‹ Voltaire á Paris ...: Récit complet et détaillé de l'arrivée et du séjour deChapitre 2 sur 7 · CF OXFORD · texte numérisé non relu

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(version du docteur tronchin')

Si mes principes avaient eu besoin que j'en serrasse le nœud, l'homme que j'ai vu dépérir, agoniser et mourir sous mes yeux, en aurait fait un nœud gor-

* « Lettre de M. Wagnière à M. Tronchin, procureur-général, syndic de la république de Genève, aux Délices.

» Ferney, le 23 janvier 1787.

» Monsieur mon respectable protecteur,

» Permettez que je m'adresse à vous pour être instruit de la vérité.

» Je viens de voir dans un ouvrage sur M. de Voltaire, la note suivante : « C'est après la sortie de MM. le curé de Saint- » Sulpice et l'abbé Gaultier, que M. Tronchin, médecin de » Voltaire, le trouva dans des agitations violentes, criant de » toutes ses forces : Je suis abandonné de Dieu et des Ixttnmes ! » Le

dien; et en comparant la mort de l'homme de bien, qui n'est que la fin d'un beau jour, à celle de Voltaire, j'aurais vu bien sensiblement la différence qu'il

docteur Tronchin qui raconta ce fait à des personnes respectables, ne put s'empêcher de leur dire : Je voudrais que fous ceux qui ont été séduits par les litres de Voltaire, eussent été témoins de sa mort; il n* est pas possible de tenir contre un pareil spectacle. »

» J'ai eu l'honneur de voir M. Tronchin quelques jours après la mort de mon cher maître. Il avait des bontés pour moi ; il me parla beaucoup de M. de Voltaire, de sa maladie et de sa mort, mais il ne me dit pas un mot dans le sens de ce que je viens de transcrire. J*ai une peine extrême à croire ce propos de M. le docteur Tronchin ; encore plus à penser, que s'il l'avait effectivement tenu, il y eût attaché le sens qu'on veut lui donner dans cette note. Il y a une grande différence, ce me semble, entre le désespoir des remords et de la crainte, qui est celui qu'on suppose ici, et le désespoir qu'aurait pu montrer M. de Voltaire de ce qu'on le laissait sans secours et sans consolation, malgré toutes ses instances. On ne permit pas seulement qu'il vît son notaire, qu'il ne cessait de demander. C'est la seule conviction de la manière horrible dont on trahissait ce grand homme dans ses derniers moments, qui a pu rendre sa fin triste et cruelle. M, TroncJnn ne le vit pas le jour de sa mort; ce ne fut point non plus à lui qu'il dit : Je suis abandonné de tout le monde; ce fut à M™« de Saint-Julien, quand il la revit sans ce notaire, qu'il l'avait suppliée plusieurs fois d'aller chercher, voyant que ses demandes aux gens, de la maison pour qu'on le lui amenât, restaient sans effet.

» Je vous supplie avec instance. Monsieur, de daigner prendre des informations sur cette petite anecdote. Je vous demande en même temps pardon de vous importuner, mais j'ose compter toujours sur votre indulgente bonté pour moi. Je me mets avec

y a entre un beau jour et une tempête... Cet homme était donc prédestiné à mourir entre mes mains. Je lui ai toujours parlé vrai, et, malheureusement pour lui, j'ai été le seul qui ne l'ait jamais trompé. « Oui, mon ami, m'a-t-il dit bien souvent, il n'y a que vous qui m'ayez donné de bons conseils; si je les avais suivis, je ne serais pas dans l'afFreux état où je suis. Je serais retourné à Femey ; je ne me serais pas enivré de la fumée qui m'a fait tourner la tête ; oui, je n'ai avalé que de la fumée. Vous ne pouvez plus m' être bpn à rien ; envoyez-moi le médecin des fous ! . . . Ayez pitié de moi; — je suis fou.» Il devait partir le

ma famille aux pieds de vos dames, et, je suis avec bien du respect et de la reconnaissance, Monsieur, vôtre, etc.,

» Wagnière. »

Réponse de M. Tronchin à M. Wagnière :

«Aux Délices, 25 janvier 1787.

» L'ouvrage, Monsieur, dont vous avez extrait la note m'est inconnu, et rien ne ressemble moins au docteur Tronchin que le propos que l'auteur lui fait tenir à la mort de M. de Voltaire. On a beau jeu à faire parler les personnes qui ne sont plus. Croyez-moi toujours bien véritablement. Monsieur, vôtre, etc.

» Tronchin. »

(Wagnière. Examen d'un ouvrage intitulé: Mémoires pour servir à l'histoire de M. de Voltaire; Amsterdam, lySj', deux parties, in-i2, p. 101-103 du T. II des Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages, par Longchamp et Wagnière, ses secrétaires. Paris, Aimé André; 1826.) (E. D.)

surlendemain des folies de son couronnement à la Comédie-Française; mais il reçut une députation de l'Académie française, qui le conjurait de l'honorer, avant de partir, de sa présence*. Il s'y rendit l'aprèsdîner, et là, par acclamation, il fut fait directeur de la Compagnie. Il accepta la direction, qui est de trois mois... De ce moment-là jusqu'à sa mort, ses jours n'ont été qu'un ouragan de folie. Il en était honteux. Quand il me voyait, il m'en demandait pardon, il me priait d'avoir pitié de lui et de ne pas l'abandonner, surtout ayant de nouveaux efforts à faire pour répondre à l'honneur que l'Académie lui avait fait et pour l'engager à travailler à un dictionnaire à l'instar de celui délia Crusca, La confection de ce dictionnaire a été sa dernière idée dominante, sa dernière passion. Il s'était chargé de la lettre A, et il avait distribué les vingt-trois autres à vingt-trois académiciens, dont plusieurs, s'en étant chargés de mauvaise grâce, l'avaient singulièrement irrité, c Ce sont des fainéants, disait-il, accoutumés à croupir dans l'oisiveté; mais je les ferai bien marcher». Et c'était pour les faire marcher que, dans l'intervalle de deux séances, il a pris

* Tronchin se trompe. L'apparition à TAcadémie et la sixième représentation d* Irène eurent lieu, toutes deux, le 30 mars.

tant de drogues et a fait toutes les folies qui ont hâté sa mort et qui l'ont jeté dans l'état de désespoir et de démence le plus affreux. Je ne me le rappelle pas sans horreur. Dès qu'il vit que tout ce qu'il avait fait pour augmenter ses forces avait produit un effet tout contraire, la mort fut toujours devant ses yeux. Dès ce moment, la rage s'est emparée de son âme. Rappelez-vous les fureurs d'Oreste. Furiis agitatus obiit.

Lettre de Tronchin à Bonnet, 27 juin 1778 ^ Manuscrit de la Bibliothèque publique de Genève.

* « Si Ton peut soupçonner d'Alembert d'avoir adouci,

en vue d'une apologie, en qualité d'ami partageant les idées de Voltaire, Tronchin, assurant que la fin de celui-ci l'eût encore aflFermi dans ses principes si cela eût été nécessaire, se montre comme un homme qui regarde les opinions de son malade comme funestes et parle sous l'influence de cette idée. Tous deux, du reste, s'accordent à reconnaître ce que d'Alembert dit expressément, que Voltaire est mort à regret. Mais quand Tronchin lui-même nous montre le mourant agité par Tidée du dictionnaire de l'Académie, et non pas des reproches de sa conscience, nous reconnaissons clairement que c'était la douce habitude d'agir et de produire qui retenait davantage à la vie le plus laborieux de tous les hommes, et dont il pouvait le moins se détacher. Dans ses derniers moments, Goethe donné lieu à la même observation; seulement ce qui en celui-ci, dont tout l'être formait un ensemble harmonique, lui donnait résignation et espérance, semble être devenu en Voltaire, chez qui cette harmonie manquait, une impatience, une précipitation qui laisse

une pénible impression. » {Voltaire. Six conférences de David- Frédéric Strauss. Traduction de Louis Narval, p. 292.)

