibid., Ibid., p. 206 et suivantes, du i^r avril.)
Le jour de son couronnement, il savait que la reine était
venue à l'Opéra, mais avec le projet secret de passer incognito à la Comédie Française, et d'y recevoir sans affectation les hommages du Nestor de la littérature; elle ne lui a pas donné cette
o) La Harpe, qui fit aussi une relation de cette soirée du 30 mars 1778, dans le Jotiriial de littérature, terminait ainsi son article : « Des larmes d'attendrissement, des larmes douces ont coulé de tous les yeux à ce spectacle du génie récompensé par tant d'éclat, à la fin de la plus belle carrière. Il sem'olait que tous les cœurs fussent heureux du bonheur du grand homme et remplis de sa gloire. Qu'un pareil jour fait honneur aux lettres, à la France, à l'humanité ! L'humanité semble se relever et s'ennoblir, quand les hommes rassemblés expriment ainsi, tous à la fois, ce sentiment de justice qui est au fond de tous les cœurs. Ce n'est donc pas en vain que M. de Voltaire a vu passer quatre générations, et soixante ans de travaux pour l'instruction de tous les peuples policés n'ont pas été perdus pour lui. Tout ce qui s'est empressé à le voir, avait appris à lire et à penser dans ses ouvrages, avait mille fois joui de ses chefs-d'œuvre en tout genre ; que de droits à la reconnaissance ! Tant de succès et de trophées, trente ans de cet éloignement qui ajoute encore à la renommée, les progrés de la raison, et ce mouvement prodigieux qu'il a imprimé à l'esprit humain depuis le commencement de ce siècle : voilà ce qui a fait pour lui de ses contemporains une sorte de postérité ; voilà ce qui l'a mis à sa place. Toutes les voix ont applaudi à sou triomphe, et c'est peut-être le premier où l'envie n"ait pas été même aperçue.» (E. D.
Je l'ai tenu ce billet infernal, rempli du plus horrible mensonge et que j'appelle V arrêt de mort de mon malheureux maître. C'était à Paris, au contraire, qu'il devait craindre la persécution ; elle commençait
satisfaction. On assure que dans sa loge elle a reçu un billet qui l'a détournée de son premier dessein; on prétend même qu'il avait été tendu en route à Sa Majesté.
Son Irène a bien été jouée jeudi dernier à la cour, mais on ne l'a pas averti d'y venir, comme il s'en flattait, et comme la reine le lui avait fait espérer. Mais le jour de la représentation, au débotté du roi, pendant que Sa Majesté s'habillait pour le spectacle, on a entendu les courtisans perfides, pour plaire au monarque, qu'on sait ne point aimer M. de Voltaire, lui dénigrer d'avance la tragédie et prématurer son ennui, qui ne s'est que trop manifesté (Ibid., Ibid., p. 216 et 217, du 6 avril.)
Mardi matin, il s'est rendu à la loge des Neuf-Sœiirs, suivant la promesse qu'il en avait faite aux députés. La joie des frères leur a fait commettre quelques indiscrétions, en sorte que, malgré le mystère de ces sortes de cérémonies, beaucoup de circonstances de la réception de ce vieillard ont transpiré.
On ne lui a point bandé les yeux, mais on avait élevé deux rideaux au travers desquels le Vénérable l'a interrogé, et après diverses questions, sur ce qu'il a fini par lui demander s'il promettait de garder le secret sur tout ce qu'il verrait, il a répondu qu'il le jurait, en assurant qu'il ne pouvait plus tenir à son état d'anxiété. Ayant demandé qu'on lui fît voir la lumière, les deux rideaux se sont entr'ouverts tout à coup, et cet homme de génie est resté comme étourdi des pompeuses niaiseries de ce spectacle, tant l'homme est susceptible de s'en laisser imposer par la surprise de ses sens ! On a remarqué même que cette première stupeur avait frappé le philosophe au point de lui ôter pendant toute la séance cette pétulance de conversation qui le caracté--
même déjà de la part des prêtres, puisqu'ils prêchaient avec véhémence contre lui en chaire; on ne l'ignorait pas et ils savaient la manière dont Sa Majesté s'était expUquée. Le Roi avait dit que, puisque ce vieillard
rise, ces saillies, ces éclairs qui partent si rapidement quand il est dans son assiette ordinaire.
Au banquet, il n'a mangé que quelques cuillerées d'une purée de fèves, à laquelle il s'est mis pour son crachement de sang, et que lui a indiquée M^^e Hébert, l'intendante des menus.
Il s'est retiré de bonne heure; il s'est montré dans l'aprèsdînée sur son balcon au peuple assemblé; il était entre M. le comte d'Argental et le marquis de Thibouville. Le soir, il est allé voir la Belle Arsène, chez M^e de Montesson ; il est retourné hier à ce spectacle, où l'on a dû donner en sa faveur une seconde représentation de V Amant romanesque, et y joindre Nanine. (Ibid., Ihid., p. 221 et 222, du 10 avril.)
M. de Voltaire a joui jeudi, au spectacle de M^e de Montesson, presque des mêmes honneurs qu'à la Comédie Française, le couronnement excepté. Il a été accueilli de la manière la plus flatteuse par toutes les femmes et seigneurs de cette cour distinguée.
M. le duc de Chartres a) lui ayant accordé la permission qu'il avait demandée à Son Altesse Sérénissime d'aller faire sa cour aux jeunes princes, M. de Voltaire s'y est rendu samedi matin. Le père l'a fait inviter de venir chez lui. Il voulait se tenir debout, mais Son Altesse l'a prié de s'asseoir, sous prétexte qu'il voulait jouir longtemps de sa conversation. M"ie la duchesse de Chartres, qui était encore au lit, instruite de la présence du vieillard, s'est fait habiller promptement, et est passée chez monseigneur. Nouvelle confusion du philosophe, qui voulait se jeter aux pieds de la princesse et y rester. On l'a fait se rasseoir une
a) Le futur citoyen Joseph Egalité. (E. D.)
devait s'en retourner bientôt, il fallait h laisser tranquillement finir ses jours dans sa retraite...
On eut la cruauté de faire part à M. de Voltaire de ce qu'avait écrit M. de Thibouville à M""^ Denis; il en fut singulièrement frappé et étonné. Il dit :
seconde fois pour l'entendre. Il s'est répandu en compliments sur les enfants de Leurs Altesses, et principalement sur le duc de Valois, h) Il a prétendu qu'il ressemblait au régent.
Tous ces vains honneurs, si propres à chatouiller l'amourpropre de M. de Voltaire, excitent de plus en plus la fureur du clergé ; et ce carême, différents prédicateurs de cette capitale se sont permis des sorties violentes contre lui. Elles l'auraient peu ému, sans celle faite par l'abbé de Beauregard, ex-Jésuite, prêchant à Versailles devant le roi. Cet orateur chrétien très couru a gémi sur la gloire dont on affectait de couvrir le chef audacieux d'une secte impie, le destructeur de la religion et des mœurs, et a sensiblement désigné le vieillard de Ferney. Celuici a jugé que Sa Majesté n'avait pas désapprouvé cette diatribe évangélique, et que conséquemmeut elle est encore dans le préjugé défavorable qu'on a inspiré au roi contre lui ; ce qui le désole, en lui ôtant l'espoir d'être jamais accueilli du monarque. (Ibid., Ibid., p. 223, du 13 avril.)
« Il n'est pas vrai, dit Wagnière, qu'il (Voltaire) fût désolé de n'être pas accueilli du roi.» (Mémoires sur Voltaire, etc., T. I, p. 483. Examen des Mémoires de Bachaumord.)
M. de Voltaire, qui se pique de remplir toutes les bienséances de la société scrupuleusement, n'est pas moins exact à rendre les visites qu'à faire réponse aux lettres qu'il reçoit. Depuis qu'il est rétabli parfaitement, il a beaucoup été dehors. Il a surtout employé la quinzaine de Pâques à rendre les devoirs aux princes et aux grands du royaume qui sont venus l'admirer; il est
h) Le futur roi Louis-Philippe I'*. E. D.)
C'est l'tffet que sur moi fit toujours la menace. Et dès ce moment il résolut de ne plus quitter Paris. Le 24 avril, M. d'Argental lui envoya l'homme qui devait me remplacer pendant mon absence ; cet homme vint ensuite me l'apprendre lui-même. Alors je me rendis auprès de M. de Voltaire et lui demandai s'il
allé aussi chez les particuliers, et n'a pas même dédaigne de se transporter chez la plus célèbre Laïs du jour. C'est ainsi que le samedi saint on Ta vu chez M^le Arnould.flj (Mémoires secrets, etc., T. XI, p. 241, du 24 avril.)
