‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 367 sur 431 · DEUX RÉCITS · texte numérisé non relu

DEUX RÉCITS

Voltaire, pour sa part, a fait deux récits de son arrestation et de sa captivité : le premier, très-sérieux, très-motivé, était vraisemblablement à l’adresse du comte de Stadion, ministre de l’empereur ; le second, écrit bien des années après les événements, pour satisfaire à une rancune plus tenace que le temps qui ne put rien sur elle. C’est ce dernier que nous allons reproduire, et parce qu’il est le plus célèbre, qu’il lit rire, même après YAkakia , etqu’aussi il nous va falloir faire la part du vrai comme du faux et réhabiliter quelque peu le résident, qui n’était en réalité qu’un pauvre homme auquel Voltaire fait traîner assez gratuitement la brouette. Mais laissons la parole au poêle, il a acheté et payé assez chèrement le droit d’être furibond, emporté, et même calomniateur.

Voici comme cette belle aventure s’est passée. Il y avait à Francfort un nommé Freytag, banni de Dresde, après y avoir été mis au carcan et condamné à la brouette, devenu depuis dans Francfort agent du roi de Prusse, qui se servait volontiers de tels ministres, parce qu’ils n’avaient de gages que ce qu’ils pouvaient attraper aux passants.

Cet ambassadeur et un marchand nommé Smith , condamné ci-devant à l’amende pour fausse monnaie, me signifièrent, de la part de Sa Majesté le roi de Prusse, que j’eusse à ne point sortir de Francfort, jusqu’à ce que j’eusse rendu les effets précieux que j’emportais à sa Majesté. Hélas! Messieurs, je n’emporte rien de ce pays-là, je vous jure, pas même les moindres regrets. Quels sont donc les joyaux de la couronne brandebourgeoise que vous redemandez? Cétre, tnonsir, répondit Freytag, ïœuvre de poishiedu roi mon gracieux maître- Oh ! je lui rendrai sa prose et ses vers de tout mon cœur, lui répliquai-je, quoique après tout j’aie plus d’un droit à cet ouvrage. Il m'a fait présent d’un bel exemplaire imprimé à ses dépens. Malheureusement cet exemplaire est à Leipsick avec mes autres effets. Alors Freytag me proposa de rosterà Franc-

L’OEUVRE DE POESHIE. 437

fort jusqu’à ce que le trésor qui était à Leipsick fût arrivé ; et il me signa ce beau billet.

« Monsir, sitôt le gros ballot de Leipsick sera ici, où est l’œuvre de potshie du roi mon mailre,queSa Majesté demande, et l'œuvre de poishie rendu à moi, vous pourrez partir ou vous paraîtra bon. A Francfort, 1er dejuin 1753. FRAYTAG, résident du roi mon maître. ■> J'écrivis au bas du billet, Bon pour f oeuvre de poéshie du roi votre maître : de quoi le résident fut trèssatisfait.

Le 17 de juin arriva le grand ballot de poeshie. Je remis fidèlement ce sacré dépôt, et je crus pouvoir m'en aller sans manquer à aucune tête couronnée : mais, dans l’instant que je partais, on m’arrête, moi, mon secrétaire et mes gens; on arrête ma nièce; quatre soldats la traînent au milieu des boues chez le marchand Smith, qui avait je ne sais quel titre de conseiller privé du roi de Prusse. Ce marchand de Francfort se croyait alors un général prussien : il commandait douze soldats de la ville dans celte grande affaire, avec toute l’importance et la grandeur convenables. Ma nièce avait un passeport du roi de France, et, de plus, elle n’avait jamais corrigé les vers du roi de Prusse. On respecte d'ordinaire les dames dans les horreurs de la guerre ; mais le conseiller Smith et le résident Freytag, en agissant pour Frédéric, croyaient lui faire leur cour en traînant le pauvre beau sexe dans les boues.

On nous fourra tous dans une espèce d'hôtellerie, à la porte de laquelle furent postés douze soldats : on en mil quatre autres dans ma chambre, quatre dans un galetas ouvert à tous les vents, où l’on fil coucher mon secrétaire sur de la paille. Ma nièce avait, à. la vérité, un petit lit; mais ses quatre soldats, avec la baïonnette au bout du fusil, lui tenaient lieu de rideaux et de femmes de clwmbre.

Nous avions beau dire que nous en appelions à César, que l’empereur avait été élu dans Francfort, que mon secrétaire était Florentin et sujet de Sa Majesté impériale, que ma nièceet moi nous étions sujets du roi Très-Chrétien, et que nous n’avions rien à démêler avec le margrave de Brandebourg : on nous répondit que le margrave avait plus de crédit dans Francfort que l'empereur. Nous fûmes douze jours prisonniers de guerre, et il nous fallut payer cent quarante écus par jour.

Le marchand Smith s'était emparé de tous mes effets, qui me furent rendus plus légers de moitié. On ne pouvait payer

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