» Il y aurait bien quelque chose à dire sur cette lettre du docteur Tronchin, qui traitait assez ses correspondants comme ses malades, cherchant plutôt à abonder dans leur sens qu'à leur écrire des choses qui contrariassent leur manière de voir. On sait assez, quels étaient à l'égard du vieillard de Ferney, les sentiments de Bonnet, de Haller et de quelques autres philosophes genevois et suisses, qui exerçaient une grande influence sur le public religieux, comme aussi dans le monde politique des alentours. Ces hommes remarquables étaient, à l'un et à l'autre égard, des conservateurs éminents, comme on dirait aujourd'hui. Tronchin était de leur école.» (Gaullieur, Etrennes nationales, Genève, Gruas, 18^5, Ille année, p. 208-209.)

Il résulte, pour nous, de tout ce qui précède, que cet étrange et si déplaisant docteur Tronchin a calomnié Voltaire. Ajoutons que sa malheureuse lettre a été le point de départ de la^ version cléricale sur la mort de Voltaire, version qui est rejetée depuis longtemps comme une fable odieuse et ridicule, et d'après laquelle Voltaire serait mort comme un damné, fou de terreur et de rage, « mangeant ses excréments et portant à sa bouche son vase de nuit pour étancher la soif ardente qui le dévorait. »

Voyez, pour de très amples détails sur cette légende, inspirée par le fanatisme le plus implacable et le plus niais : Retour et mort de Voltaire, de M. Gustave Desnoiresteires, p. 169-386. Il a réduit en poudre cette œuvre des obscurantistes, et aujourd'hui il n'en reste plus vestige. (E. D.)

Voir pour les relations de Voltaire avec les Tronchin : Voltaire et les Tronchin. Ri't'ue suisse de 1855. (E. D.)

vn

Annonce, par d'AIembert, de la niort de Voltaire

à Frédéric II

Nous avons ici dans la littérature un événement bien intéressant pour elle, la mort de M. de Voltaire. Votre Majesté aura su sans doute toutes les sottises qui ont été faites et dites à cette occasion, le refus que son curé a fait de l'enterrer, quoiqu'il eût déclaré par écrit qu'il mourait catholique et que s'il avait scandalisé l'Eglise, il lui en demandait pardon; son enterrement fait à trente lieues de Paris, par une espèce d'escamotage, dans l'abbaye de son neveu; les reproches et les menaces qu'on a faits au malheureux moine, prieur de cette abbaye, qui s'est défendu par une lettre que ses supérieurs même ont jugée sans réplique ; le refus qu'on fait à l'Académie française de

faire, suivant l'usage, un service pour lui; enfin la joie bêle et ridicule de tous les fanatiques au sujet de cette mort. Toutes ces infamies nous déshonoreraient aux yeux de l'Europe et de la postérité, si l'Europe et la postérité pouvaient ignorer qu'elles ne sont point l'ouvrage de la nation^ mais de la partie honteuse de la nation malheureusement accréditée...

, (Correspondance avec le roi de Prusse, p. 400-401. Lettre du 29 juin 1778. D'Alembert, Œuvres complètes (Paris, Belin, 1821), T. 5, p. 99-400.

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Vin

Détails sur la mort de Voltaire. Récits des faits qui ont précédé et suivi cet évétwnent

(version de d'alembert)

Paris, i^"" juillet 1778.

Sire, je n'ai connu qu'hier, 29 juin, au soir, la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire 5ur la perte vraiment irréparable qui afflige en ce moment la littérature. J'avais eu l'honneur ce jour-là même d'écrire à Votre Majesté une lettre qui était partie quelques heures avant le moment où j'ai reçu la vôtre. J'y parlais à Votre Majesté de la mort de M. de Voltaire et des suites qu'elle a eues, mais en peu de mots, par respect pour les occupations si importantes et si respectables, à tous égards, qui remplissent les moments précieux de Votre Majesté, et

fixent en ce moment sur elle plus que jamais les yeux, et l'intérêt de TEurope. Votre Majesté, par sa lettre^ me demande des détails sur la mort du grand homme que nous avons eu le malheur de perdre. N'étant plus retenu, sire, par la crainte de faire perdre à Votre Majesté le temps dont elle fait un si digne usage, je ne perds pas un moment pour satisfaire à vos désirs, et comme je prévois que cette lettre sera longue, je la commence dès aujourd'hui, ne voulant pas perdre un moment pour exécuter sans délai les ordres de Votre Majesté.

Pour la mettre au fait de ce qui s'est passé et en état de juger toutes les sottises qu'on a faites et qu'on a dites sur ce triste sujet, il est nécessaire, sire, que je reprenne les choses d'un peu plus haut. Au commencement du mois, M. de Voltaire, arrivé trois semaines auparavant, eut un crachement de sang considérable, accident qu'il éprouvait la première fois de sa vie. Quelques jours avant sa maladie, il m'avait demandé, dans une conversation de confiance, comment je lui conseillais de se conduire, si, pendant son séjour, il venait à tomber grièvement malade. Ma réponse fut celle que tout homme sage lui aurait faite à ma place, qu'il ferait bien de se conduire, en cette circonstance, comme tous.les philosophes qui l'avaient

précédé, entre autres comme Fontenelle et Montesquieu, qui avaient suivi l'usage,

Et reçu ce que vous savez, Avec beaucoup de révérence*.

Il approuva beaucoup ma réponse. « Je pense de menu, me dit-il, car il ne faut pas être jeté à la voierie, iComme j'y ai vu jeter la pauvre Lecouvreur. Il avait, je ne sais pourquoi, beaucoup d'aversion pour cette manière d'être enterré. Je n'eus garde de combattre cette aversion, désirant qu'en cas de malheur, tout se passât sans trouble et sans scandale. En conséquence, se trouvant plus mal qu'à l'ordinaire un des jours de sa maladie, il prit bravement son parti de faire ce dont nous étions convenus, et dans une visite que je lui fis le matin, comme il me parlait avec assez d'action et que je le priais de se taire pour ne pas fatiguer sa poitrine : « // faut bien que je parle bon gré mal gré, me dit-il en riant ; est-ce que vous ne vous souvenez pas quil faut que je me confesse ? Voilà le moment de faire, comme disait Henri IV, le saut périlleux; aussi je viens d'envoyer chercher l'abbé Gaultier ^ et je l'attends. Cet abbé Gaultier, sire, est un pauvre diable de prêtre qui, de

* Voltaire. EpUre au duc de Sully, 1720. Le texte de Voltaire porte « bienséance » au lieu de « révérence. » L'Epître a trait à la mort de Tabbé de Chaulieu. (E. D.)