Les séances publiques de l'Académie des sciences sont toujours très-nombreuses. Il y a souvent des étrangers illustres. Mais le gros des spectateurs ne consiste guère qu'en savants obscurs, en élèves, etc.; mais cette fois-ci c'était un monde différent; tout ce que la beauté a de plus séduisant parmi le sexe, tout ce que la cour a de plus frivole en hommes aimables, tout ce que la littérature a de plus élégant et de plus recherché, s'était emparé de la salle. La géométrie, l'astronomie, la mécanique, etc., se sont trouvées exclues, pour ainsi dire, de leur sanctuaire par les Muses et les Grâces. C'est le cortège que traîne toujours à sa suite M. de Voltaire, et l'on savait qu'il devait ce jour-là jouir en ce lieu d'un autre triomphe, d'une seconde apothéose. En effet, à peine a-t-il paru, que les acclamations et les battements des mains se sont fait entendre de la façon la plus bruyante ; et quoiqu'il ne soit pas membre de l'Académie, le vœu général de Messieurs les académiciens a été que ce philosophe prît place parmi les honoraires. On y avait déjà vu M. Franklin; mais la réunion des deux vieillards, qui se sont embrassés aux yeux de l'assemblée, a produit une sensation nouvelle, et les brouhaha ont repris plus vivement. Le tumulte
a) Sophie Arnould, la célèbre actrice de l'Opéra. E. D.)
était vrai qu'il m'envoyât à Ferney et qu'il prît cette personne à ma place? Il se leva vivement de son fauteuil, me sauta au cou, criant avec force : « Ah ! mon ami! mon ami! écoutez-moi, je vous prie, écoutezmoi.)) Il me serrait dans ses bras et nous tondions en larmes; ensuite il me dit : « Je ne puis m'en retourayant cessé, le secrétaire a commencé, et l'on a lu différents éloges et mémoires. (IbiiL, Ihid., p. 247, du 29 avril.)
Lundi dernier 27 avril, M. de Voltaire est allé à une séance particulière de l'Académie française. L'abbé de Lille y lut quelques morceaux détachés de son poème sur l'art d'orner, de peindre la nature et d'en jouir, et la traduction de la célèbre épître de Pope au docteur Arbuthnot. Pendant cette lecture, le vieux malade, se rappelant les vers anglais de Pope, les comparait à la traduction et préférait celle-ci.
M. de Voltaire, à cette occasion, se plaignait de la pauvreté ^e la langue française; il parla de quelques mots peu usités, et qu'il serait à désirer qu'on adoptât, celui de tragédiens, par exemple, pour exprimer un acteur jouant la tragédie. « Notre langue est une gueuse fière^ disait-il, il faut lui faire l'aumône malgré elle. »
Il fut ensuite voir jouer AI:(ire; il était incognito dans une petite loge, celle de M^n^ Hébert. Mais le parterre l'ayant entrevu, interrompit la pièce pendant plus de trois-quarts d'heure pour l'applaudir. Au milieu de l'enthousiasme général, M. le chevalier de Lescure, officier au régiment d'infanterie d'Orléans, s'échauffa, et il présenta au moderne Sophocle, sortant de sa loge, l'impromptu suivant :
Ainsi chez les Incas, dans leurs jours fortunés. Les enfants du soleil, dont nous suivons l'exemple, Aux transports les plus doux étaient abandonnés. Lorsque de ses rayons il éclairait leur temple.
ner à présent à Ferney; je vous prie instamment de vous y rendre pour y chercher les papiers dont j'ai besoin et me les rapporter...» Je lui dis que j'étais prêt à exécuter ses ordres... « Puissé-je, mon cher maître, vous revoir bientôt en bonne santé! » — « Hélas! mon ami, répondit-il, je souhaite de vivre pour te revoir et de mourir dans tes bras.» Je m'arrachai alors des siens et me retirai sans pouvoir lui
M. de Voltaire a répondu à ce mauvais quatrain par les deux vers de Zaïre, qu'on a trouvés fort impertinemment dans sa bouche :
Des chevaliers français tel est le caractère,
Leur noblesse en tout temps me fut utile et chère.
(Ibid., Ibid., du 2 mai.)
Il paraît constant que M. de Voltaire ne retournera point à Ferney. Il s'est déterminé à se séparer pour quelque temps de son secrétaire Wagnière, et à l'envoyer là-bas pour remettre ordre à tout, et lui faire venir sa bibliothèque. L'éloignem.ent où ce philosophe est resté à la cour lui a fait craindre quelque orage s'il s'absentait. La ligue générale du clergé contre lui est formidable, et en effet, il aurait bien pu recevoir défense de revenir. (Ibid., Ibid., p. 264, du 13 mai.)
On raconte que ces jours derniers, M. de Voltaire étant chez M"'e la maréchale de Luxembourg, il fut question de guerre. Cette dame en déplora les calamités, et souhaitait que les Anglais et nous, entendissions assez nos intérêts et ceux de l'humanité pour la terminer sans effusion de sang, par un bon traité de paix : « Madame dit le philosophe, en montrant l'épée du maréchal de Broglie, qui était présent, voilà la plume avec laquelle il faut signer ce traité. (Ibid., Ibid., du 16 mai.) (E. D.)
rien dire de plus, tant j'étais plein de trouble et d'agitation.
Telles sont les dernières paroles que j'ai entendu prononcer à ce grand homme, à cet être extraordinaire, vertueux et bon, à mon cher maître, mon père, mon ami, qu'un destin fatal n'a pas permis que je revisse et que je pleure chaque jour.
Quelques jours après mon départ, il se rendit à une séance de l'Académie des sciences, où il fut reçu comme partout ailleurs.
(Wagnière, Relation du voyage de M. de Voltaire à Paris en lyyS et de sa mort. Extraits de la p. 120 à la p. 153 du t. I des Mémoires sur Voltaire, etc.).
Dernière maladie de Voltaire. Sa mort.
L'idée lui était venue d'engager l'Académie française à refaire son dictionnaire ; il eut beaucoup de peine à faire passer son avis^; il s'anima très fort, ce
* L'entreprise était sans doute d'une indiscutable utilité; mais il y avait à vaincre l'indolence de confrères qui, d'ailleurs, n'étaient pas tous également propres à cette matière de travail. Force fut bien, pourtant, de céder et de consigner, avant de se séparer, cette grave résolution dans les registres de la compagnie, a) Ce n'était pas assez. Voltaire insista pour que l'on se partageât immédiatement les vingt-quatre lettres de l'alphabet; il se faisait son lot et s'attribuait la lettre la plus chargée, la lettre A. h) M. de Foncemagne objecta bien la somme des années; mais on comprend que l'argument dut sembler insuffisant au patriarche de Ferney, qui se fâcha tout de bon contre son vieil ami, et finit par le ramener à résipiscence En prenant congé de l'assem-
aj Secrétariat de l'Institut. Registre des présences à TAcadémie Française, depuis 1757, du jeudi 7 mai 1778.
1>J S'il s'attribua la lettre A, comme le dit Grimm, il ne se borna pas à cette seule lettre, et l'on a recueilli tous les articles composés par lui, compris dans la lettre T. Œuvres complètes (Beuchot), t. XXXII, p. 295 à 409.
qui parut un peu déplaire à ses confrères. Peut-être cette espèce d'ascendant ou de supériorité qui, aux yeux de plusieurs d'entre eux, semblait être acquise à son âge et à son génie, donnait quelque ombrage à d'autres. Il prit en cinq fois, pendant cette séance, deux tasses et demie de café. On a induit le roi de Prusse en erreur sur ce point (et j'ai eu l'honneur de le dire à Sa Majesté). Dans l'éloge qu'il a fait de ce grand homme, il dit que M. de Voltaire, ayant pris en un jour cinquante tasses de café, cela lui avait allumé le sang et causé la mort \
C'est sa nouvelle façon de vivre, c'est son séjour à Paris, c'est le chagrin intérieur qu'il éprouvait, qui lui ont mis le sang en effervescence, ainsi qu'on le
blée, Tauteur du Dictionnaire philosophique, enchanté de son succès, disait à ceux-ci : « Messieurs, je vous remercie au nom de l'alphabet, « et nous, lui répondit le chevalier de Chastellux, nous vous remercions au nom des lettres, a) (Gustave Desnoiresterres, Voltaire et la société an XVIII™^ siècle, Retour et mort de Voltaire, p. 333-334. Paris, Didier et C^, 1876.)
^ Deux tasses et demie en cinq fois, ont pu passer pour cinq tasses aux yeux de quelques spectateurs. L'un d'eux aura pu écrire qu'on avait vu M. de Voltaire prendre cinq tasses de café de suite, c'est-à-dire dans la même séance, et puis quelque copiste aura transformé cinq en cinquante pour la journée entière. (Note de l'éditeur des Mémoires sur Voltaire, etc., p. 154.)
aj Grimm, Correspondance littéraire (Paris, Furne , t. X, p. 35, mai 1778. — Correspotidatire secrète, politique et littéraire .Londres, John .\damson', t. \T, p. 235, 236; de Paris, le 25 mai 1778. ,'Note de l'auteur.)
voit dans le peu de lettres qu'il m'a écrites, les premiers jours après mon départ de Paris.
