‹ VoltaireChapitre 24 sur 113 · LA PETITE VEROLE. INCENDIE · texte numérisé non relu

LA PETITE VEROLE. INCENDIE

joiiri; rester fermée pour le poëte. Quand, vieillard de quatre-vingt-trois ans, après une bien longue absence il revint à Paris pour y mourir, la marquise y vivait encore, veuve depuis longtemps et en outre dévote. Le vieil ami, dont la renommée s'était dans l'intervalle répandue par tout le monde, se présenta à nouveau, et cette fois ne fut plus repoussé. Elle lui envoya pour sa nièce un portrait de lui, qu'elle avait fait peindre au temps de l'heureuse jeunesse et ... « ô mes amis ! dit-il de retour de sa visite, je viens de passer d'un bord du Cocyte à l'autre. »

Laissons ces sombres bords où nous a entraînés une gracieuse figure de femme, et retournons à l'écrivain, qui n'est encore qu'au matin de sa vie. Celle-ci néanmoins est un moment en danger. Voltaire tomba malade au château de son jeune ami, le président de Maisons, atteint de la petite vérole, qui alors — novembre 1723 — régnait dans Paris. La garde-malade fut d'abord Adrienne Lecouvreur, qui se trouvait là par hasard, bientôt remplacée par Thieriot. Quinze jours durant on fut inquiet pour la vie du malade, qui se crut redevable de son salut au médecin Gervasi. Le l^r décembre, à peine avait-il quitté ses hôtes dévoués, qu'à la nouvelle d'un accident grave la fièvre le reprit. Le feu s'était déclaré au château, et précisément dans la chambre qu'il venait de laisser. Bien qu'il sût qu'il n'y avait pas de sa faute, il fut au désespoir, quoique les propriétaires, qui avaient essuyé une grande perte, se soient conduits avec lui, selon son expression, comme si c'eût été eux qui lui eussent brûlé un château.

Le poëme épique de Voltaire, Henri TV ou la Ligue, devait, nous nous en souvenons, être imprimé à La Haye,

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dédié à Louis XV, et paraître avec un privilège du gouvernement français. Mais ce qui avait transpiré de l'ouvrage et ce qu'on savait de l'auteur n'invitaient pas les détenteurs du pouvoir ecclésiastique et politique en France à donner leur consentement. Voltaire avait prévu ces difficultés'; autrement il n'eût pas fait faire l'impression à l'étranger. « J'ai trop recommandé dans mon poëme, écrit-il, l'esprit de paix et de tolérance en matière de religion, j'ai trop dit de vérités à la cour de Rome, j'ai répandu trop peu de fiel contre les ré|ormés, pour espérer qu'on me permette d'imprimer dans ma patrie un poëme composé à la louange du plus grand roi que ma patrie ait jamais eu. » Comme l'autorisation de vente même fut refusée. Voltaire renonça à l'édition hollandaise par souscription et prépara une édition secrète en France même, à Rouen, où des amis, le conseiller au parlement Cideville et le président de Dernières, pouvaient lui-être utiles et servir de prétexte à son séjour au lieu de l'impression. Le poëme fut donc imprimé à Rouen durant l'hiver 1723-1724, aussitôt introduit à Paris et vendu secrètement.

Il n'avait pas besoin de l'attrait du fruit défendu pour être lu par tous et faire grande sensation. Il comblait une lacune de la littérature française, qui jusque là manquait d'une épopée classique. L'âge d'or de Louis XIV avait enfanté la tragédie classique : le genre lyrique, surtout au point de vue didactique et satirique, avait produit des modèles; mais les tentatives épiques, dont une va bientôt d'ailleurs nous occuper, étaient restées si incomplètes qu'en France même cette opinion s'était formée, que les Français ne pouvaient pas fiiire une épopée. On fut d'autant plus