lui-même et par bonté d'âme, était venu se présenter à M. de Voltaire quelques jours avant sa maladie, et lui avait oflfert, en cas de besoin, ses services ecclésiastiques, que M, de Voltaire avait acceptés, parce que cet homme lui parut plus modéré et plus raisonnable que trois ou quatre autres capalans qui, sans mission, comme l'abbé Gaultier, et sans connaître plus que lui M. de Voltaire, étaient venus chez lui le prêcher en fanatiques, lui annoncer l'enfer et les jugements de Dieu, et que le vieux patriarche, par bonté d'âme, n'avait pas fait jeter par la fenêtre. Cet abbé Gaultier arriva donc, fut une heure enfermé avec le malade et en sortit si content qu'il voulait sur-le-champ aller chercher à la paroisse ce que nous appelons le bon DieUy ce que le malade ne voulut pas, par la raisoriy disait-il, g^we je crache le sang et que je pourrais bien, par malheur ^ cracher autre chose. II donna à cet abbé Gaultier, qui la lui demanda, une profession de foi écrite tout entière de sa propre main, et par laquelle il déclare qu^il veut mourir dans la religion catholique où il est niy espérant de la miséricorde divine qu'elle daignera lui pardonner toutes ses fautes y et ajoute que s'il a jamais scandalisé l'Eglise, il en demande pardon à Dieu et à elle. Il avait ajouté ce dernier article à la réquisition du prêtre, et, disait-il, pour avoir la

paix. Il donna cette profession de foi à l'abbé Gaultier en présence de sa famille et de ceux de ses amis qui étaient dans sa chambre; deux d'entre eux signèrent comme témoins au bas de cette profession. Plusieurs de ses amis et de ses parents jugeaient avec raison qu'il avait porté trop loin la complaisance aux désirs de notre sainte mère l'Eglise, qu'il devait se contenter de déclarer verbalement et en présence de témoins, qu'il mourait catholique^ et qu'on ne pouvait rien exiger de plus, puisqu'il avait toujours désavoué les ouvrages anti-religieux qu'on lui imputait. Quoi qu'il en soit, sire, le curé de Saint-Sulpice, sur la paroisse duquel il était, homme de peu d'esprit, dévot et fanatique, vint le même jour voir le malade; il parut assez fâché de ce qu'on ne s'était pas adressé à lui plutôt qu'à un prêtre du coin de la rue ; il avait à cœur cette conversion, qu'un aventurier venait de lui souffler malhonnêtement; cependant il approuva la profession de foi qu'on lui infligea, et en donna même son attestation par écrit.

Voilà, sire, tout ce qui se passa pour lors; M. de Voltaire se trouva beaucoup mieux au bout de quelques jours et assez bien pour venir dans la même journée à l'Académie et à la Comédie. Au moment où il arriva à l'Académie, il trouva plus de deux mille

personnes dans la cour du Louvre, qui criaient en battant des mains: Vive M. de Voltaire! L'Académie alla en corps au-devant de lui jusqu'à l'entrée de la cour, lui donna la place d'honneur, le pria de présider à l'assemblée, le nomma directeur par acclamation, enfin n'oublia rien de tout ce qui pouvait marquer à cet illustre confrère son attachement et sa vénération. Il nous enchanta tous par sa politesse, par les grâces de son esprit, par tout ce qu'il nous dit d'obligeant et d'honnête. Il alla de là à la Comédie, suivi d'une multitude innombrable. L'accueil qu'il reçut au moment où il parut dans la salle et pendant toute la représentation (on jouait sa tragédie d'Irène) est une chose sans exemple. Il faut, sire, l'avoir vu pour le croire : l'enthousiasme et l'ivresse étaient au dernier degré ; les comédiens vinrent dans la loge où il était lui mettre une couronne de lauriers sur la tête, aux acclamations de toute la salle qui criait bravo I en battant des pieds et des mains. Entre les deux pièces, ils placèrent sur le théâtre le buste de M. de Voltaire, qu'ils avaient couronné de même et ce fut alors que les transports redoublèrent. C'est cette apothéose, sire, qui a surtout irrité les fanatiques. Un ex-Jésuite, qui prêchait le carême à Versailles, eut l'impudence de crier là-dessus au scandale, en présence de toute

la cour, mais toute la cour se moqua de lui, à Texception de quelques hypocrites et de quelques imbéciles, qui ne sont pas plus rares dans ce pays-là qu'ils ne le sont ailleurs. Mais, par malheur, cette apothéose a irrité les gens plus à craindre que les fanatiques, et qui ont senti que' leurs places, leur crédit, leur pouvoir, ne leur vaudraient jamais, de la part de la nation, un hommage aussi flatteur, qui n'était rendu qu'au génie et à la personne. Je ne connais, sire, et tout Paris le disait en ce moment, je ne connais qu'un seul homme qui, arrivant en ce moment à Paris, eût partagé avec M. de Voltaire l'enthousiasme et l'admiration publique, et cet homme, sire, je le laisse à deviner à Votre Majesté.

M. de Voltaire, qui continuait à jouir, tous les jours, et au spectacle, et à l'Académie, et dans les rues même, de l'hommage de ses concitoyens, tomba enfin très sérieusement malade à la fin d'avril, pour avoir pris dans un moment de travail plusieurs lasses de café qui augmentèrent la Strangurie ou difficulté d'uriner, à laquelle il était sujet; pour diminuer ses douleurs, il prit des calmants, mais il doubla et tripla tellement la dose, que l'opium lui monta à la tète qui, depuis ce moment, n'a plus été libre que par petits intervalles. Je le voyais pourtant en cet état; il me

reconnaissait toujours et me disait même quelques mots d'amitié, mais l'instant d'après il retombait dans son accablement, car il était presque toujours assoupi; il ne se réveillait que pour se plaindre et pour dire qu'il était venu mourir à Paris. L'abbé Mignot, son neveu, conseiller au grand conseil, alla trouver le curé de Saint-Sulpice, qui lui dit que puisque M. de Voltaire n'avait pas sa tête, il était inutile qu'il l'allât voir; mais qu'il lui déclarait que, si M. de Voltaire ne faisait pas une réparation publique et solennelle, et dans le plus grand détail, du scandale qu'il avait causé, il ne pouvait, en conscience, l'enterrer en terre sainte. Le neveu eut beau lui répondre que son oncle, dans le moment où il jouissait de toute sa raison, avait fait une profession de foi, dont lui, le curé, avait reconnu l'authenticité, qu'il avait toujours désavoué les ouvrages qu'on lui imputait, qu'il avait cependant poussé la docilité pour les ministres de l'Eglise jusqu'à déclarer que s'il avait causé du scandale, il en demandait pardon ; le curé répondit que cela ne suffisait pas, que M. de Voltaire était notoirement connu pour ennemi déclaré de la religion, et qu'il ne pouvait, sans se compromettre avec le clergé et avec l'archevêque, lui accorder la sépulture ecclésiastique. L'abbé Mignot le menaça de s'adresser au Parlement pour

avoir justice, qu'il espérait d'obtenir avec les pièces authentiques qu'il avait en main ; le curé, qui se sentait appuyé, lui dit qu'il en était le maître; tous les amis de M. de Voltaire étaient d'avis que sa famille employât les voies juridiques; on disait hautement que les magistrats qui avaient fait tant administrer et enterrer de Jansénistes, ne pourraient, en bonne justice, refuser la même grâce à M. de Voltaire, après la déclaration qu'il avait faite : malgré ces représentations, la famille eut peur du Parlement, qui n'aimant pas M. de Voltaire, à cause des épigrammes dont cette compagnie a souvent été l'objet dans tous ses ouvrages, aurait pu en cette occasion ne lui être pas favorable : le public ne pensait pas ainsi et soutenait que le Parlement aurait été forcé en cette circonstance par la voix publique, malgré toute la mauvaise volonté qu'il pouvait avoir; il y avait d'ailleurs un grand nombre de magistrats, surtout parmi les jeunes gens, et quelques-uns même parmi les vieillards, qui paraissaient très bien disposés. Malgré toutes ces représentations, la crainte des parents fut plus forte que la raison et ils se sont tenus dans une inaction que le public a fort désapprouvée.