Il avait promis de retourner deux jours après à l'Académie, mais il fut dans l'impossibilité d'y aller. Se promenant dans l'après-dînée, il rencontra M"'"- Denis et M''''' de Saint-Julien (née marquise de la Tour-du-Pin), femme de beaucoup d'esprit, très aimable, et qui lui était extraordinairement attachée. Il leur dit que se sentant tout malingre, il allait se coucher. Deux heures après, M"""^ de Saint-Julien alla le voir et trouva qu'il avait la fièvre; elle dit à M"^ Denis qu'il faudrait envoyer chercher M. Tronchin; on lui répondit que cela n'était rien, que le malade était accoutumé de se plaindre. M""^ deSaint-JuHen, inquiète, revint encore vers les dix heures, et voyant que la fièvre avait augmenté, elle témoigna son étonnement du peu de soin que l'on avait de lui : même réponse. M. de Villette envoya chercher un apothicaire qui vint avec une liqueur; on proposa au malade d'en prendre; il se récria beaucoup, dit qu'il n'avait jamais fait usage de Uqueur spiritueuse et qu'il prendrait encore moins, dans l'état où il était, une drogue de chimie. M"'^ de Saint-Julien s'y opposa aussi fortement; cependant, à force d'instances, on engagea ce malheureux vieillard à en avaler, l'assurant qu'il
serait guéri le lendemain. M^"" de Saint-Julien eut la curiosité de goûter de cette liqueur; elle m'a juré qu'elle était si violente, qu'elle lui brûla la langue et qu'elle n'en put pas souper. C'est d'elle-même que je tiens les détails que je rapporte.
Le malade étant après cela dans une agitation terrible, écrivit à M. le maréchal de Richelieu et le pria de lui envoyer de son opium préparé. M""^ de Saint- Julien et un parent de M. de Voltaire insistèrent longtemps auprès de M""^ Denis pour qu'elle ne permît pas qu'il prît encore de l'opium, disant qu'il serait certainement un poison pour lui; ils ne l'obtinrent point; au contraire, M. de Villette dit que le malade pourrait tout au plus être fou une couple de jours, que cela lui était arrivé à lui-même.
On a prétendu qu'après avoir fait avaler à M. de Voltaire une bonne dose de cet opium, la bouteille fut cassée. Je n'ai jamais pu tirer au clair ce dernier fait; je sais seulement qu'ils se réunirent tous pour assurer au malade qu'il l'avait bue entièrement. M. de Villette dit avoir vu M. de Voltaire, seul dans sa chambre, achever de la vider. M"'^ de Saint-Julien lui dit alors qu'il était un grand malheureux de n'avoir pas sauté sur lui pour l'en empêcher.
Qiioique l'opium eut affecté le cerveau du malade.
il écrivit lui-même une ordonnance et envoya chercher des drogues chez le même apothicaire, quatre fois consécutivement dans une nuit ^ On sent combien il peut être dangereux d'abandonner à lui-même un malade dans cet état et combien aisément il peut mettre une lettre, un mot pour un autre, dans une pareille ordonnance; ce qui peut changer entièrement le nom et l'espèce des médicaments. Certainement on doit avoir des reproches à se faire, sur cet article au moins ; l'apothicaire lui-même n'est point excusable. Pourquoi n'avoir pas fait tenir continuellement auprès du malade, comme je le fis pendant son hémorrhagie, un médecin ou un chirurgien, qui l'aurait empêché de prendre ainsi des remèdes qu'on voyait opérer un effet tout contraire à celui que le patient désirait? Mais '^
• L'apothicaire refusa enfin la cinquième prise, mais il n'était plus temps. (Note de l'auteur.)
^ Ces points sont dans le manuscrit. Nous ne devons point taire ici ce que le comte d'Argental, qui voyait tous les jours le malade, nous a dit alors, et confirmé depuis par lettre: c'est que ce n'est point du tout à l'opium que la mort de son ami doit être imputée, mais seulement à la strangurie, maladie ancienne, qu'un régime doux et bien approprié rendait tolérable, mais qui, par .l'excès de la fatigue et un échauflfement extraordinaire, augmenta beaucoup d'intensité, et devint bientôt incurable. (Note de l'éditeur des Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages,
Il n'y eut plus alors de ressources; ce qu'on lui avait donné porta à la vessie, occasionna une rétention d'urine et ensuite la gangrène; le malade souf-
par Longchamp et Wagnière, ses secrétaires. Paris, Aimé André, 1826, T. I, p. 156.)
M. de Voltaire, enchanté de la bonne santé du maréchal de Richelieu, qui monte encore à cheval comme un jeune militaire qui fait ses exercices, lui a demandé comment il faisait pour dormir; le maréchal lui a parlé d'un calmant excellent qu'il avait, et lui a promis de lui en faire part. Il lui en a envoyé une certaine quantité pour plusieurs fois. Le vieux philosophe, qui a grande envie de vivre, en a pris une dose si forte qu'il en a été très mal. Il paraît qu'il y a beaucoup d'opium dans cet élixir, et depuis ce temps, il appelle le maréchal de Richelieu son frère Caïn. Cet accident grave qui lui est survenu, lui a fait reprendre le projet de retourner à Ferney, pour trouver, dit-il, son tombeau, et en être plus près; mais l'adulation qu'on va lui prodiguer de nouveau à forte dose, le guérira sans doute une seconde fois de cet envie. (Mémoires secrets, etc., dits de Ba:haiimoiit, T. XI, pages 274 et suivantes, du 24 mai 1778.)
M. de Voltaire, loin d'être tout à fait quitte de l'accident que lui a occasionné le fatal présent de son frère Cain^ est retombé plus gravement; et quoiqu'on ne puisse savoir au juste son état par le silence que gardent ses domestiques, ses parents et ses amis, quoiqu'on ait affecté de rassurer le public dans le Journal de Paris, on a tout lieu de craindre qu'il succombe cette fois.
Il paraît que la crainte de voir arriver des prêtres autour de lui une seconde fois, et le déterminer à quelque démarche confirmative de la première, est la cause du mystère qu'on observe. Cependant le clergé fulmine, et menace de ne point enterrer le moribond en terre sainte, s'il persiste dans un scandale et ne satisfait pas au moins à l'extérieur. (Ihid., Ihid., 28 mai.)
frait des douleurs inouïes. Les bains, les remèdes rafraîchissants que lui ordonna M. Tronchin, quand on l'eut appelé, ne pouvaient le soulager. Tout fut inutile, le mal était devenu incurable. M. de Voltaire resta ainsi pendant vingt jours.
Il sentit alors toute l'horreur de son état, combien il avait été trompé, combien il avait eu tort de quitter sa douce retraite. Il ne voulut plus rien prendre et fît sortir sa nièce et tout le monde avec de vifs reproches.
Quand on vit que le malade était sans ressource, M'"'' Denis m'écrivit enfin que son oncle avait été fort malade, mais que cela allait mieux; que, cependant, je devais partir sur-le-champ, en rapportant avec moi tous les papiers d'affaires de son oncle ; je reçus ces lettres le 28 mai à midi : je pris la poste sur l'instant, passai par Lyon et j'arrivai à Paris le i'' juin à huit heures du matin.
Dès le 26, on avait ordonné de préparer le carrosse de mon maître pour le mener enterrer. C'est le jour où M. de Voltaire fit sortir sa nièce de sa chambre, en l'accusant d'être la cause de sa mort. Elle ne le revit plus depuis.
Deux jours avant cette mort fatale, M. l'abbé Mignot alla chercher M. le curé de Saint-Sulpice avec l'abbé Gautier et les conduisit dans la chambre du malade, à qui l'on apprit que l'abbé Gautier était là. « Eh bien, dit-il, qu'on lui fasse mes compliments et mes remercîments*.» L'abbé lui dit quelques mots et
* Avant d'entrer dans la chambre de M. de Voltaire^ je lus à M. le marquis de Villette la rétractation que j'exigeais ; il la trouva fort bien, et me dit qu'il ne s'y opposait pas. Nous entrâmes ensuite dans l'appartement de M. de Voltaire. M. le curé de Saint-Sulpice voulut lui parler le premier, mais le malade ne le reconnut pas. J'essayai de lui parler à mon tour; M. de Voltaire me serra les mains et me donna des marques de confiance et d'amitié; mais je fus bien surpris lorsqu'il me dit : M. l'abbé Gaultier, je vous prie de faire mes conipliments à Vabbè Gaultier. Il continua de me dire des choses qui n'avaient aucune suite. Comme je vis qu'il était en délire, je ne lui parlai ni de confession, ni de rétractation. Je priai les parents de me faire avertir dès que la connaissance lui serait revenue ; ils me le promirent. Hélas ! Je me proposais de revoir le malade, lorsque le lendemain on m'apprit qu'il était mort, trois heures après que nous l'eûmes quitté, c'est-à-dire le 30 mai 1778, sur les onze
heures du soir Elie Harel, Voltaire, particularités curieuses de
sa vie et de sa mort (Paris, 181 7). Mémoires de l'Abbé Gaultier concernant tout ce qui s'est passé à la mort de Voltaire.
Lorsque l'abbé Gaultier, qui l'avait confessé il y a deux mois, et le curé de Saint-Sulpice entrèrent chez lui, on le lui annonça: il fut quelque temps avant d'entendre; enfin, il répondit : Assure^-les de mes respects. Le curé s'approcha et lui dit ces paroles : M. de Voltaire, vous êtes au dernier terme de votre vie : reconnaissezvous la divinité de Jésus-Christ ? Le mourant répéta deux fois : Jéstcs-Clmst! Jésus-Christ! et étendant sa main et repoussant le
l'exhorta à la patience; le curé de Saint-Sulpice s'avança ensuite, s'étant fait connaître, et demanda à M. de Voltaire, en élevant la voix, s'il reconnaissait la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ ? Le malade porta une de ses mains sur la calotte du curé, en le re- 1 poussant, et s'écria, en se retournant brusquement de
curé : Laisse'i^-moi mourir en paix. Voiis voye\ qu'il n'a pas sa tête, dit très sagement le curé au confesseur, et ils sortirent tous deux. Sa garde s'avança vers son lit; il lui dit avec une voix assez forte, en montrant de la main les deux prêtres qui sortaient : Je suis mort La Harpe, Correspondance littéraire.
