INCONVÉNIENT D'UNE MAUVAISE VUE
nieuse conjecture : je lui pardonnai de Tavoir faite, je lui pardonnai de l'avoir dite; elle éloit dans toutes les règles de la logique de son cœur. » * La Beaumelle avait mal débuté. En dépit de ses protestations, les amis du prince, s'ils avaient feint plus ou moins, comme Algarotti, de recevoir ses excuses, s'étaient obstinés à ne voir qu'une interprétation possible au fameux paragraphe, et ils tenaient son auteur pour dûment convaincu de les avoir traités de bouffons et de nains. Voltaire attisait le feu. La fatalité se mit aussi de la partie. Angliviel avait été chaudement recommandé à lord Tyrconnel, qui lui avait fait le plus aimable accueil. Mais ce bon vouloir oe devait être que passager, grâce aux artifices de l'ennemi, grâce aussi à une involontaire incivilité à l'égard de milady, qui, en toute équité, n'eût dû s'en prendre qu'à la faiblesse de sa vue. Ainsi, à l'exception de Maupertuis, intéressé à le protéger et à l'épauler, La Beaumelle était parfaitement isolé, et dans une situation à ne conserver que peu d'espoir d'arriver à ses fins, quand une aventure, ou le ridicule se mêlait à Todieux, vint lui porter un de ces coups dont on ne se relève pas.
Un soir, à l'Opéra, La Beaumelle se trouva placé auprès d'une jeune et jolie femme qui, par ses minauderies et ses œillades, témoignait assez qu'il ne lui déplaisait point. Il était bien de figure, sa physionomie était revenante, nous dit Formey*, et l'attention était éveillée sur son compte à Berlin et même à la cour; c'était plus qu'il n'en fallait pour lui attirer cette espèce
1. Formey, Souienlrs d'Un Citoyen [Berlin, i78d), t. II, p. 221*
238 LES ÉPOUX COCCHIUS.
d'aventures qu'appelaient et recherchaient ses vingtcinq ans. Le mari de la dame était présent, mais il ne parut pas s'apercevoir du manège de sa femme, qui, subjuguée par les avantages personnels de La Beaumelle, se laissait, séance tenante, arracher la promesse d'un rendez-vous. Cette beauté, si facile à s'éprendre, était l'épouse légitime du capitaine Cocchius, un de ces officiers matamores, qui ont à coup sûr leur utilité devant l'ennemi, mais qui, hors du champ de bataille, ne peuvent que compromettre Thonneup du corps auquel ils appartiennent. Celui-ci oiFrait un assez rare assemblage de vices; il était débauché, fanfaron, sans scrupules, toujours aux expédients, et toujours disposé à ne reculer devant rien pour sortir d'intrigue. Les choses allèrent trop vile pour qu'Angliviel eût le loisir de s'édifier suffisamment sur la moralité de l'étrange ménage. L'auteur du Quendirat'On? trouva le meilleur accueil au logis du capitaine, mais le tête-à-tête fut brusquement troublé par rarrivée inattendue du terrible Cocchius. L'époux outragé était en droit de passer son épée au travers du corpi de La Beaumelle, mais le danger était d'une tout autrç espèce, et ce dernier ne tarda pas à entrevoir que ce n'était pas pour sa vie qu'il avait à craindre. Ce qu'entendait le capitaine, c'était faire payer, dans le sens littéral du mot, le plus chèrement possible, un affront que n'eût pas lavé le sang de La Beaumelle; et il se considéra comme bien mieux vengé, en détroussant le malencontreux professeur, dont la bourse, médiocre-' ment remplie, passait de son gousset dans les naains de l'impudent drôle. 11 est peu nécessaire d'ajouter
LA BEAtJMËLLE A SHNDAU. 23d
qu'Angliviel avait été victime d'un guet-apens tendu par l'aimable couple, car madame Cocchius n'était pas sans avoir participé à cette infamie. En somme, M. le capitaine s'attendait à plus, et il s'en fallut de peu qu'il ne criât au voleur. Soit fureur d'un si piètre résultat, soit espoir d'obtenir par l'entremise de la justice une plus honnête indemnité, il alla tout aussitôt porter plainte en adultère par-devant le commandant de Berlin, le comte de Hake, qui épousa ses intérêts et son injure, avec un zèle qui parut étrange à d'autres qu'aux amis de La Beaumelle.
Le 27 janv. j'eus une petite aventure qui eut des suites désagréables pour moi. Le comte de Hake, commandant de Berlin, entra dans cette affaire comme s'il n*avoit pas été mou juge, et l'exposa au roi avec autant de passion que s'il m'eût surpris avec la comtesse de Hake. Je fus condamné sans avoir été interrogé, ni confronté, sans qu'il m'eût été permis de parler ni d'écrire.
Je fus conduit à Spandau, non dans la citadelle, mais dans la ville. Là, j'écrivis au roi, au comte de Podewils, au prince de Prusse, au grand chancelier. Je réclamoin la protection des loix qu'on avoit toutes violées. N..., inspiré sans doute par M. de Voltaire (car quelle aparence que N... fût par lui-môme ai méchant *), supprima les lettres par les quelles j'instruisois 8. M. dont on avoit surpris la religion.
... Je n'avois qu'un petit nombre d'amis sans crédit qui s'intéressoient à moi *; tout le monde m'abandonnoit, quoique tout
1. Si N... (lisez Darget) supposait que La Beaumelle était venu pour le remplacer et UBurper son influence, il n'avait pas besoin dei excitations de Voltaire; le sentiment de son propre péril eût sufU pour l'armer contre un rival. Encore ici, il eût supprimé les lettres du captif au roi de Prusse. U ne faut point savoir quel roi était Fré-« déric pour croire seulement praticable un pareil méfait, dont Darg«i était d'ailleurs complètement incapable.
2 . Nous avons lu une let tre de La Beaumelle à La Lande I9 jour de son arrestation. Il le remercie de celle que le jeune