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agréablement surpris d'en posséder enfin une, puisée au cœur même de la nation et née au siècle présent. Frédéric le Grand, qui, prince du trône, y mit une préface, no faisait qu'exprimer l'opinion des contemporains quand il déclarait Homère et Virgile surpassés. Puis, à côté du mérite littéraire, le poëme de Voltaire avait un mérite patriotique : il était tiré de 'l'histoire du pays, d'un passé encore vivant, et célébrait dans son héros, fondateur de la paix après une si longue guerre des religions et des partis, la tolérance religieuse que ses descendants n'avaient que trop oubliée, pour le plus grand dommage de la prospérité générale. Le caractère historique et moderne du sujet paraissait exclure le merveilleux, jusque-là admis dans l'épopée; dans son Essai sur la Poésie épique, dont il fit suivre plus tard son poëme, Voltaire jugeait, à propos de Lucain, qu'il eût été ridicule à lui de faire apporter à César son épée par Iris, et descendre à son secours Vénus dans un nuage d'or. Quant aux saints catholiques, sainte Geneviève, saint Denis, saint Roch, il les renvoie à la légende, et l'on ne daigne plus même plaisanter des cornes et des queues du diable. Mais il tenait aussi pour une erreur de penser que cette présence d'être supérieurs est essentielle dans l'épopée ; aussi n'avait-il dans la sienne « employé aucune fiction qui ne fût une image sensible de la vérité; » c'est-àdire qui ne fût une allégorie. Ainsi est au fond son saint Louis lui-même, le patron dynastique de son héros, ainsi toutes les autres puissances. A leur tête se tient, à l'instar de la Junon et de l'Alecto de Y Enéide, la Discorde avec ses serpents et ses torches, unie à la Politique établie au Vatican, la fille de llntérêt et de l'Ambition; devant elle

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marchent rOrgueil, la Trahison, hi Fureur; elle appelle le Fanatisme du fond des enfers; dans la bataille se tiennent à ses côtés le Démon de la guerre et la sanglante Mort. Il nous est fait une peinture allégorique de la cour d'Amour même, « ce dangereux enfant. » A l'entrée se trouvent la flatteuse Espérance, et la molle Volupté étendue sur un lit de gazon ; à l'intérieur, la sombre Jalousie au teint pâle et livide, suivant d'un pas chancelant le Soupçon qui la guide, etc., machinerie monotone qui nous eifarouche, mais n'était pas antipathique aux contemporains, pas plus qu'aux oreilles françaises ou accoutumées au rhythme français le monotone alexandrin, qui nous fait tant regretter les ondulations de l'hexamètre et la musique des stances.

Mais ce sont des considérations bien postérieures, qui en son temps ne pouvaient nuire au succès de la Henriade. Il parut au contraire se manifester un arrêt dans les succès dramatiques de Voltaire. La nouvelle tragédie Marianne, tirée de l'histoire d'Hérode-le-Grand , et en partie composée des débris (V Artéinire , repoussée elle-même, fut presque sifflée à la représentation, en mars 1724. Avec sa justesse ordinaire de coup d'œil, le docile poëte reconnut où il avait choqué le goût du public, et retravailla si activement sa pièce, qu'elle put être reprise cinq semaines après, aux applaudissements de tous.

L'année précédente, Louis XV, parvenu à sa majorité, avait, à la mort du duc d'Orléans, qui survint peu de temps après, choisi pour premier ministre le duc de Bourbon. Une rencontre heureuse pour Voltaire fut celle qu'il fit aux bains de Forges, où il se trouvait avec le duc de Ri-

chelieu, de la maîtresse du premier ministre, madame de Prie. Rester dans de bons termes avec cette dame devint alors toute sa politique. Par sa protection, il assista en novembre 1725 au mariage du jeune roi et de Marie Leczinska, vit ses tragédies applaudies par la cour, fut présenté à la nouvelle reine, et gratifié, comme auparavant par le roi, d'une pension sur sa cassette. C'est à cette occasion qu'il connut aussi son père, l'ancien roi de Pologne, avec lequel il devait nouer plus tard, à Lunéville, des relations encore plus étroites. Grâce à cette faveur de la cour, Voltaire, âgé de trente-quatre ans, dans toute la plénitude de sa force, se croyait près de parvenir au faîte de ses espérances; mais il a été mis ordre à ce que les grands arbres n'élèvent pas leurs cimes dans les cieux.

Nous assistons à cette époque en France, comme un peu plus tard en Allemagne, à la lutte du talent, surtout du talent poétique, cherchant à conquérir sa place dans la société. Il y a là deux phases à distinguer, l'existence matérielle et l'influence morale ; et il est intéressant d'observer les différences qui marquèrent le début et la conduite de cette lutte chez les deux peuples voisins. Les principaux acteurs, non pas les seuls, cela se comprend, furent, en France, Voltaire et Jean- Jacques Rousseau, en Allemagne Klopstock, puis Goethe et Schiller.

En ce qui concerne le côté économique, au siècle précédent le temps était déjà venu, au moins en Allemagne, où le poëte pouvait trouver dans le produit de ses ouvrages une base d'existence suffisamment large et assurée. Klopstock pouvait se passer de la pension du roi de Danemark et du margrave de Bade; Goethe, de son traitement de

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