(Paris, Migneret, 1804). T. II, p. 243.
On annonça à M. de Voltaire l'arrivée du curé de Saint-Sulpice. La première fois, il ne parut pas avoir entendu. On répéta; alors M. de Voltaire répondit : Dites-lui que je le respecte, et il passa son bras autour du curé, pour lui donner une marque d'attachement. Le curé s'approcha alors plus près du lit, et après lui avoir parlé de Dieu, de la mort et de sa fin prochaine, il lui demanda d'une voix assez haute : Monsieur, reconnaisse\-vous la divinité de ]èsus-Clrrist? Aussitôt M. de Voltaire parut rassembler toutes ses forces, fit eff"ort pour se mettre sur son séant, quitta brusquement le curé, qu'il tenait presque embrassé, et se servant du même bras, qu'il avait jeté autour du col du curé, il fit un geste de colère et d'indignation, et paraissant repousser ce prêtre fanatique, il lui dit d'une voix faible, mais très accentuée : Laissez-moi mourir en paix, et il lui tourna le dos. (Récit inédit de la moi-t de Voltaire, envoyé à Catherine II par le prince Ivan Bariatinski, son ambassadeur à Paris (17-18 juin 1778), publié dans \t Journal des Débats du 30 janvier 1869.)
LA MORT 6l
l'autre côté : « Laissez-moi mourir en paix /* » Le curé, apparemment, crut sa personne souillée et sa calotte déshonorée par l'attouchement d'un philosophe ; il se fit donner un coup de brosse par la garde-malade et partit avec l'abbé Gautier. Après leur sortie, M. de Voltaire dit : « Je suis donc un homme mort I » "^
Le 30 mai 1778, à onze heures et un quart du soir, ce grand homme expira avec la plus parfaite tranquillité, après avoir souffert les douleurs les plus cruelles, suite des drogues funestes que son imprudence et surtout celle des personnes qui l'entouraient lui firent prendre. Dix minutes avant de rendre le dernier soupir, il prit la main de Morand, son valet de chambre, qui le veillait, la lui serra et lui dit : « Adieu,
* Voltaire écrivait, le 9 mai 1764, à M"^e ^u Deffand : « Ce n'est pas la mort, c'est l'appareil de la mort qui est horrible;
c'est la barbarie de l'extrême-onction On dit quelquefois
d'un homme : il est mort comme un chien; mais vraiment un chien est très heureux de mourir sans tout cet attirail dont on persécute le dernier moment de notre vie. »
Et à d'Alembert, le 26 juin 1766 : «Je mourrai, si je puis, en riant. » (E. D.)
2 Dans le temps qu'il était à Ferney, il m'avait toujours dit : « Si, lorsque je serai malade, il se présente quelque prêtre, ayez soin de reconduire. » (Note de l'auteur.)
mon cher Morand, je me meurs.» Voilà les dernières paroles qu'a prononcées M. de Voltaire i.
ÇW AG^ÛKE, Ibid. Pages 153 à 161 du T. I des
Méîîioires sur Voltaire.)
' C'est d'après le récit de Morand que Wagnière parle ici des derniers moments de Voltaire. Il est d'accord, pour le fond, avec Condorcet et l'abbé Duvernet, et n'en diffère que dans quelques petits détails. Par exemple, il rapporte plus brièvement qu'eux cette réponse de Voltaire au curé de Saint-Sulpice : Au nom de Dieu, ne me parh\ pas de cet homme-là ; Jaisse^-moi mourir en paix. C'est ainsi que M. de Villevieille, qui était présent, l'a entendue et rapportée à Condorcet. Il nous l'a depuis confirmée plusieurs fois. Morand était bien alors dans la chambre du malade, mais n'était pas aussi à portée de le bien entendre que M. de Villevieille. Du reste, ce brave et honnête serviteur, que nous avons bien connu, rapportait exactement les faits dont il avait été témoin, et répétait de bonne foi ce qu'il ne savait que par ouï dire. (Note de l'éditeur des Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages, par Longchamp et Wagnière, ses secrétaires. Paris, Aimé André, 1826, T. I, p. 161-162.)
M. de Voltaire est mort hier sur les onze heures du soir. Comme les prêtres refusent de l'enterrer, et qu'on n'ose envoyer son corps à Ferney, où cependant son tombeau l'attend, on est à chercher quelque tournure pour y suppléer. (Mémoires secrets, dit Mémoires de Bachaumont, T. XI, p. 282, du 31 mai 1778.)
Il paraît qu'il a conservé sa tête jusqu'au dernier instant, et qu'il travaillait encore la veille de sa mort. Outre les divers ouvrages qu'il avait sur le métier depuis qu'il avait été élevé à la place de Directeur de l'Académie française, il avait pris à cœur son illustration, et voulait refondre son dictionnaire.
Une consolation très grande qu'il a eue avant sa mort, a été de voir l'arrêt contre M. de Lally, cassé. On assure que sur l'avis que lui en a donné sur-le-champ M. de Lally-Tolendal, il
lui a répondu et témoigné sa satisfaction. On sait que M. de Voltaire avait écrit contre cet arrêt. (Ihid., T. XII, pages 5, 6 et 7, du 2 juin.)
Un plaisant vient de mettre en action la mort de Voltaire, sous le titre de Voltaire triomphant ou les Prêtres déçus. Dans ce drame en un acte, en prose, les acteurs sont Voltaire, le marquis de Villette, La Harpe, La Fortune, le Secrétaire de Voltaire, le Curé de Saint-Sulpice, l'abbé Gautier, supérieur de la maison des Incurables^ La Pilule, garçon apothicaire. La scène est à Paris, dans l'hôtel du marquis de Villette. Cette facétie est un résumé de tout ce qui s'est passé lors de cet événement qui causa tant de scandale dans le temps, et parmi les dévots, et parmi les philosophes. L'intrigue consiste dans la substitution du secrétaire, qui s'alite et se confesse à la place de son maître. De là l'enchantement de l'abbé Gautier et du curé, qui, voulant compléter leur victoire par l'administration solennelle du viatique, sont reçus du vrai Voltaire avec les blasphèmes qu'il proféra, dit-on, en ces derniers instants; ce qui déconcerte ces messieurs et les couvre de honte et de ridicule. Quoiqu'il n'y ait pas beaucoup d'invention dans cette facétie, elle est amusante et se lit avec plaisir. On ne doute pas que quelque chef philosophe ne l'ait déjà jouée ou ne la joue incessamment. (Ihid., T. XXXVI et dernier, p. 317, du 25 décembre 1787.)
D'après M. Evariste Bavoux, Voltaire mourut dans une pièce à alcôve sur la cour. « Ce premier étage, dit-il, est occupé aujourd'hui (1860) par M. le baron Bourgoing, sénateur. Dans le salon, j'ai relevé deux inscriptions latines : « Venis Corouaheris. » En face : Tecum Veniam. Il est probable que ces inscriptions ont été mises par M. de Villette, qui les aimait, à en juger par celles de Ferney. L'initiale V gravée plusieurs fois au plafond du salon, signifie-t-elle Voltaire ou Villette? Ce plafond est peint par Boucher. On sait que l'appartement où est mort Voltaire a
été fermé pendant de longues années » (Voltaire à Ferney. Sa
correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes historiques entièrement inédites, recueillies et
publiées par MM. Evariste Bavoux et A. F. [Paris, Didier et O, 1860], p. 6 et 7.)
D'après M. Gustave Desnoiresterres, toujours si admirablement renseigné, Vhôteî de la rue de Beaume ne devait être rouvert que trente ans après que M^^e de Villette en était sortie, et d'après M. E. Bavaux, c'est Vapparfeinent où est mort Voltaire qui a élé ferme pendant de longues années.
Voici, sur ce sujet, une autre version, donnée par le journal le Rappel^ le 30 mai 1877 : « Il y a quatre-vingt-dix-neuf ans, le 30 mai. Voltaire mourait à Paris, chez le marquis de Villette. Les fenêtres de Vappartemcnt où il expirait, au premier, sur le quai qui porte aujourd'hui son nom et sur la rue de Beaume, n'o;?/ jamais ètè ouvertes depuis cette journée néfaste pour la France, en vertu d'une clause du testament de la marquise de Villette, et elles ne doivent être ouvertes qu'au centième anniversaire de sa mort, c'est-à-dire, l'an prochain. Victor Hugo, qui possède d'une façon prodigieuse tous les souvenirs parisiens, nous révélait dernièrement cette clôture perpétuelle, qui a persisté à travers les orages de l'histoire de la grande cité, et ajoutait qu'il avait constaté le matin même la fermeture des fenêtres en question. » (E. D.)
