MADAME DENIS
pète souvent qu'elle fait la consolation de sa vieillesse ; dans ses lettres , il la rappelle assidûment au souvenir de ses amis, et leur transmet ses respects. Mais l'attention qu'il y met laisse cette impression, qu'il le fait seulement pour l'honneur de la maison. Lorsqu'après la rupture produite par l'histoire de Francfort, dont nous allons bientôt parler, la correspondance se renoua entre Voltaire et Frédéric le Grand, le premier chercha à faire surtout sentir ses torts au roi, en revenant à maintes reprises sur ce que sa nièce avait souffert. Ce qui ne réussit pas ; car Frédéric finit par lui dire franchement de ne plus lui parler de cette nièce, qui l'ennuyait ; on parlait encore de la servante de Molière, mais on ne parlerait jamais de la nièce de Voltaire. On désirerait que le roi eût été ici prophète, mais partout où il est question des circonstances de la vie de Voltaire, on ne peut se taire sur cette nièce. Et cependant elle nous ennuie tout comme le roi : car nous ne pouvons voir en elle ni une qualité aimable ni un attachement réel pour son oncle. Ce n'était apparemment chez elle qu'amour des relations brillantes qu'elle se créait par lui, et son luxe, sa prodigalité lui occasionnèrent maint chagrin. Rien moins que jolie, et dans son âge mûr, selon l'expression d'une de ses connaissances, épaisse comme un tonneau, avec un visage boutonné, elle avait toujours quelque amourette en tète, et devenue riche héritière par la mort de son oncle, elle convola en secondes noces à l'âge de soixante-neuf ans. Elle s'amusait à écrire; elle composa même une comédie, naturellement avec le secours de son oncle, qui n'}' prenait nul plaisir ; il éprouvait une grande satisfaction à s:on jeu sur son théâtre d'amateurs, mais
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quand il la comparait parfois à Clairon ou Duniesnil, ses amis de Paris, qui lui disaient visite, ne savaient qu'en dire. Elle parait avoir possédé de réelles connaissances en musique et nous porterons impartialement à son actif lo jugement selon lequel Gluck module mieux que Lulli. A l'exception des trois années du séjour en Prusse, et d'une séparation ultérieure de dix-huit mois, elle resta à côté de son oncle jusqu'à la mort de celui-ci. Quand après cette dernière séparation elle revint près de lui, un journal du temps, connu sous le nom de Mémoires de Bâcha lunont, annonçant cette nouvelle, ajoute qu'elle va sans doute égayer la retraite du philosophe de Ferney. « Il fallait dire plutôt, écrit sur la marge de son exemplaire le dernier des secrétaires de Voltaire, Wagnière : madame Denis va sans doute quereller de nouveau son oncle. Si elle n'était jamais revenue à Fernej, monsieur de Voltaire aurait vécu encore bien des années. » Nous ne comprendrons que trop comment le secrétaire était amené à exprimer cette opinion.
Le nouvel appartement de Paris fut meublé et le train de la maison s'établit peu à peu; mais Voltaire ne pouvait éloigner de lui la douleur qu'il ressentait de la perte de son amie. Il fuyait la société; cliez lui il était abattu et rêveur; il l'appelait par son nom, et la nuit il parcourait dans ses insomnies les chambres les plus sombres, comme pour l'y chercher. Un petit nombre d'intimes avaient seuls accès près de lui : son neveu l'abbé xMignot, son notaire Delaleu et surtout ses anciens amis, le duc de Richelieu et le comte d'Argental. Ils le voyaient assidûment, passaient près de lui une partie de leurs soirées, et cherchaient à le
ll(i IL s'intéresse de nouveau au théâtre.
ramener au inonde et à d'autres pensées. Beaucoup fut o-ao-né, ils le savaient, quand le goût du théâtre reparut en lui; ce qui devait arriver d'autant plus facilement qu'il avait rapporté de Lunéville deux nouvelles pièces, et deux pièces destinées à vaincre sans retour son rival Crébillon, dont la faveur prèsde la cour et du public lui était si pénible : la Rome sauvée, opposée au Catiliua , et Or^este , opposé à Y Electre de son rival. 11 donna la dernière aux acteurs du Théâtre -Français , où elle fut représentée en 1750, non sans de vives manifestations de mécontentement de la part du parti contraire, ce qui obliga le poëte, d'un côté à toutes sortes de changements dans le texte, de l'autre à un redoublement d'efforts pour aider au succès par tous les moyens de la claque. Il était impossible qu'à la longue son œuvre ne l'emportât pas sur celle de son rival, pleine de fautes en comparaison ; mais Voltaire voulait alors comme toujours, semblable aux acteurs, le succès immédiat, et il se servait pour cela de tous les moyens, sans plus y regarder que les acteurs.
Précisément dans les derniers temps Voltaire avait eu beaucoup à faire avec ceux-ci ; ils avaient souvent repoussé avec orgueil ses critiques et ses indications : une occasion inattendue s'offrit à lui de les humilier. Il y avait à Paris plusieurs théâtres d'amateurs, sociétés de jeunes gens de la bourgeoisie, qui jouaient dans des locaux loués, un entre autres à l'hôtel de Clermont, sous la direction d'un compagnon tapissier. Voltaire assista à une de ses représentations; la pièce était ftiible, mais les interprètes lui plurent assez : Tun même, un jeune orfèvre, tellement qu'il le manda d abord près de lui, puis contribua à le former et fit ensuite
LA COL'K DE FRANCE NE LVl OFFRE AUCUNE ESPERANCE. 117
établir une scène dans un vaste local pour la société. On essaya d'abord le Malioiiiet, toutes portes closes; mais on les ouvrit à un public choisi pour la Rome sauvée , et à la seconde représentation , le poëte lui-même tint le rôle de Cicéron. En peu de temps le théâtre privé de Voltaire devient la conversation de la ville et de la cour ; chacun s'efforce d'obtenir des cartes d'entrée; effrayés, les acteurs du Théâtre-Français envoient une députât ion pour conclure la paix, et au bout de deux ans le jeune orfèvre est â leur tète sous le nom fameux de Le Kain.
Revenu ainsi à l'activité et retrouvant son amour du théâtre, Voltaire dirigea de nouveau ses yeux vers A'ersailles et la cour, dont la faveur lui était un besoin. Le zèle pour se la conquérir ne lui avait pas fait défaut dans les derniers temps. Il avait écrit l'histoire de la guerre de 1741. autant que possible dans l'esprit d'un historiographe de cour; il avait composé un éloge de Louis X\' et un même de saint Louis. La Pompadour était toujours bien disposée pour lui, et avait même, par son jeu dans le rôle d'Alzire, sur le théâtre particulier de la cour, conquis pour le poète une parole d'applaudissement du roi. Mais il était antipathique â la reine, comme esprit libre et séducteur supposé de son père, et aussi comme flatteur de la maitresse de son époux; les courtisans craignaient son désir peu dissimulé de se faire l'arbitre de ce théâtre du palais; tandis que le roi, abstraction faite de la question religieuse, éprouvait de l'éloignement pour cette nature remuante et envahissante. Il s'aliéna la favorite elle-même par un impromptu où il relevait sur un ton par trop familier une faute contre le beau langage; elle ne pouvait soutenir un