Le samedi 30 mai, jour de la mort, l'abbé Gaultier, quelques heures avant ce fatal moment, offrit en-

core ses services, par une lettre qu'il écrivit à l'abbé Mignot; celui-ci alla sur-le-champ chercher l'abbé Gaultier et le curé de Saint-Sulpice qui vinrent ensemble ; le curé s'approcha du malade et lui prononça le mot de Jésus-Christ; à ce mot, M. de Voltaire, qui était toujours dans l'assoupissement, ouvrit les yeux et fit un geste de la main comme pour renvoyer le curé, en disant : Laissez-moi mourir en paix. Le curé, plus modéré en cette occasion et plus raisonnable qu'à lui n'appartenait, se tourna vers ceux qui étaient présents, et dit : Vous voyez bien, Messieurs y qu'il n'a pas sa tête. Il l'avait pourtant très bien en ce moment; mais les assistants, comme vous croyez bien, sire, n'eurent garde de contredire le curé. Ce capelan se retira ensuite, et dans les propos qu'il tint à la famille, il eut la maladresse de se déceler et de prouver clairement que toute sa conduite était une affaire de vanité. Il leur dit qu'on avait très mal fait d'appeler l'abbé Gaultier, que cet homme avait tout gâté, qu'on aurait dû s'adresser à lui seul, curé du malade ; qu'il l'aurait vu en particulier et sans témoins, et qu'il aurait *tout arrangé. Il persista néanmoins à lui refuser la sépulture ecclésiastique et donna seulement son consentement par écrit que M. de Voltaire fût porté ailleurs. Si la profession de foi avait été donnée directement au curé, il se serait rendu

sûrement plus facile ; il aurait fait trophée de cette déclaration comme d'une victoire par lui remportée sur le patriarche des incrédules; mais comme cette profession avait été donnée à un pauvre galopin de prêtre, l'archevêque et le curé ont mieux aimé dire que cette déclaration était une moquerie, que de laisser au galopin l'honneur de la victoire.

M. de Voltaire mourut le même jour à onze heures du soir, ayant encore proféré quelques mots, mais à peine, et ayant marqué dans toute sa maladie, autant que son état le lui permettait, beaucoup de tranquillité d'âme, quoiqu'il parût regretter la vie. Je l'avais encore vu la veille de sa mort, et sur quelques mots d'amitié que je lui disais, il me répondit en me serrant la main ; vous êtes ma consolation. Son état me fit tant de peine et il avait tant de difficulté à s'exprimer, même par monosyllabes, que je n'eus pas la force de continuer à voir ce spectacle ; l'image de ce grand homme mourant m'affecta si profondément et m'est restée si vivement dans la tête, qu'elle ne s'en effacera jamais. C'est pour moi l'objet des plus tristes réflexions sur le néant de la vie et de la gloire et sur le malheur de la condition humaine.

Il fut embaumé vingt-quatre heures après sa mort, mis dans une voiture en robe de chambre^ et conduit

par l'abbé Mignot et quelques autres parents à l'abbaye de Scellières, à trente lieues de Paris, dont l'abbé Mignot est titulaire. Il y a été enterré le mardi 2 juin en très grande cérémonie et avec un grand concours de tous les environs. Le prieur de l'abbaye, bon moine bénédictin, qui ne savait rien de tout ce qui s'était passé à Paris, ne fit aucune difficulté de faire cette cérémonie, sur le vu des pièces que l'abbé Mignot lui présenta. Vingt-quatre heures après, le mercredi 3, le prieur reçut une lettre de l'évèque de Troyes, dans le diocèse duquel l'abbaye de Scellières est située, et qui lui défendait de procéder à l'inhumation, si elle n'était pas faite encore. Le prieur répondit à l'évèque par une lettre très ferme et très respectueuse, dans laquelle il lui rendait raison de sa conduite, et se justifiait si bien, qu'on assura que ce prélat lui-même est convenu qu'il n'y avait rien à répondre. Il parait que cet évèque, qui dans le fond est un bon homme, mais gouverné par une sœur dévote et fanatique et poussé par l'archevêque de Paris, avait fait contre son gré la démarche d'écrire au prieur de Scellières et avait pris ses mesures pour que la lettre arrivât après l'inhumation. Ce pauvre diable de prieur, qu'on menaçait de destituer, est accouru à Paris, a dit ses raisons et on espère qu'il restera tranquille.

On m'a assuré, ce qui pourrait bien être, que Tarchevêque de Paris avait fait consulter un savant canoniste pour lui demander si Voltaire n'était pas dans le cas de l'exhumation, et que le canoniste avait répondu qu'on s'en gardât bien et que rien ne serait plus contraire aux règles. Né croyez pas, au reste, sire, pour l'honneur de la nation, que tous les dévots et même tous les évêques approuvent la conduite abominable qu'on a tenue à l'égard de ce grand homme. Parmi plusieurs prélats que je pourrais nommer à Votre Majesté, l'archevêque de Lyon, frère de Montazet, qui a servi la dernière guerre dans les troupes autrichiennes, prélat qui ne craint pas d'être accusé de relâchement, puisqu'il est regardé comme Janséniste, a dit hautement qu'il ne comprenait rien à la conduite du curé de Saint-Sulpice et de l'archevêque de Paris; que rien n'était plus contraire aux lois et à l'usage constant de l'Eglise; qu'on ne devait refuser la sépulture qu'à ceux qui étaient notoirement excommuniés, ou qui donnaient en mourant des témoignages formels d'impiété, ce que M. de Voltaire n'avait pas fait. Plusieurs curés de Paris pensent de même et sûrement l'auraient enterré, en dépit même de l'archevêque, s'il fût mort sur leur paroisse. Le curé de Saint- Etienne-du-Mont, entre autres, a dit publiquement

qu'il l'aurait enterré dans son église, entre Racine et Pascal, qui, en effet, y sont inhumés. Enfin toutes les personnes vraiment religieuses, c'est-à-dire qui ne font point de là dévotion une affaire de parti et un moyen de faire parler d'elles et de jouer un rôle important, blâment unanimement le fanatisme du curé et •de l'archevêque.

Je ne parle pas, sire, de tout le reste de la nation; je ne puis exprimer à Votre Majesté à quel point elle ^st indignée de tout ce qui se passe, et il serait bien injuste de la rendre responsable de toute cette infamie, qu'elle aurait empêchée et réprimée, si elle avait le pouvoir en main. Les ministres qui ont souffert cette abomination déshonorante pour la France et qui ont laissé des prêtres faire en cette occasion ce qu'ils ont voulu, ne pensent pas au crédit et à la force qu'ils leur donnent en agissant ainsi, puisqu'ils se croient <lésormais les maîtres de donner ou de refuser à leur gré la sépulture. L'Académie française n'a pu encore obtenir de faire, pour M. de Voltaire, le service qu'elle a coutume de faire pour tous les membres qu'elle perd, et peut-être, malgré ses sollicitations, elle n'obtiendra pas cette grâce, dont le refus est un nouvel outrage à la mémoire du grand homme que nous regrettons. Au reste, tous les gens de lettres lui rendent

cette justice, que personne n'ose se présenter encore pour lui succéder, et il y a tout lieu de croire que l'élection ne se fera sitôt. Elle devrait ne se faire jamais, et mon avis, s'il était suivi, serait de laisser la place vacante.