Mort de Voltaire
(version de grimm)
Juin (1778). II est tombé dans l'abîme funeste; les derniers rayons de cette clarté divine viennent de s'éteindre, et la nuit qui va succéder à ce beau jour durera peut-être une longue suite de siècles ^
* M. de Voltaire est mort le 30 du mois dernier, entre dix et onze heures du soir, âgé de quatre-vingt-quatre ans et quelques mois. Il paraît que la principale cause de sa mort est la strangurie, dont il souffrait depuis plusieurs années, et dont les fatigues du séjour de Paris avaient sans doute hâté le progrès. A l'ouverture de son corps, on a trouvé les parties nobles assez bien conservées, mais la vessie toute tapissée intérieurement de pus, ce qui peut faire juger des douleurs excessives qu'il a dû éprouver avant que le mal fût arrivé à cette dernière période. Des ménagements extrêmes auraient pu en retarder peut-être le terme ; mais il en était incapable. Ayant appris qu'à une séance de l'Académie, à laquelle il ne put assister, le projet qu'il avait
Le plus grande le plus illustre peut-être, hélas! Tunique monument de cette époque glorieuse où tous les talents, tous les arts de Fesprit humain semblaient s'être élevés au plus haut degré de perfection, ce superbe monument a disparu ! Un coin de terre ignoré en dérobe à nos yeux les tristes débris.
Il n'est plus, celui qui fut à la fois l'Arioste et le Virgile de la France, qui ressuscita pour nous les chefs-d'œuvre des Sophocle et des Euripide, dont le génie atteignit tour à tour la hauteur des pensées de Corneille, le pathétique sublime de Racine; et, maître de l'empire qu'occupaient ces deux rivaux de la
fait adopter à ces Messieurs pour une nouvelle édition de leur dictionnaire avait essuyé des contradictions sans nombre, il craignit de le voir abandonné, et voulut composer un discours pour les faire revenir à son premier plan. Pour remonter ses nerfs affaiblis, il prit une quantité prodigieuse de café; cet excès dans son état et un travail suivi de dix et de douze heures renouvelèrent toutes ses souffrances et le jetèrent dans un accablement affreux. M. le maréchal de Richelieu l'étant venu voir dans la soirée, lui dit que son médecin lui avait ordonné dans des circonstances assez semblables quelques prises de laudanum qui l'avaient toujours soulagé très promptement. M. de Voltaire en fit venir sur-le-champ; et dans la nuit, au lieu de trois ou quatre gouttes, il en prit presque une fiole entière. Il tomba depuis ce moment dans une espèce de léthargie qui ne fut interrompue que par l'excès de la douleur, et ne reprit que par intervalle l'usage de ses sens. (Note de l'auteur.)
scène, en sut découvrir un nouveau plus digne encore de sa conquête dans les grands mouvements de la nature, dans les excès terribles du fanatisme, dans le contraste imposant des moeurs et des opinions.
Il n'est plus, celui qui dans son immense carrière embrassa toute l'étendue de nos connaissances et laissa presque dans tous les genres des chefs-d'œuvre et des modèles; le premier qui fit connaître à la France la philosophie de Newton, les vertus du meilleur de nos rois et le véritable prix de la liberté, du commerce et des lettres.
Il n'est plus, celui qui, le premier peut-être^ écrivit l'histoire en philosophe, en homme d'Etat, en citoyen; combattit sans relâche tous les préjugés funestes au bonheur des hommes, et couvrant l'erreur et la superstition d'opprobre et de ridicule, sut se faire entendre également de l'ignorant et du sage, des peuples et des rois.
Appuyé sur le génie du siècle qui l'a vu naître, seul il soutenait encore dans son déclin l'âge qui l'a vu mourir, seul il en retardait encore la chute. Il n'est plus et déjà l'ignorance et l'envie osent insulter sa cendre révérée. On refuse à celui qui méritait un temple et des autels ce repos de la tombe, ces sim-
pies honneurs qu'on ne refuse pas même au dernier des humains ^
Le fanatisme, don: le génie étonné tremblait devant celui d'un grand homme, le voit à peine expirant qu'il
* Ce n'est ni aux préventions de la cour, ni à celles des ministres, ni peut-être même au zèle intolérant des chefs du clergé, qu'il faut attribuer les difficultés que l'on a faites pour inhumer M. de Voltaire en terre sainte ; c'est dans la conduite ridicule et pusillanime de sa famille, c'est dans les intrigues de quelques dévotes et de leurs directeurs qu'il faut chercher l'origine d'une persécution si lâche et si honteuse. En ne supposant pas même qu'on pût refuser à M. de Voltaire ce qu'on ne refuse à aucun citoyen, en suivant simplement la marche indiquée par les lois et par l'usage, il n'y a pas une voix qui eût osé s'élever publiquement pour être l'organe du fanatisme le plus odieux ou de la haine la plus barbare. Mais je ne sais quelles alarmes, quelles inquiétudes semées secrètement sous le nom spécieux du zèle et de la piété, une fois répandues, on a craint l'éclat du scandale. Les dévots ont fait montre alors de leur crédit, de leur puissance; et l'on a cru devoir prendre toutes les mesures imaginables pour éviter une discussion dont il n'est jamais aisé de mesurer au juste les conséquences. Quoique les chroniques secrètes de la cour assurent que M. de Voltaire avait les droits les plus intimes sur les égards et sur l'amitié de M. le duc de Nivernais, on prétend que c'est Mm»^ de Gisors et Mn^e Je Nivernail» qui ont excité plus que personne et l'archevêque et les curés de Paris à refuser un asile aux cendres de ce grand homme. Nous aimons encore mieux accuser de cette injustice le zèle aveugle d'une femme, qui peut-être d'ailleurs n'en est pas moins respectable, que l'esprit d'un corps entier dont les lumières nous permettaient d'attendre plus de tolérance et plus de charité.
(Note de l'auteur.)
se flatte déjà de reprendre son empire, et le premier effort de sa rage impuissante est un excès de démence et de lâcheté.
Qu'espérez-vous encore de tant de barbarie ? Qu'apprendrez-vous à l'univers en exerçant sur cette dépouille mortelle votre furie et votre vengeance, si ce n'est la terreur et l'épouvante qu'il sut vous inspirer jusqu'au dernier moment de sa vie ? Voilà donc quelle est aujourd'hui votre puissance! Un seul homme, sans autre appui que l'ascendant de la gloire et des talents, a résisté soixante ans à vos persécutions, a bravé soixante ans vos fureurs, et ce n'est que la mort qui vous livre votre victime, ombre vaine, insensible à vos injures, mais dont le seul nom est encore l'amour de l'humanité et l'effroi de ses tyrans.
Quel était donc votre dessein en refusant un simple tombeau à celui à qui la nature venait de décerner les honneurs d'un triomphe public ? Avez-vous craint que ce tombeau ne devînt un autel et le lieu qui le renfermerait un temple ? Avez-vous craint de voir confondu dans la foule des humains l'homme qui s'éleva au-dessus de tous les rangs par l'éclat et par la supériorité de son génie ? Avez-vous pensé qu'il fût si fort de votre intérêt d'annoncer à l'Europe entière que le plus grand homme de son siècle était mort.
comme il avait vécu, sans faiblesse et sans préjugé? ^
En voulant couvrir^ s'il vous eût été possible, de l'obscurité la plus profonde le lieu où reposeraient les
* On sait que M. de Voltaire a regretté infiniment la vie; eh! qui pouvait la regretter plus que lui? mais sans craindre la mort et ses suites. lia maudit souvent l'impuissance des secours de la médecine; mais ce sont les douleurs dont il était tourmenté, le désir qu'il aurait eu de jouir encore plus longtemps de sa gloire et de ses travaux, non les remords d'une âme effrayée par l'incertitude de l'avenir, qui lui arrachèrent ses plaintes et
ses murmures Il a vu quelques heures avant de mourir M. le
curé de Saint-Sulpice et M. l'abbé Gautier. Il a paru d'abord avoir quelque peine à les reconnaître. M. de Villette les lui ayant annoncés une seconde fois, il répondit sans aucune impatience : Assure^ ces Messieurs de mes respects. A la prière de M. de Villette, M. de Saint-Sulpice s'étant approché du chevet de son lit, le mourant étendit son bras autour de sa tête comme pour l'embrasser. Dans cette attitude, M. de Saint-Sulpice lui adressa quelques exhortations, et finit par le conjurer de rendre encore témoignage à la vérité dans ses derniers instants, et de prouver, au moins par quelque signe, qu'il reconnaissait la divinité de Jésus-Christ A ce mot, les yeux du mourant parurent se ranimer un peu, il repoussa doucement M. le curé, et dit d'une voix encore intelligible : Hélas! laissei-moi vimirir tranquille! M. de Saint-Sulpice se tourna du côté de M. l'abbé Gautier, et lui dit avec beaucoup de modération et de présence d'esprit : Vous voyei que la tète n'y est plus. Ces Messieurs s'étant retirés, il serra la main du domestique qui l'avait servi avec le plus de zèle pendant sa maladie, nomma encore quelquefois Mme Denis, et rendit peu de moments après les derniers soupirs. (Note de l'auteur.)
cendres de Voltaire, en cherchant à envelopper de ténèbres et de mystère le moment de sa mort, n'avezvous pas tremblé que les plus ardents de ses disciples ne profitassent d'une circonstance si favorable pour établir les preuves de son immortalité, de sa résurrection ? Ah ! vous savez trop bien que, l'eussent-ils tenté, les ouvrages qui nous restent de lui ne permettaient plus de croire aux miracles de cette espèce*.
