INDIGESTION DE PÂTÉ
d’orange, écrit-ii à sa nièce, six semaines après cette maudite confidence... Celui qui tombait du haut d’un clocher, ajoutait-il, et qui, se trouvant fort mollement dans l’air, disait : bon , pourvu que cela dure, me ressemblait assez » Il voulait douter et s’y employaitde
sou mieux : il espérait, un jour ou l’autre, faire convenir La Mettrie qu’il l’avait pris pour dupe; il le tournait et retournait de cent façons, sans arracher le moindre mot qui ressemblât à un désaveu. Cet espoir d’ailleurs, ne tardait pas à lui échapper.
Si Voltaire, si Frédéric, et par prudence et par régime, ne se départaient pas l’un et l’autre de cette sobriété stricte qui est le secret des longues existences, il s’eu fallait beaucoup qu’ils donnassent le ton aux autres tenants des soupers de Potsdam et de Sans- Souci. La Mettrie, lord Tyrconnel, entre autres, étaient de vrais pourceaux d’Épicure, se gorgeaut avec une sorte d’emportement et de frénésie. Milord était depuis longtemps dans le plus piteux état; et Voltaire, dans quelques-unes de ses lettres, le dit presque aussi malade, presqu’aussi moribond que lui même, ce qui, à son sens, est beaucoup dire. Un jour, il envoie prier La Mettrie de le venir trouver pour le guérir ou l’amuser. Celui-ci arrivait chez son malade, au moment où madame Tyrconnel se mettait à table. Il s’assied, mange, boit, plaisante, disserte, lutte de verve et d’appétit avec tous les convives. C’était au mieux, quoiqu’il en eût jusqu’au menton, quand on vint à servir un pâté d’aigle « déguisé en faisan, » envoyé du Nord, bien farci de mau-
I. Voltaire, OEuxret compléta (Deurhol), t. LV, p. G80, G83. Lettre de Voltaire é madame Denis; à Potsdam, le 29 octobre 1*51 .