Voilà, sire, le détail que Votre Majesté m'a fait l'honneur de me demander. Quoique je n'aie fait qu'obéir à ses ordres, je crains pourtant d'avoir abusé de la permission qu'elle m'a donnée d'épancher mon cœur sur ce triste événement et sur les suites révoltantes qu'il a eues et qu'il a encore. Votre Majesté croira-t-elle qu'on a fait la défense la plus rigoureuse à tous les journalistes de dire un seul mot à l'honneur de M. de Voltaire ? Qu'il ne leur est pas même permis de prononcer son nom ? Qu'on a défendu pendant prés d'un mois aux comédiens de jouer aucune de ses pièces et que cette défense vient à peine d'être levée? J'en aurais là-dessus trop à dire, s'il n'était plus prudent de garder le silence. La lettre dont Votre Majesté vient de m'honorer était bien nécessaire à mon cœur, pour adoucir la douleur et l'indignation dans laquelle je suis plongé. Si j'avais vingt ans de moins, je quitterais sans regret un pays où le génie est traité avec tant d'indignité, de son vivant et après sa mort. Mais j'ai soixante ans et je suis trop vieux pour

déménager. Je me console au moins par l'intérêt que Votre Majesté veut bien prendre à la perte que la lit^ térature, la philosophie, la France et l'Europe même viennent de faire; je ne laisserai, sire, ignorer cet intérêt à aucun de ceux qui sont faits pour le connaître et le sentir. M. de Voltaire en était digne, j'ose le dire, non-seulement par son rare génie, mais par son admiration pour Votre Majesté ; vous étiez souvent, sire, l'objet de nos entretiens; il chérissait et honorait votre personne, et vous regardait comme la ressource et l'espérance de la vérité et de la raison. Il serait digne de vous, sire, de lui faire rendre dans votre capitale et dans votre académie les honneurs qu'on lui refuse dans sa patrie. C'est au plus grand roi de l'Europe, à celui qui est fait pour servir d'exemple et de modèle, c'est à lui à honorer la mémoire de ce grand homme par quelque acte solennel, qui console la philosophie, qui fasse rougir la France et qui confonde le fanatisme. Vous avez, sire, en ce moment, de trop grands intérêts à traiter, pour vous occuper d'un autre objet, mais Votre Majesté vivra, elle jouira bientôt sans doute de quelques moments de repos, et je prendrai la libené de lui reparler pour lors de la perte que nous avons faite, de l'intérêt

<}u'elle veut bien prendre, et de ce qu'elle peut faire pour la mémoire du génie qui n'est plus...

3 juillet 1778.

P.-5. J'oubliais de dire à Votre Majesté que M. de Voltaire, dans une des visites que lui fit son curé, lui fit donner 600 livres pour les pauvres de sa paroisse ; le curé les prit^ comme on dit, à belles-baise-mains, et n'en a pas moins refusé de l'enterrer. On pourrait lui dire comme Chicaneau au portier de son juge, qui reçoit la bourse du plaideur et lui ferme Ij porte : Ht, rendez donc V argent! Mais l'Eglise est comme l'antre du lion de la fable, tout y entre et rien n'en sort...

Second P. -S. Je relis ma lettre, sire, et je relis en même temps, pour la vingtième fois la vôtre, que je relirai encore, et qui serait bien digne d'être placée dans l'épitaphe de Voltaire au lieu de sa profession <ie foi ^ Je m'aperçois un peu tard que je n'ai pas ré-

* Un curé de Paris, interrogé par quelqu'un sur la manière <lont il se serait conduit, si Voltaire était mort sur sa paroisse, avait répondu : Je V aurais fait enterrer solennellement, et je lui aurais fait faire une épitaphe, au bas de laquelle f aurais mis sa profession de foi. (Note de l'auteur.)

pondu à l'article de cette excellente lettre, où Votre Majesté dit que peut-être le vieux patriarche vivrait encorCy s'il était retourné à Femey. Hélas! sire, je le crois comme vous et je suis persuadé que la vie fatigante et agitée qu'il a menée à Paris, a considérablement abrégé ses jours. J'étais fort d'avis qu'il retournât à Femey au commencement de la belle saison et qu'il allât y jouir paisiblement des hommages qu'il avait reçus à Paris. Mais sa nièce, qui s'ennuyait à Femey, l'en a détourné, et plusieurs de ses amis ont pensé de même, craignant que s'il retournait jamais dans sa retraite, les prêtres n'obtinssent un ordre qui l'obligeât d'y rester. Ils avaient déjà cherché à lui faire une affaire sur son retour à Paris, disant qu'il y était venu sans |)ermission ; mais il a été bien vérifié qu'il n'avait jamais eu défense d'y venir, et on a pris le sage parti de le laisser jouir tranquillement de sa gloire. Pour moi, sire, quand j'appris qu'il avait formé presque subitement le dessein de venir à Paris et qu'il était déjà en route, je fus très affiigé, ne doutant pas qu'il ne vînt y chercher la persécution et la mort. Je me suis trompé, à ma grande satisfaction, sur le premier article, et son apothéose, si brillante et si solennelle, m'avait consolé de son voyage; mais, malheureusement, je ne me suis pas trompé de même sur

les suites funestes et irréparables de ce voyage imprudent et précipité. Son médecin a dit que s'il était resté à Femey, il aurait pu vivre encore dix années. En effet, le principe de la vie était si fort chez lui, que son agonie a été longue et douloureuse. Il avait encore à quatre-vingt-quatre ans tout le feu de la jeunesse, et dans une de nos assemblées de l'académie, où l'abbé Delille lui lut une traduction en vers d'une épître de Pope, M. de Voltaire nous étonna et nous enchanta tous par sa présence d'esprit et sa mémoire, se souvenant à chaque vers français du vers correspondant de Pope, qu'il n'avait peut-être pas lu depuis trente ans...

Paris, i6 août 1778.

Sire, les deux lettres du 22 et du 23 juillet dont Votre Majesté m' a honoré, ne me sont parvenues qu' avant-hier, à trois semaines de date, et je ne perds pas un moment pour répondre aux questions que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'adresser sur le grand homme que nous avons perdu.

Je ne crois pas qu'il ait dit au maréchal de Richelieu le mot plaisant qu'on lui attribue : Ah! frère Caïn, iu m'as tué. Je l'ai vu très assidûment dans le cours de sa maladie; j'y ai trouvé plusieurs fois le maréchal et je n'ai pas entendu ce mot. Sa famille et tous

ses amis n'en ont aucune connaissance. Il est vrai que le mot est plaisant, qu'il ressemble bien à ceux qu'il disait souvent et que le maréchal ressemble encore mieux au frère Caïn ; mais il y a apparence que ce mot a été fait par quelqu'un qui croyait, ce qui n^est pas vrai, que le patriarche s'était empoisonné avec de l'opium que lui avait donné le maréchal ; il lui en avait donné, en effet, mais la bouteille fut cassée par la faute des domestiques, sans qu'il en eût pris une goutte.

Il est très sûr que, quelques jours avant sa maladie, il prit beaucoup de café, pour travailler mieux à différentes choses qu'il voulait faire; les corrections de sa tragédie étaient du nombre; il s'alluma le sang, perdit le sonmieil, souffrit beaucoup de sa strangurie, et, pour se calmer, se bourra d'opium, qu'il envoya chercher chez l'apothicaire, et qui, vraisemblablement, a achevé de le tuer.

Dans le temps où il est tombé malade, je sais qu'il travaillait sur les prophéties de Daniel; mais j'ignore où il en était. Je suis sûr aussi qu'à la réquisition de l'empereur de Russie, il avait commencé quelques pages de son histoire.

Sa famille s'est accommodée avec un libraire étranger pour ses manuscrits ; mais comme ils sont encore

SOUS le scellé à Ferney, on ne sait s'il y en a beaucoup; on en doute, car il faisait imprimer à mesure qu'il composait; il aimait à jouir et ne mettait rien à fonds perdu.