Faibles et lâches ennemis de l'ombre d'un grand homme ! En tourmentant toutes les puissances du ciel et de la terre pour lui ravir les hommages qui lui sont dus, quel fruit attendez-vous de tant de vains efforts ? Effacerez-vous son souvenir de la mémoire des hommes ? Anéantirez-vous cette multitude de chefsd'œuvre, éternels monuments de son génie, consacrés dans toutes les parties du monde à l'instruction et à
* Il est certain qu'on a ignoré quelque temps dans le public et l'heure et le jour de la mort de M. de Voltaire. Tout Paris était encore à sa porte pour demander de ses nouvelles, lorsque son corps avait déjà été enlevé pour être transporté à l'abbaye de Scellières. Les ordres donnés pour sa sépulture ont été enveloppés de tout le mystère que pouvait exiger l'affaire d'Etat la plus importante, et l'on doit avouer que ces précautions n'étaient peut-être pas absolument inutiles ; on croit qu'il aurait été fort aisé d'échauffer pour un parti quelconque la foule qui assiégeait encore la demeure de cet homme célèbre le lendemain de sa mort. (Note de l'auteur.)
l'admiration des races futures ? Est-ce par quelques défenses puériles, par quelques anathèmes impuissants que vous pensez enchaîner ces torrents de lumières répandus d'un bout de l'univers à l'autre?'
Non, sa gloire est au-dessus de toute atteinte, ses ouvrages en sont les garants immortels. Mais votre triomphe est encore assez beau : le vengeur des victimes opprimées par le fanatisme et la superstition n'est plus; ce grand ascendant sur l'esprit de son siècle, cet ascendant prodigieux qui tenait à sa personne, au caractère particuUer de son esprit, à soixante ans de gloire et de succès, cet ascendant qui vous fit frémir tant de fois n'est plus à craindre. L'opinion publique, l'hommage de tous les talents, celui des hommes les plus distingués chez toutes les nations, la confiance et l'amitié de plusieurs souverains avaient érigé pour lui une sorte de tribunal supérieur en quelque manière à tous les tribunaux du monde, puisque la raison et l'humanité seules en avaient dicté le code, puisque le génie en prononçait tous les arrêts.
I * Il a été défendu aux comédiens de jouer des pièces de Vol- I taire jusqu'à nouvel ordre, aux journalistes de parler de sa mort I ni en bien, ni en mal, aux régents de collège de faire apprendre I de ses vers à leurs élèves. (Note de l'auteur.)
Cette dernière défense existe encore, croyons-nous; en tous cas, il est très peu d'universitaires qui sachent les vers de Voltaire. (E. D.)
C'est à ce tribunal respectable que l'on a vu s'évanouir plus d'une fois les foudres de l'injustice, de la calomnie et de la superstition ; c'est là que fut vengée l'innocence de Calas, des Sirven, de la Barre. L'espoir prochain du rétablissement de la mémoire de l'infortuné comte de Lally fut le fruit de ses derniers soins, le dernier succès pour lequel sa vie presque éteinte parut se rallumer encore ; peu de jours avant sa fin, plongé dans une espèce de léthargie, il en sortit quelques moments lorsqu'on lui apprit la nouvelle du jugement de cette affaire, et les dernières lignes qu'il dicta furent adressées au fils de cet illustre infortuné ; les voici : « Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle. Il embrasse bien tendrement M. de Lally. Il voit que le roi est le défenseur de la justice; il mourra content Kj> Ce sont, pour ainsi dire, les derniers soupirs de cet homme célèbre.
Grimm. Gazette littéraire (Paris, Eugène Didier,
* « Cela, dit M. Gustave Desnoiresterres, ne lui suffit pas; on attachait par ses ordres à la tapisserie un papier sur lequel il faisait écrire : « Le 26 mai, l'assassinat juridique commis par » Pasquier (conseiller au Parlement), en la personne de Lally, » a été vengé par le conseil du roi. « a) (Retour et nioi-t de Foliaire, ip. 354.) (E. D.)
a) La Harpe. Corresp. littéraire (Paris, Migneret, 1804), t. II, p. 242.
(Note de l'auteur.)
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Même sujet
(version de condorcet)
Tant de travaux avaient épuisé ses forces. Un crachement de sang, causé par les efforts qu'il avait faits pendant les répétitions d'Irène, l'avait affaibli. Cependant l'activité de son âme suffisait à tout et lui cachait sa faiblesse réelle. Enfin, privé du sommeil par l'effet de l'irritation d'un travail trop continu, il voulut s'en assurer quelques heures pour être en état de faire adopter à l'Académie, d'une manière irrévocable, le plan du dictionnaire, contre lequel quelques objections s'étaient élevées, et il résolut de prendre de l'opium. Son esprit avait toute sa force; son âme, toute son impétuosité et toute sa mobilité naturelles; son caractère, toute son activité et toute sa gaieté, lorsqu'il prit le calmant qu'il croyait nécessaire. Ses amis
Pavaient vu se livrer, dans la soirée même, à toute sa haine contre les préjugés, l'exhaler avec éloquence^ et bientôt après ne plus les envisager que du côté ridicule, s'en moquer avec cette grâce et ces rapprochements singuliers qui caractérisaient ses plaisanteries. Mais il prit de l'opium* à plusieurs reprises, et se trompa sur les doses, vraisemblablement dans l'espèce d'ivresse que les premières avaient produite. Le même accident lui était arrivé près de trente ans auparavant et avait fait craindre pour sa vie. Cette fois, ses forces épuisées ne suffirent point pour combattre le poison. Depuis longtemps il souffrait des douleurs de vessie, et dans l'affaiblissement général des organes, celui qui déjà était affecté contracta bientôt un vice incurable.
A peine, dans le long intervalle entre cet accident funeste et sa mort, pouvait-il reprendre sa tête pendant quelques moments de suite, et sortir de la léthargie où il était plongé. C'est pendant un de ces intervalles qu'il écrivit au jeune comte de Lally, déjà si célèbre par son courage, et qui depuis a mérité de
' On m'a assuré que le domestique chargé d'aller chercher de Topium chez l'apothicaire prit cette fois du laudanum, et que cette méprise fut l'immédiate cause de la mort de M. de Voltaire. (Note de l'auteur.)
l'être par son éloquence et son patriotisme, ces lignes, les dernières que sa main ait tracées, où il applaudissait à l'autorité royale, dont la justice venait d'anéantir un des attentats du despotisme parlementaire. Enfin il expira le 30 de mai 1778.
Grâce aux progrès de la raison et au ridicule répandu sur la superstition, les habitants de Paris sont, tant qu'ils se portent bien, à l'abri de la tyrannie des prêtres, mais ils y retombent dès qu'ils sont malades. L'arrivée de Voltaire avait allumé la colère des fanatiques, blessé l'orgueil des chefs de la hiérarchie ecclésiastique ; mais en même temps elle avait inspiré à quelques prêtres l'idée de bâtir leur réputation et leur fortune sur la conversion de cet illustre ennemi. Sans doute ils ne se flattaient pas de le convaincre, mais ils espéraient le résoudre à dissimuler. Voltaire, qui désirait pouvoir rester à Paris sans y être troublé par les délations sacerdotales, et qui, par une vieille habitude de sa jeunesse, croyait utile, pour l'intérêt même des amis de la raison, que des scènes d'intolérance ne suivissent point ses derniers moments, envoya chercher dès sa première maladie un aumônier des Incurables, qui lui avait offert ses services et qui se vantait d'avoir réconcihé avec l'Eglise l'abbé de
Lattaignant, connu par des scandales d'un autre genre.
L'abbé Gautier confessa Voltaire et reçut de lui une profession de foi, par laquelle il déclarait qu'il mourait dans la religion catholique, où il était né.
A cette nouvelle qui scandalisa un peu plus les hommes éclairés qu'elle n'édifîa les dévots, le curé de Saint-Sulpice courut chez son paroissien, qui le reçut avec politesse et lui donna, suivant l'usage, une aumône honnête pour ses pauvres. Mais jaloux que l'abbé Gautier l'eût gagné de vitesse, il trouva que l'aumônier des Incurables avait été trop facile ; qu'il aurait fallu exiger une profession de foi plus détaillée, un désaveu exprès de toutes les doctrines contraires à la foi que Voltaire aurait pu être accusé de soutenir. L'abbé Gautier prétendait qu'on aurait tout perdu en voulant tout avoir. Pendant cette dispute, Voltaire guérit; on joua Irène, et la conversion fut oubHée. Mais au moment de la rechute, le curé revint bien déterminé à ne pas enterrer Voltaire, s'il n'obtenait pas cette rétractation si désirée.
Ce curé était un de ces hommes moitié hypocrites, moitié imbéciles, parlant avec la persuasion stupide d'un énergumène, agissant avec la souplesse d'un jésuite, humble dans ses manières jusqu'à la bassesse.
arrogant dans ses prétentions sacerdotales, rampant auprès des grands, charitable pour cette populace dont on dispose avec des aumônes, et fatiguant les simples citoyens de son impérieux fanatisme. Il voulait absolument faire reconnaître au moins à Voltaire la divinité de Jésus-Christy à laquelle il s'intéressait plus qu'aux autres dogmes. Il le tira un jour de sa léthargie, en lui criant aux oreilles : « Croyez-vous à la divinité de Jésus-Christ ? — Au nom de Dieu, monsieur, ne me parlez plus de cet homme-là, et laissez-moi mourir en repos, » répondit Voltaire.
