CRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE. (E. D
M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély prit le premier la parole après la lecture de cette lettre.
« Messieurs, dit-il, les restes d'un grand homme appartiennent à la nation. Voltaire est le seul homme qui ait repoussé le fanatisme; il a éclairé l'ignorance. Voltaire a été inhumé à Scellières; les municipalités voisines se disputent l'honneur d'avoir ses cendres ; c'est à la nation entière à prendre un parti sur cette demande. Je demande donc que Voltaire soit mis au rang des grands hommes, et j'ai l'honneur de vous proposer le décret suivant :
« L'Assemblée nationale décrèfe que le corps de » Marie-François Arouet de Voltaire sera transféré » de l'église de l'abbaye de Scellières dans l'église pa- » roissiale de Romilly, sous la surveillance de la mu- » nicipalité du dit lieu de Romilly, qui sera chargée » de veiller à la conservation de ce dépôt jusqu'à ce • qu'il ait été statué par l'Assemblée sur la pétition » de ce jour, qui est renvoyée au comité de consti- > tution.i
M. Lanjuinais. Un écrivain célèbre, BayleS a dit : « Voltaire a mérité les remercîments, mais non pas l'estime du genre humain. » Si ce jugement est vrai, je crois qu'il serait plus sage de passer à l'ordre du jour.
• Lanjuinais commettait ici une grossière erreur : Bayle n*a pu connaître Voltaire écrivain, étant mort en 1706, alors que Voltaire atteignait à peine sa douzième année. (E. D.)
158 SÉPULTtTRE DE VOLTAIRE
M. Treilhard. Je vous rappellerai que Voltaire, <n 1764, dans une lettre particulière qu'il écrivait, annonçait cette révolution dont nous sommes témoins; il l'annonçait telle que nous la voyons; il sentait qu'elle pouvait être encore retardée, que ses yeux n'en seraient point les témoins, mais que les enfants <ie la génération d'alors en jouiraient dans toute sa plénitude.
C'est à lui que nous la devons et c'est peut-être un des premiers pour lesquels nous élevons les honneurs que vous destinez aux grands hommes qui ont bien mérité de la patrie. Je ne parle pas de la conduite particulière de Voltaire ; il suffit qu'il ait honoré le genre humain, qu'il soit l'auteur d'une révolution aussi belle, aussi grande que la nôtre, pour que nous nous empressions tous à lui faire rendre au plus tôt les hommages qui lui sont dus. Je demande donc que vous mettiez sur-le-champ aux voix la motion faite par M. Regnaud.
M. l'abbè Couturier. On compare Voltaire à un prophète; je demande que ses reUques soient envoyées en Palestine.
M. GoMBERT. Renvoyez-le à l'abomination de la désolation.
M. Treilhard. Voltaire a été pendant sa vie déchiré par l'ignorance et le fanatisme : Il n'est pas étonnant qu'il puisse encore y être en proie * .
* Moniteur dn 10 mai 1791, p. 535. (E. D.)
SÉPULTURE DE VOLTAmE I$9
L'Assemblée nationale n'ayant eu à rejeter que des amendements semblables à ceux de MM. Couturier et Gombert, adopta sans autre discussion le projet de M. Regnaud, et bientôt après, le 30 mai, elle entendit le rapport suivant de son comité de constitution :
Rapport sur la translation des cendres de Voltaire à Sainte-Genanève fait au nom du comité de constitution par M, Gossin.
Messieurs, c'est le 30 mai 1778 que les honneurs de la sépulture ont été refusés à Voltaire, et c'est ce même jour que la reconnaissance nationale doit consacrer en s'acquittant envers celui qui a préparé les hommes à la tolérance et à la liberté.
Oui, messieurs, la philosophie et la justice réclament pour l'époque de leur triomphe celle où le fanatisme persécuteur a tenté de proscrire sa mémoire.
Les cendres de Voltaire, qui furent rejetées de la capitale, avaient été recueillies dans l'église de l'abbaye de Scellières. La vente du lieu de leur sépulture a excité le zèle de la municipalité de Paris, qui a réclamé la possession de ces restes précieux.
Bientôt les villes de Troyes et de Romilly les ont ambitionnés, et l'une d'elles avait délibéré qu'ils seraient partagés. C'est ainsi qu'en Italie deux cités se sont disputé les mânes d'un poëte célèbre. Vous avez ordonné à votre comité de constitution de vous ren-
l60 SÉPULTURE DE VOLTAIRE
dre compte de la pétition de la municipalité de Paris ; son objet est que Voltaire, né et mort dans ses murs, soit transféré de l'église de Romilly, où il est actuellement déposé, dans le monument destiné à recevoir les cendres des grands hommes par la patrie reconnaissante.
Le titre de grand a été donné à Voltaire vivant par l'Europe étonnée; mort, toutes les nations le lui ont consacré, et quand tous ses détracteurs ont péri, sa mémoire est devenue immortelle.
Voltaire a créé un monument qui repose sur les plus grands bienfaits comme sur les plus sublimes productions du génie ; Voltaire a terrassé le fanatisme, dénoncé les erreurs jusqu'alors idolâtrées de nos antiques institutions ; il a déchiré le voile qui couvrait toutes les tyrannies. Il avait dit avant la constitution française :
Qjji sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux.
Les serÉs du mont Jura l'avaient vu ébranler l'arbre antique que vous avez. déraciné; il a crié vengeance pour les Sirven et les Calas assassinés au nom de la justice; il a crié vengeance pour l'humanité entière, avant que vous effaçassiez de vos codes sanguinaires les lois qui ont immolé ces célèbres victimes.
La nation a reçu l'outrage fait à ce grand homme, la nation le réparera ; et les Français, devenus libres, décerneront au libérateur de la pensée l'honneur qu'a reçu d'eux l'un des fondateurs de la liberté.
SÉPULTURE DE VOLTAIRE l6l
Je suis chargé de vous présenter le projet de décret suivant :
« L'Assemblée nationale, après avoir entendu le » rapport du comité de constitution, décrète que 1 Marie-François Arouet de Voltaire est digne de re- » cevoir les honneurs décernés aux grands hommes; » qu'en conséquence ses cendres 'seront transférées de » l'église de Romilly dans celle de Sainte-Geneviève » à Paris.»
A la suite de ce rapport, M. Regnaud prit encore la parole et s'exprima ainsi :
Quand j'unis ma voix à celle de ceux qui, justes appréciateurs des hommes, réclament pour Voltaire et pour l'honneur de la France le rang qui lui appartient parmi les génies qui l'ont illustrée; quand je viens proposer un amendement au décret du comité, ce n'est pas aux talents seuls que je rends honmiage, ce n'est pas au génie le plus distingué de son siècle, à l'homme que la nature n'a pas encore remplacé sur le globe ; ce n'est pas à celui qui exerça sur tous les arts, sur toutes les sciences, le despotisme du talent. Ces titres, tout précieux qu'ils sont, ne suffiraient pas pour décider les représentants de la nation française à décerner au philosophe de Ferney les honneurs qu'on sollicite pour sa cendre. Je les réclame pour le philosophe qui osa un des premiers parler aux peuples de leurs droits, de leur dignité, de leur puissance,
au milieu d'une cour corrompue.