VOYAGE EN ANGLETERRE
tant qu'enfin le siège et lui se renversèrent dans la cheminée. La frayeur que cet accident causa à madame D*'* se manifesta par un grand éclat de rire^» Le jeune officier choisit ses galeries dans un lieu fort hanté alors parles beaux esprits et qui fut, durant tout le dixhuitième siècle, le tribunal où se firent et se défirent les réputations littéraires : nous voulons parler du café Procope,dont il ne tarda pas à devenir l'un des oracles. Il mit le temps à profit, sut se créer des liaisons utiles, étendit ses relations, donna une idée telle de son savoir et de ses connaissances, que l'Académie des sciences l'appelait dans son sein, le il décembre 1723, à titre d'adjoint géomètre, pour le faire, deux ans après, son associé astronome. L'on était en pleine paix, et Maupertuis, qui n'entrevoyait nulle apparence d'avancement dans les armes, s'était antérieurement démis de sa compagnie, afin de se livrer d'une manière absolue à la géométrie, la seule science, selon Freret, qui pût repaître cette âme active et dévorante.
En 1 728, il faisait voile vers l'Angleterre, où il séjournait six mois, et la Société royale de Londres l'adoptait comme un de ses membres correspondants. 11 était parti nevs^tonien ; quand il revint à Paris, ce fut en apôtre zélé et armé de la nouvelle doctrine, en ennemi déclaré et violent du cartésianisme. Si nous n'avons pas à énumérer ses premiers titres à l'attention des savants, nous ne pouvons, toutefois, ne pas mentionner un
1. Lettres de M*** (Manheim et Paris, Bauche, 1760), p. 81, (par Eugène - Éléonore de Bélhisi, marquis de Mézières). — Techener, Bulletin du Bibliophile (Paris, 1860), xiy^ série, p. 1764,
îli CARTÉSIENS Et NEWTONIENS.
toémoire sur lesiois de F attraction^ son b&Uon d^essai^ qu'il faisait suivre du discours sur les Di^érentes figures des astres. C'était la guerre avec les tenants des tourbillons, avec ce vieux parti de la science, en tête duquel figuraient Cassini, les abbés de Molières et de Gamache, Fontenelle môme qui, malgré sa réserve, faisait voir son peu de penchant pour ces nouveautés, autant dire avec la totalité du corps académique.
Si Maupertuis était un croyant, il était par-dessus tout un ambitieux qui allait se donner tous les liiouve-mentspour battre ses adversaires. Pour juger sainement la part de chacun dans le conflit que nous avons à rapporter, il est indispensable de savoir à quel homme on à affaire. L'anecdote suivante, racontée par La BeaUrtielle, est significative et édifie sur le caractère du futur président de l'Académie de Berlin.
... Pour venger Newton et lui-môme, il entreprit dô faire, par une espèce d'at-tifîce, une révolution que la raison seulfe aurait faite trop lentement. Les jours d'assemblée, il donnait à dîner à quelques newtoniens, qu'il menait au Louvre pleins de gaieté, de présomption et de bons arguments. Il les lâchait dotître la vieille Académie, qui désormais ne pouvait ouvrir là bouche sans être assaillie par ces enfants perdus, ardents défenseurs de l'attraction. L'un accablait d'épigrammes les cartésiens, l'autre de démonstrations. Celui-ci, prompt à saisir les ridicules, Copiant d*après nature les gestes, les mines, les tons, répondait aux raisonnements des adversaires en les répétant. Celui-là, n'opposant qu'un rire moqueur aux changements qu'on faisait au systètne ancien, soutenait que le fond du système était atteint et convaincu d'être vicieux. Cette petite troupe étèiit animée de l'enjotienlertt quelquefois caustique de son chef.
C'est aifisi au'eti se jouant, M. de Maupertuis, établit le mloniiinisme dansTacadémie. Quç\cv\xçiV\xTVà^dQv^vçut encore
AMOtR DE LA LÙtTË. t1^
Descartes en secret ; mais la plupart de ses disciples coriameti-^ cèrent à croire sa doctrine déraisonnable, dès qu'ils la virent ridicule. Ceux qui suivirent cette guerre de plaisanteries, se souvitirfettt que des opinions plus ittipôrlarilôâ dévftieril leur fortune à des mdyens moins légitimes ^
La Béailiîiellé ne trouve qu'à louer et à applaudir. Il nous semblé qUe de tels moyens sont plus faits pour Côtnprômettré que pour affirmer les vérités métaphysiques; car rèfreiir seule peut trouver son compte à soulever les passions de là jeunesse et à recruter un làuditoii'e bruyant très-déterminé à triompher par le sarcasnié, iHronle, les clameurs. Ce n'est pas de celte façoii que Newton eût dû être servi, et c'est aussi ce que pensèrent les gens sensés que de pareils procédés n'étaient pas faits pout* gagner. Maùpertuis était un de ces tempéraments violents, un de ces esprits emportepièce que l^obstacle exalte, et qui veulent faire a trou » à tout prix. Il avait, d*ailleurs, ce qu'il faut pour la lutté, qu'il eût alTectiônnée pour élle-méftie. Il aimait le glaive, et il était destiné à succomber par le glaive aux maiUs d'un athlète plus vigoureux que lui. Mais nous sommes loin de cette dernière phase de sa vie, et, avant la défaite qui devait la clore, il est juste dé raconter les combats brillants qu^il livra au parti des tourbillons et de la vieille physique. Aussi bien, sommes-nous parvenus à l'époque étincelante de cette carrière de savant, que lé ridicUlé et le sarcasme servirent si puissamment, Jusqu'au moment où ces armes
1. La Beaumelle, Vie de Maupertuis (Paris, Ledoyen, 1856), p. 33, 34.
276 LA MESURE DE kk TERRE.
terribles retournèrent leur pointe contre sa propre personne.
Une question, qui avait de tous temps préoccupé la philosophie et qui était restée un problème, c'était la mesure de la terre. Au nombre des obstacles qui s'étaient opposés jusque-là à sa solution, le moindre n'était certes point l'opinion universellement reçue que la figure de notre globe était parfaitement sphérique, opinion qui ne devait tomber que devant des observations plus sérieuses et à la suite d'excursions un peu plus longues que l'intervalle qui sépare Paris d'Amiens. Les esprits, non moins déconcertés qu'éveillés par les théories de Huyghens et de Newton, éprouvaient le besoin de sortir d'une incertitude qui allait, scientifiquement parlant, jusqu'à l'anxiété ; et Dominique Cassini reçut la mission de mesurer l'arc du méridien qui traverse la France. Il résulta de ces recherches que la terre était un sphéroïde allongé. Son fils Jacques, qui eut à répéter les mêmes expériences a en différents temps, en différents lieux, avec différents instruments et par différentes méthodes, » constata, chaque fois, la précision des observations paternelles. Si rien n'est plus brutal qu'un fait, pour les géomètres les calculs valent des faits et sont des faits, et les doutes résistèrent dans l'esprit de plus d'un aux affirmations et aux constatations des Cassini. Qui avait tort d'eux ou de Newton? Pouvait-on demeurer davantage dans cet état humiliant, et la France, qui avait tant fait déjà au siècle précédent pour le progrès de l'astronomie, ne se devait-elle pas de fournir à ses savants, même au prix
^s plus grands sacrifices, les moyens de décider en