L'impératrice de Russie vient d'acheter sa bibliothèque, qui était d'environ dix mille volumes, dont un grand nombre, dit-on, ont des notes de sa main. Cette princesse se propose de mettre cette bibliothèque dans un petit temple qu'elle fera construire exprès, et au milieu duquel elle fera élever un monument en son honneur... L'Académie française ne pense point encore à lui choisir un successeur, elle y est trop embarrassée, elle tardera le plus qu'elle pourra, et ce qu'il y a de fâcheux, c'est que le successeur de Voltaire sera reçu par un prêtre, qui était directeur quand ce grand homme est mort. Ses confrères suppléeront à ce que ce capelag ne dira pas. Pourquoi faut-il qu'ils aient la langue et les mains liées ? Nous voulons toujours lui faire un service, et nous n'espérons guère de l'obtenir, et chacun de nous peut dire, en parodiant un vers de l'opéra :

Ah ! j'attendrai longtemps, la messe est loin encore.

Je ne sais si j'ai eu l'honneur de mander à Votre Majesté qu'un très habile artiste de ce pays-ci, nommé

Houdon, déjà connu par plusieurs beaux ouvrages, a fait en terre, en attendant le marbre, un magnifique buste du patriarche, d'une resssemblance parfaite. Il serait digne d*être placé dans le cabinet de Votre Majesté, et donné par elle à l'Académie de Berlin...

Paris, 9 octobre 1778.

J'attends avec la plus vive impatience le monument immortel que Votre Majesté se propose d'élever à la gloire de celui que nous pleurons. L'Académie française vient de lui rendre les honneurs qu'elle n'avait encore rendus à personne. Sur la proposition que je lui en ai faite et qui a été acceptée de tous mes confrères avec acclamation, elle a proposé Y Eloge de M. de Voltaire pour le sujet du prix de poésie qu'elle doit donner l'année prochaine ; pour rendre ce prix plus considérable, j'ai prié l'Académie d'accepter une somme de 600 livres, qui doublera le prix et qui est pour moi le denier de la veuve, et j'ai de plus donné à l'Académie le buste très beau et très ressemblant de M. de Voltaire, le seul que nous ayons encore dans notre salle d'assemblée ; ce buste, à la vérité, n'est qu'en terre, car je ne suis pas assez riche pour le donner en marbre, mais j'ai eu le plaisir de le voir exposé dans la salle d'assemblée à la

séance publique du 25 août. Je lus, à la même séance, YEloge de Crébillon, où je trouvai plusieurs occasions de parler de son illustre vainqueur, en rendant d'ailleurs justice au vaincu. Le public m'a paru satisfait de tout ce qui s'était passé dans cette séance, et j'espère que le prix proposé aura l'approbation de Votre Majesté. Nous ne recevrons les pièces qu'au mois d'août de l'année prochaine, mais ces pièces, sire, ne vaudront pas votre prose...

Paris, 19 septembre 1779.

Nous venons, sire, de donnera l'Académie

française le prix que nous avions proposé pour l'éloge de Voltaire... La pièce de vers qui a remporté le prix est pleine de très belles choses ; l'auteur n'a pas voulu se nommer et il a cédé la médaille à la pièce qui a eu Vaccessity et qui a beaucoup de mérite aussi. On croit que cet anonyme est M. de La Harpe*.

L'Académie française, sire, possède le buste de Voltaire dont j'ai eu l'honneur de vous parler. Votre Majesté l'aura en marbre quand elle le voudra; le buste est de mille écus; elle pourra, si elle veut, me donner ses ordres à ce sujet; ils seront promptement

* C'était bien La Harpe. (E. D.)

exécutés. Elle pourrait même en faire faire deux, un pour elle et un pour TAcadémie de Berlin, qui recevrait sûrement ce buste avec tous les sentiments dus au donateur et à l'original. J'oubliais de dire à Votre Majesté que ce buste est de deux manières, toutes deux très ressemblantes, l'une à l'antique, avec la tète nue, l'autre avec la perruque, ce qui n'est pas si pittoresque, mais en même temps aide à la ressemblance parfaite ; et c'est de cette dernière manière que îe l'ai donné à l'Académie.

Vous avez que trop raison, sire, sur la décadence où tout est tombé et sur le grand vide que laisse la mort de Voltaire ; mais tel est le sort des choses humaines. (Xuand même notre littérature se remonterait, je doute qu'elle puisse de longtemps produire un homme aussi rare, et qui réunisse tant de talents à un si haut degré...

Paris, 14 avril 1780.

Je ne puis trop conjurer Votre Majesté de

faire rendre aux mânes de Voltaire, dans l'église catholique de Berlin, les honneurs funèbres que les

Il6 MORT DE VOLTAIRE

Welches s'obstinent à lui refuser*. Je sais que, par tous pays, la séquelle sacerdotale de toutes les reli^ gions le regardent comme un athée, que cependant il n'était pas, mais je sais aussi que par tout pays la séquelle sacerdotale est faite pour obéir à des princes tels que vous, surtout quand ils ne demandent qu'une chose juste et conforme à tout ce que les docteurs appellent canon de l'Eglise. Il suffira, pour mettre làdessus leur conscience en repos, que Votre Majesté leur mette sous les yeux les papiers que je joins à cette lettre; ils sont signés et certifiés vrais de deux neveux

* « La dernière séance tenue à TAcadémie française, concernant le service de M. de Voltaire, est très curieuse, et mérite de plus amples détails. Il s'y trouvait trois prélats, dont les avisétaient attendus avec impatience : c'étaient le cardinal de Rohan Guéménêe, grand-aumônier, Tachevêque de Lyon et l'archevêque d'Aix. On poussa vivement le premier, et on lui présenta qu'en qualité de grand-aumônier et de premier curé des diverses maisons royales, il pouvait lever toutes les difficultés en demandant au roi à faire faire ce service dans la chapelle du Louvre, lieu le plus convenable pour une pareille cérémonie : il répondit qu'il le pensait ainsi, et qu'il y prêterait volontiers les mains, quand le service aurait été fait à Saint-Sulpice, paroissesur laquelle est mort le défunt. M. de Montazet s'en tira plus adroitement encore, et dit que, vu la scission qu'occasionnait dans l'Eglise le service de M. de Voltaire, il pourrait se fisdre qu'il en résultât contestation ; qu'ayant l'honneur d'être primat des Gaules, cette contestation pourrait ressortir à son tribunal, et qu'alors il était de son intégrité de ne pas s'expliquer d'à-

de M. de Voltaire, dont l'un, qui est l'abbé Mignot, est conseiller au grand-conseil, et l'autre, M. d'Hornoy, est conseiller au Parlement, et l'un et l'autre très considérés dans leurs compagnies. Vos prêtres catholiques verront dans la première pièce, N° i, le détail de tout ce qui s'est passé dans la dernière maladie de ce grand homme et la preuve de l'injustice qu'on a commise, d'après les règles reçues, en lui refusant la sépulture à Paris et un service funèbre. J'ose me flatter que si Votre Majesté, qui n'a pas le temps d'entrer dans ces détails, veut charger un homme

vance. Enfin, l'archevêque d'Aix ne s'en tira pas moins finement, et opina pour réformer l'usage de faire un service à chaque académicien, mais pour en établir un à perpétuité qui engloberait indistinctement tous les morts de la compagnie. Cet avis, qui sauvait l'honneur de Voltaire et celui de l'Académie, entraîna tous les suffrages. Le marquis de Paulmy, seul, différa d'opinion (il est goguenard), et prétendit qu'il ne s'était fait recevoir que dans l'espoir d'avoir un service pour lui seul ; qu'il ne consentirait jamais à l'avis adopté. Cependant l'arrêté fut formé, et l'on convint que les députés chargés d aller annoncer au roi la nomination de M. Chabanon, et lui en demander l'approbation, lui feraient part du nouvel arrangement pris sous le bon plaisir de Sa Majesté. Le roi a répondu qu'il approuvait le choix de l'Académie ; mais qu'il fallait, à l'égard de la seconde ■demande, que les choses se passassent conmie ci-devant. Ce qui rejette la compagnie dans le même embarras. » Mémoires secrets, etc., dits de BacJjaumont. (Londres, John Adamson), T. XIV, p. 321, du 23 décembre 1779. (E. D.)