Alors le prêtre annonça qu'il ne pouvait s'empêcher de lui refuser la sépulture. Il n'en avait pas le droit; car, suivant les lois, ce refus doit être précédé d'une sentence d'excommunication ou d'un jugement séculier. On peut même appeler comme d'abus de l'excommunication. La famille, en se plaignant au parlement^ eût obtenu justice; mais elle craignit le fanatisme de ce corps, la haine de ses membres pour Voltaire, qui avait tonné tant de fois contre ses injustices et combattu ses prétentions. Elle ne sentit point que le parlement ne pouvait, sans se déshonorer, s'écarter des principes qu'il avait suivis en faveur des jansénistes, qu'un grand nombre de jeunes magistrats n'attendaient qu'une occasion d'effacer, par quelque
action éclatante, ce reproche de fanatisme qui les humiliait, de s'honorer en donnant une marque de respect à la mémoire d'un homme de génie qu'ils avaient eu le malheur de compter parmi leurs ennemis, et de montrer qu'ils aimaient mieux réparer leurs injustices que venger leurs injures. La famille ne sentit pas combien lui donnait de force cet enthousiasme que Voltaire avait excité, enthousiasme qui avait gagné toutes les classes de la nation et qu'aucune autorité n'eût osé attaquer de front.
On préféra de négocier avec le ministère. N'osant ni blesser l'opinion pubhque en servant la vengeance du clergé, ni déplaire aux prêtres en les forçant de se conformer aux lois, ni les punir en érigeant un monument pubUc au grand homme dont ils troublaient si lâchement les cendres, et en le dédommageant des honneurs ecclésiastiques, qu'il méritait si peu, par des honneurs civiques dus à son génie et au bien qu'il avait fait à la nation, les ministres approuvèrent la proposition de transporter le corps de Voltaire dans l'église d'un monastère dont son neveu était abbé. Il fut donc conduit à ScelUères : les prêtres étaient convenus de ne point troubler l'exécution de ce projet. Cependant deux grandes dames, très dévotes, écrivirent à l'évêque de Troyes, pour
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l'engager à s'opposer à l'inhumation, en qualité d'évêque diocésain. Mais, heureusement pour l'honneur de l'évêque, ces lettres arrivèrent trop tard et Voltaire fut enterré.
L'Académie française était dans l'usage de faire un service aux Cordeliers pour chacun de ses membres. L'archevêque de Paris, Beaumont, si connu par son ignorance et son fanatisme, défendit de faire ce service. Les CordeUers obéirent à regret, sachant bien que les confesseurs de Beaumont lui pardonnaient la vengeance et ne lui prêchaient pas la justice. L'Académie résolut alors de suspendre cet usage, jusqu'à ce que l'insulte faite au plus illustre de ses membres eût été réparée. Ainsi Beaumont servit malgré lui à détruire une superstition ridicule.
Cependant le roi de Prusse ordonna pour Voltaire un service solennel dans l'église cathoHque de Berlin. L'Académie de Prusse y fut invitée de sa part, et ce qui était plus glorieux pour Voltaire, dans le camp même oii, à la tête de cent cinquante mille hommes, il défendait les droits des princes de l'Empire et en imposait à la puissance autrichienne, il écrivit Féloge de l'homme illustre dont il avait été le disciple et l'ami, et qui peut-être ne lui avait jamais pardonné l'indigne et honteuse violence exercée contre lui à
MORT DE VOLTAIRE 8l
Francfort par ses ordres, mais vers lequel un sentiment d'admiration et un goût naturel le ramenaient sans cesse, même malgré lui. Cet éloge était une bien noble compensation de Tindigne vengeance des prêtres ' .
De tous les attentats contre l'humanité que, dans les temps d'ignorance et de superstition, les prêtres ont
'«Lorsqu'on 1778, dit Christian Bartholomès, le poète eut fermé les veux, sous le poids des couronnes, Frédéric ordonna un service solennel en son honneur, au nom des académiciens catholiques de Prusse. Il voulut ainsi venger l'injure faite à l'auteur de la Henn'ade par le cabinet de Versailles, qui avait défendu à l'Académie française de célébrer cette fois la cérémonie funèbre dont elle avait coutume d'honorer tous les membres. « Q.uoique je » n'aie aucune idée d'une âme immortelle, écrivait Frédéric à » d'Alembert, on dira une messe pour la sienne. « La messe fut dite, pendant que le roi représentait le défunt aux Champs-Elysées, appuyé d'un côté sur l'épaule de Bavle, et de l'autre sur celle de Montaigne (26 novembre 1778). Quelques mois plus tard, il fit exécuter à Paris, par le fameux sculpteur Houdon, un buste de Voltaire, et l'offrit à l'Académie de Berlin, dont Voltaire avait fait partie, mais aux séances de laquelle il avait rarement assisté. L'Académie plaça le bel ouvrage dans la salle de ses réunions publiques où l'impitovable satvrique, disait-elle, continuait à rire de ses collègues d'autrefois.
«Jusqu'au 12 juillet 1791, nul honneur public ne fut accordé à Voltaire, excepté les hommages de Frédéric. Ces hommages ne rachètent-ils pas les torts que le roi pouvait avoir eus dans ses démêlés avec Voltaire ? » Histoire philosophique de V Académie
de Prusse (Paris, Marc Ducloux, 1830). T. I, p. 190 et 191.
obtenu le pouvoir de commettre avec impunité, celui qui s'exerce sur les cadavres est sans doute le moins nuisible ; et, à des yeux philosophiques, leurs outrages ne peuvent paraître qu'un titre de gloire. Cependant le respect pour les restes des personnes qu'on a chéries n'est point un préjugé: c'est un sentiment inspiré par la nature même, qui a mis au fond de nos cœurs une sorte de vénération religieuse pour tout ce qui nous rappelle des êtres que l'amitié ou la reconnaissance nous ont rendus sacrés. La liberté d'offrir à leurs dépouilles ces tristes hommages est donc un droit précieux pour l'homme sensible ; et l'on ne peut sans injustice lui enlever la liberté de choisir ceux que son cœur lui dicte, encore moins lui interdire cette consolation, au gré d'une caste intolérante, qui a usurpé, avec une audace trop longtemps soufferte, le droit de juger et de punir les pensées.
D'ailleurs son empire sur l'esprit de la populace n'est pas encore détruit; un chrétien privé de la sépulture est encore, aux yeux du petit peuple, un homme digne d'horreur et de mépris, et cette horreur dans les âmes soumises aux préjugés s'étend jusque sur sa famille. Sans doute, si la haine des prêtres ne poursuivait que des hommes immortalisés par des chefs-d'œuvre, dont le nom a fatigué la renommée,
dont k gloire doit embrasser tous les siècles, on pourrait leur pardonner leurs impuissants efforts; mais leur haine peut s'attaquer à des victimes moins illustres, et tous les hommes ont les mêmes droits.
Le ministère, un peu honteux de sa faiblesse, crut échapper au mépris public en empêchant de parler de Voltaire dans les écrits, ou dans les endroits où la police est dans l'usage de violer la liberté, sous prétexte d'étabhr le bon ordre, qu'elle confond trop souvent avec le respect pour les sottises étabUes ou protégées. '
On défendit aux papiers publics de parler de sa mort, et les comédiens eurent ordre de ne jouer aucune de ses pièces. Les ministres ne songèrent pas que de pareils moyens d'empêcher qu'on ne s'irritât contre leur faiblesse, ne serviraient qu'à en donner iine nouvelle preuve, et montreraient qu'ils n'avaient ni le courage de mériter l'approbation publique, ni celui de supporter le blâme.
CoxDORCET (Vie de Voltaire).
Aléme sujet
(version du docteur TROXCHIN ')
Si mes principes avaient eu besoin que j'en serrasse ie nœud, l'homme que j'ai vu dépérir, agoniser et mourir sous mes yeux, en aurait fait un nœud gor-
* « Lettre de M. Wagnière à AI. Tronchin, procureur-gcnérai, syndic de la république de Genève, aux Délices.
)) Ferney, le 23 janvier 1787.
» Monsieur mon respectable protecteur,
» Permettez que je m'adresse à vous pour être instruit de la vérité.
» Je viens de voir dans un ouvrage sur M. de Voltaire, hi note suivante : « C'est après la sortie de MM. le curé de Saint- » Sulpice et l'abbé Gaultier, que M. Tronchin, médecin de. » Voltaire, le trouva dans des agitations violentes, criant de » toutes ses forces : /(• suis ahaiidonnê de Dieu et des hommes ! » Le
dien;.et en comparant la mort de l'homme de bien, qui n'est que la fin d'un beau jour, à celle de Voltaire, j'aurais vu bien sensiblement la différence qu'il
•docteur Tronchin qui raconta ce fait à des personnes respectables, ne put s'empêcher de leur dire : Je voudrais que fous ceux •qui ont été séduits par les livres de Voltaire, eussent êlè témoins de sa mort ; il n'est pas possible de tenir contre un pareil spectacle. »
» J'ai eu l'honneur de voir M. Tronchin quelques jours après la mort de mon cher maître. Il avait des bontés pour moi ; il me parla beaucoup de M. de Voltaire, de sa maladie et de sa mort, mais il ne me dit pas un mot dans le sens de ce que je viens de transcrire. J'ai une peine extrême à croire ce propos de M. le docteur Tronchin; encore plus à penser, que s'il l'avait effectivement tenu, il y eût attaché le sens qu'on veut lui donner dans cette note. Il y a une grande différence, ce me semble, entre le désespoir des remords et de la crainte, qui est celui qu'on suppose ici, et le désespoir qu'aurait pu montrer M. de Voltaire de ce qu'on le laissait sans secours et sans consolation, malgré toutes ses instances. On ne permit pas seulement qu'il vît son notaire, qu'il ne cessait de demander. C'est la seule conviction de la manière horrible dont on trahissait ce grand homme dans ses derniers moments, qui a pu rendre sa fin triste et cruelle. M. Tronchin. ne le vit pas le jour de sa mort; ce ne fut point non plus à lui qu'il dit : Je suis abandonné de tout le inonde; ce fut à M™- de Saint-Julien, quand il la revit sans ce notaire, qu'il l'avait suppliée plusieurs fois d'aller chercher, voyant que ses demandes aux gens de la maison pour qu'on le lui amenât, restaient sans effet.