Il8 MORT DE VOLTAIRE

raisonnable de lire et d'examiner ces papiers, il conviendra, quelque bon catholique qu il puisse être, que les prêtres de l'Eglise romaine ne peuvent refuser ce service. Votre Majesté comblerait de joie, par cette nouvelle marque d'honneur rendue à la mémoire de Voltaire, tous les amis et admirateurs de ce grand homme, et j'en serais pénétré, en particulier, de la plus vive reconnaissance. Je dois ajouter que les neveux de M. de Voltaire, de qui je tiens ces diflférentes pièces, prient instamment Votre Majesté de ne point souffrir qu'on les rende publiques; ils ne veulent que mettre Votre Majesté en état de prouver aux catholiques allemands qu'ils peuvent, sans blesser leur conscience, prier Dieu pour celui qui a fait tant de beaux ouvrages et de belles actions. J'attends, sire, et ils attendent comme moi avec impatience ce que Votre Majesté voudra bien ordonner à ce sujet ^

1 Le i« mai, Frédéric répondait à d'Alembert : « Muni de toutes les pièces que vous m'avez envoyées, j'entame à Berlin la fameuse négociation pour le service de Voltaire, et quoique je n'aie aucune idée de l'âme immortelle, on dira une messe pour la sienne. Les acteurs qui jouent cette farce connaissent plus l'argent que les bons livres. Aussi, j'espère que les Jura stolœ l'emporteront sur le scrupule (Œuvres de Frédéric-îe-Grand [Berlin, Preuss], T. XXV, p. 149.)

Le 30 mai, la note suivante paraissait dans la Ga:(ette de Berlin: « Aujourd'hui, à neuf heures du matin, on a célébré en l'église

J'attends aussi des ordres au sujet du buste de marbre très ressemblant, dont elle m'a paru vouloir faire l'acquisition cette année. C'est un très bel ouvrage, dont le prix n'est que de 3000 livres de France et que le sculpteur se chargerait de faire parvenir sûrement à Postdam...

Paris, 8 juin 1780.

Votre Majesté aura, comme je l'espère, le

buste de Voltaire vers la fin de septembre ou le com-

catholique de cette ville, avec toute la pompe convenable, un service solennel pour Tâme de messire Marie-Arouet de Voltaire Ce service a été demandé par les académiciens catholiques de Berlin ; ils Tont obtenu de M. le curé avec d'autant plus de facilité, de justice et de raison, qu'ils ont produit des preuves authentiques que feu M. de Voltaire a fait, peu avant sa mort, une profession de foi orthodoxe, qu'il s'est confessé, qu'il a édifié les âmes chrétiennes par des aumônes considérables et autres bonnes œuvres, et qu'il a eu à l'abbaye de Scellières, au diocèse de Troyes, en Champagne, tous les honneurs de la sépulture ecclésiastique ; de sorte que c'est méchamment qu'on a fait courir le bruit que le clergé français aurait voulu les lui refuser ; chose que ce clergé si respectacle n'eût pu faire sans violer les lois de la justice, sans blesser les principes de la bonne police, et sans donner à des haines particulières une influence incompatible avec la charité chrétienne et avec toutes les vertus sincères et véritables. » (Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, [Paris, Didot, 1860], T. II, p. 359-364.)

mencement d'octobre. U serait déjà commencé, sans un embarras où est le sculpteur* et où je suis avec lui, par rapport à la forme qu'il faut donner à la tète. Je n'ennuierai point Votre Majesté de ce détail, M. de Catt lui en rendra compte et me fera parvenir ses ordres. Dès qu'ils seront arrivés, le sculpteur travaillera sans relâche. J'ose répondre d'avance à Votre Majesté qu'elle sera très satisfaite, et du travail et de la ressemblance.

On prépare une nouvelle édition des ouvrages de cet homme si illustre et si précieux aux lettres et à la raison. Elle sera magnifiquement imprimée, prodigieusement enrichie et, comme Votre Majesté le pense bien, imprimée en pays étranger, grâce aux clameurs des fanatiques français, le fléau perpétuel de toute lumière et de tout bien. On assure d'ailleurs que cette édition sera faite avec soin et revue par des hommes de mérite, à qui la mémoire et les ouvrages de Voltaire sont chers^. Elle devrait être, sire, imprimée chez vous, et sous les auspices de Votre Majesté, pour réunir dans le frontispice les deux noms les plus illustres de notre siècle...

* Houdon. (E. D.)

* C'est Tédition entreprise par Beaumarchais, Tédition de Kehl. (E. D.)

Paris, 24 juillet 1780.

J'ennuie trop longtemps Votre Majesté de ce

détail*, et j'aime mieux lui parler du plaisir que m'a fait le service de Voltaire; tous les gens qui aiment «t qui révèrent sa mémoire, c'est-à-dire tout Paris, à l'exception peut-être de l'assemblée du clergé, ont été enchantés de cette pieuse et auguste cérémonie. Nous sommes bien sûrs, à présent, que Voltaire a pour le moins un pied en Paradis. U ne manquait plus, sire, aux honneurs de toute espèce que Votre Majesté lui a fait rendre, que de lui élever dans l'église de Berlin un monument où il serait représenté se prosternant devant le Père éternel, et foulant aux pieds le fanatisme. L'épigramme serait excellente et le sculpteur Tassart pourrait exécuter cette idée sous les yeux et d'après les vues de Votre Majesté ^. On travaille actuellement au buste de ce grand homme à la française,

* L'auteur vient de déduire à Frédéric les motifs qui Tempê- <hent de se rendre auprès de lui. (E. D.)

* a L'église catholique de Berlin, répondait Frédéric, le ler août, ne conviendrait guère au cénotaphe que vous vous proposez de lui ériger. Cette église est bâtie sur le modèle du Panthéon de Rome, et on ne saurait, sans la défigurer, y placer de ces sortes de mausolées. » (E. D.)

tel que Votre Majesté le désire, et j'espère qu'il sera prêt dans deux mois au plus tard...

3 novembre 1780.

Le sculpteur du buste de Voltaire, chez qui je

vais souvent pour le presser, me promet d'avoir fini incessamment ce buste, dont j'espère que Votre Majesté sera parfaitement satisfaite. Il faut donc renoncer, puisque Votre Majesté le juge plus à propos, de voir sa statue dans l'église de Berlin, foulant aux pieds la superstition et le fanatisme. J'avoue, sire, que j'ai regret à ce monument, surtout quand je pense qu'il eût été érigé par ordre de Votre Majesté, et qu'il eût retracé aux siècles futurs les honneurs rendus par Auguste à Virgile. Croiriez-vous, sire, qu'on refuse ici à sa famille de lui faire un mausolée très modeste dans la petite église obscure de province où il est enterré ? * On dit même que les prêtres l'ont secrètement

* On lit dans les Mémoires secrets, etc. (T. XII, du 4 octobre 1778): «Il (l'abbé Mignot) a commandé un mausolée, qu'il doit placer dans son abbaye de Scellières, en l'honneur de M. de Voltaire. Il s'ensuit que l'abbé Mignot renonce à envoyer les cendres de son oncle à Ferney, et se propose de les conservera perpétuité. C'est un nommé Clodion, sculpteur, qui est chargé du monument. » (E. D.)

exhumé pour le jeter à la voirie. H n'y a pas grand mal à cela, ni pour lui, ni pour ceux qui s'ii^téressent à sa mémoire ; mais il serait étrange que le gouvernement, qui n'aime pas les prêtres quoiqu'il les craigne, consentît à cette indignité, et je ne saurais le croire...

Paris, 15 décembre 1780.

Le buste de Voltaire, tel que Votre Majesté le

désirait, est terminé ; l'artiste y a mis le plus grand soin, n sera emballé cette semaine avec toutes les précautions possibles et arrivera sain et sauf à Votre Majesté...

Paris, II mai 1781.

Voilà un évêque d'Amiens, fanatique successeur

de celui qui a demandé le supplice du chevalier de la Barre, voilà, dis-je, cet évêque d'Amiens, nommé Machault, fils de l'ancien contrôleur des finances,, qui vient de donner un mandement forcené contre l'édition qu'on prépare des œuvres de Voltaire. Si on savait, en France, imposer silence à ces sonneurs de tocsin, ils n'auraient ni partisans, ni imitateurs. Peut-

être, à la fin, sentira-t-on la nécessité de les réprimer, pour l'honneur de la raison et le repos public. Dieu veuille qu'on y suive votre exemple...

D'Alemhert. Œuvres complètes (Paris, Belin, 1821), T. 5, p. 400-442.

Vers faits à l'occasion de l'arrivée de Voltaire

à Paris

Avis important attribué à M. Barthe ^

Le sieur Villette, dit marquis,

Successeur de Jodelles, Facteur de vers, de prose et d'autres bagatelles,

Au public donne avis QuUl possède dans sa boutique Un animal plaisant unique,

Arrivé récemment

De Genève en droiture ; Vrai phénomène de nature; Cadavre, squelette ambulant.

Il a Tœil très vif, la voix forte ; Il vous mord, vous caresse; il est doux, il s'emporte. Tantôt il parle comme un Dieu, Tantôt il parle comme un diable.

1 Auteur dmnatiqne (1734-178$). On n'a publié que tes Œuvres choisies (Paris» 1811), in-ia. Une seule de ses comédies est restée au répertoire, les Fausses Infidélités (1768). (E. D.)

Son regard est malin, son esprit est tout feu.

Cet être inconcevable Fait l'aveugle, le sourd, et quelquefois le mort. Sa machine se monte et démonte à ressort.

Et la tête lui tourne au surnom de grand homme. Du mont Crapak tel est l'original en somme.

On le verra tous les matins

Au bout du quai des Théatins.

Par un salut profond, beaucoup de modestie.

Les grands seigneurs paieront leur curiosité.

Porte ouverte à l'Académie,

A tous acteurs de comédie

Qui flatteront sa vanité

Et voudront adorer l'idole.

Les gens mitres portant étole Verront de loin, moyennant une obole, Pour éviter ses griffes et ses dents.

Tout poète entrera pour quelques grains d'encens.

Epigramme sur M. le marquis de Villettey qui jouit peut-être avec trop de vanité du bonheur de montrer M. de Voltaire à tout Paris,

Petit Villette, c'est en vain

Q.ue vous prétendez à la gloire;

Vous ne serez jamais qu'un nain

Qui montre un géant à la foire.

(Extrait de la Galette littéraire de Grimm, Février 1778, p. 248-249 de l'édit. Eugène Didier fParis. 1854).

Vers de M. de La Harpe à M. de Voltaire, chez lequel se trouvaient ensemble M"® la comtesse Amélie de Boufflers. M"® la duchesse de Lauzun et M°* la marquise de Fillette,

Quels sont ces objets ravissans Que je vois du génie orner le sanctuaire ?

Trois divinités chez Voltaire

Viennent lui porter cet encens Que brûle à leurs genoux le reste de la terre. Que ce prix qu'il reçoit doit charmer ses vieux ans !

Ses lauriers que leur main caresse Lui deviennent plus chers et semblent plus brillans. Venez voir la beauté sourire à la vieillesse, Les grâces à la gloire et l'amour aux talens. Rendez à la nature un hommage équitable,

Et jouissez, en admirant

Ce qu'elle a fait de plus aimable,

Ce qu'elle a fait de plus grand ' .

1 La Harpe a signalé son zèle pour la gloire de Voltaire par plusieurs ouvrages remarquables qui se succédèrent de près : Le Dithyrambe, couronné à TAcadémic Française, la comédie des Muses rivales, VElog^ en prose, de Voltaire. On peut y joindre la Notice du couronnement de Voltaire au Théâtre Français. (E. D.)

Vers du marquis de Fillette à M. de Voltaire, qui était en convalescence, après une dangereuse hémorrhagie.

Le dernier souffle de la vie Etait prêt à vous échapper , Mais, respectant votre génie, La mort a craint de vous frapper.

Quatre-vingts ans ont vu Thistoire Compter vos jours par vos succès ; Vous vivrez encor pour la gloire Et pour rhonneur du nom français.

Vous avez dès votre jeune âge Conquis le sceptre des talens.

Et vous y joindrez l'avantage De le garder jusqu'à cent ans.

Sur la tnort de Voltaire^ par Ix Brun.

O Parnasse, frémis de douleur et d'effroi !

Pleurez, Muses, brisez vos lyres immortelles ! Toi, dont il fatigua les cent voix et les ailes. Dis que Voltaire est mort, pleure, et repose-toi I

Vers pour être mis au bas de la représentation d^un mausolk érigé par Af°** de*** à la gloire de M. de Foltaire, par Thomas.

Le plus grand de son siècle en fut le plus aimable.

Sur ses écrits, sur ses discours, La grâce répandit ce charme inexprimable Q.ui sans nous fatiguer nous attache toujours. Il épuisa la gloire, il tourmenta Tenvie.

Chacun de ses travaux éternisa sa vie, Et ses bienfaits encore ont embelli ses forces.

Les beaux arts éperdus, Tamitié désolée, Voudraient lui dresser un autel.

Cherchant un jour son mausolée,

L'univers doutera s'il eut rien de mortel.

Stances sur la mort de M. de Voltaire, attribuées à la

comtesse de Boufflers.

Ce que Dieu fait est bien : La Fontaine le dit. Cependant si j'avais produit un si grand œuvre, Voltaire aurait encor ses sens et son esprit : Je me serais gardé de briser mon chef-d'oeuvre.

Celui que dans Athène eût adoré la Grèce, Que dans Rome à sa table Auguste eût fait asseoir, Nos Césars d'aujourd'hui n'ont pas voulu le voir, Et Monsieur de Beaumont ^ lui refuse une messe.

Oui, vous avez raison, Messieurs de Saint-Sulpice ; Et pourquoi l'enterrer? N'est-il pas immortel? A ce rare génie on peut sans injustice Refuser un tombeau, mais non pas un autel.

Mémoires de Longchatnp, pages 373-374» 379, 3^» 3^^» ^^ T. II des Mémoires sur Voltaire, par LoBgchamp et Wagnière. (Paris, Aimé André, 1826.)

^ Christophe de Beaumont, archevêque de Paris (lyoj-iySi). (E. D).

Hff

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