» Je vous supplie avec instance, Monsieur, de daigner prendre des informations sur cette petite anecdote. Je vous demande en même temps pardon de vous importuner, mais j'ose compter toujours sur votre indulgente bonté pour moi. Je me mets avec
y a entre un beau jour et une tempête... Cet homme était donc prédestiné à mourir entre mes mains. Je lui ai toujours parlé vrai, et, malheureusement pour lui, j'ai été le seul qui ne l'ait jamais trompé. « Oui,, mon ami, m'a-t-il dit bien souvent, il n'y a que vous qui m'ayez donné de bons conseils; si je les avais suivis, je ne serais pas dans l'affreux état où je suis^ Je serais retourné à Ferney ; je ne me serais pas enivré de la fumée qui m'a fait tourner la tête; oui, je n'ai avalé que de la fumée. Vous ne pouvez plus m'être bon à rien ; envoyez-moi le médecin des fous ! . . . Ayez pitié de moi; — je suis fou.» Il devait partir le
ma famille aux pieds de vos dames, et, je suis avec bien du respect et de la reconnaissance. Monsieur, vôtre, etc.,
» Wagnière. »
Réponse de M. Tronchin à M. Wagnière :
« Aux Délices, 25 janvier 1787.
» L'ouvrage, Monsieur, dont vous avez extrait la note m'est inconnu, et rien ne ressemble moins au docteur Tronchin que le propos que l'auteur lui ùùi tenir à la mort de M. de Voltaire. On a beau jeu à faire parler les personnes qui ne sont plus. Croyez-moi toujours bien véritablement, Monsieur, vôtre, etc.
)) Troxchin. »
(Wagnière. Examen d'un ouvrage intitulé: Mémoires pour servir à l'histoire de M. de Voltaire; Amsterdam, l'/Sj, deux parties, in-i2, p. 101-103 du T. II des Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages, par Longchamp et Wagnière, ses secrétaires. Paris, Aimé André; 1826.) (E. D.)
surlendemain des folies de son couronnement à la Comédie-Française; mais il reçut une députation de l'Académie française, qui le conjurait de l'honorer^ avant de partir, de sa présence ^ Il s'y rendit l'aprèsdîner, et là, par acclamation, il fut fait directeur de la Compagnie. Il accepta la direction, qui est de trois mois... De ce moment-là jusqu'à sa mort, ses jours n'ont été qu'un ouragan de folie. Il en était honteux. Quand il me voyait, il m'en demandait pardon, il me priait d'avoir pitié de lui et de ne pas l'abandonner, surtout a3'ant de nouveaux efforts à faire pour répondre à l'honneur que l'Académie lui avait fait et pour rens:ao;er à travailler à un dictionnaire à l'instar de celui délia Crusca. La confection de ce dictionnaire a été sa dernière idée dominante, sa dernière passion. Il s'était chargé de la lettre A, et il avait distribué les vingt-trois autres à vingt-trois académiciens, dont plusieurs, s'en étant chargés de mauvaise grâce, l'avaient singulièrement irrité. « Ce sont des fainéants, disait-il, accoutumés à croupir dans l'oisiveté; mais je les ferai bien marchera. Et c'était pour les faire marcher que, dans l'intervalle de deux séances, il a pris
^ Tronchin se trompe. L'apparition à l'Académie et la sixième représentation à' Irène eurent lieu, toutes deux, le 30 mars.
tant de drogues et a fait toutes les folies qui ont hâté sa mort et qui l'ont jeté dans l'état de désespoir et de démence le plus affreux. Je ne me le rappelle pas sans horreur. Dés qu'il vit que tout ce qu'il avait fait pour augmenter ses forces avait produit un effet tout contraire, la mort fut toujours devant ses yeux. Dés ce moment, la rage s'est emparée de son âme. Rappelez-vous les fureurs d'Oreste. Fiiriis agitatus ohiit.
Lettre de Tronchin à Bonnet, 27 juin 1778 '. Manuscrit de la Bibliothèque publique de Genève.
^ « Si Ton peut soupçonner d'Alembert d'avoir adouci,
en vue d'une apologie, en qualité d'ami partageant les idées de Voltaire, Tronchin, assurant que la fin de celui-ci l'eût encore affermi dans ses principes si cela eût été nécessaire, se montre comme un homme qui regarde les opinions de son malade comme funestes et parle sous l'influence de cette idée. Tous deux, du reste, s'accordent à reconnaître ce que d'Alembert dit expressément, que Voltaire est mort à regret. Mais quand Tronchin lui-même nous montre le mourant agité par l'idée du dictionnaire de l'Académie, et non pas des reproches de sa conscience, nous reconnaissons clairement que c'était la douce habitude d'agir et de produire qui retenait davantage à la vie le plus laborieux de tous les hommes, et dont il pouvait le moins se détacher. Dans ses derniers moments, Gœthe donne lieu à la même observation; seulement ce qui en celui-ci, dont tout l'être formait un ensemble harmonique, lui donnait résignation et espérance, semble être devenu en Voltaire, chez qui cette harmonie manquait, une impatience, une précipitation qui laisse
une pénible impression. « (VoUairj. Six conférences de David- Frédéric Strauss. Traduction de Louis Narval, p. 292.)
)) Il y aurait bien quelque chose à dire sur cette lettre du docteur Tronchin, qui traitait assez ses correspondants comme ses malades, cherchant plutôt à abonder dans leur sens qu'à leur écrire des choses qui contrariassent leur manière de voir. On sait assez, quels étaient à l'égard du vieillard de Ferney, les sentiments de Bonnet, de Haller et de quelques autres philosophes genevois et suisses, qui exerçaient une grande influence sur le public religieux, comme aussi dans le monde politique des alentours. Ces hommes remarquables étaient, à l'un et à l'autre égard, des conservateurs éminents, comme on dirait aujourd'hui. Tronchin était de leur école.» (Gaullieur, Etrennes nationales, Genève, Gruas, 18/5, III^ année, p. 208-209.)
Il résulte, pour nous, de tout ce qui précède, que cet étrange et si déplaisant docteur Tronchin a calomnié Voltaire. Ajoutons que sa malheureuse lettre a été le point de départ de la version cléricale sur la mort de Voltaire, version qui est rejetée depuis longtemps comme une fable odieuse et ridicule, et d'après laquelle Voltaire serait mort comme un damné, fou de terreur et de rage, « mangeant ses excréments et portant à sa bouche son vase de nuit pour étancher la soif ardente qui le dévorait. »
Vovez, pour de très amples détails sur cette légende, inspirée par le fanatisme le plus implacable et le plus niais : Retour et mort de Voltaire, de M. Gustave Desnoiresterres, p. 169-586. Il 3. réduit en poudre cette œuvre des obscurantistes, et aujourd'hui il n'en reste plus vestige. (E. D.)
Voir pour les relations de Voltaire avec les Tronchin : Vollaire et les Tronchin. Rtvue suisse de 1855. (E. D.)
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Annonce, par cVAJenihert, de la mort de Voltaire
à Frédéric II
Nous avons ici dans la littérature un événement bien intéressant pour elle, la mort de M. de Voltaire. Votre Majesté aura su sans doute toutes les sottises qui ont été faites et dites à cette occasion, le refus que son curé a fait de l'enterrer, quoiqu'il eût déclaré par écrit qu'il mourait catholique et que s'il avait scandalisé l'Eglise^ il lui en demandait pardon; son enterrement fait à trente lieues de Paris, par une espèce d'escamotage, dans l'abbaye de son neveu; les reproches et les menaces qu'on a faits au malheureux moine, prieur de cette abbaye, qui s'est défendu par une lettre que ses supérieurs même ont jugée sans réplique; le refus qu'on fait à l'Académie française de
faire, suivant l'usage, un service pour lui; enfin la joie bêle et ridicule de tous les fanatiques au sujet de. cette mort. Toutes ces infamies nous déshonoreraient aux yeux de l'Europe et de la postérité, si l'Europe et la postérité pouvaient ignorer qu'elles ne sont point l'ouvrage de la nation, mais de la partie honteuse de la nation malheureusement accréditée...
(Correspondance avec le roi de Prusse, p. 400-401. Lettre du 29 juin 1778. D'Alembert, Œuvres complètes (Vins, BeHn, 1821), T. 5, p. 99-400.
Détails sur la mort de Voltaire. Récits des faits qui ont précédé et suivi cet événement