VOLTAIRE NIE TOUT
et le presse de lui remettre le libelle ; mais il ne lui est répondu que par des dénégations et des fauxfuyanls. Francheville, interrogé à son tour, convient de tout, et ses aveux ne font que confirmer les déclarations de riniprimeur. C'est alors que le Salomon du Nord fulmine cette lettre bien connue :
Votre efronterie m*étone après ce que vous venez de faire, et qui est clair cônie le jour. Vous persistez au lieu de vous avouer coupable. Ne vous imaginez pas que vous ferez croire que le noir est blang : quand on ne voit pas, c'est qu'on tie veut pas tout voir; mais si vous poussiez Tafiaire à bout, je ferai tout imprimer, et l'on verra que si vos ouvrages méritent qu'on vous élève des statues, votre conduite vous mëriteroit des chaînes.
L'éditeur est interrogé, il a tout déclaré K
Voltaire répliquait aussitôt, au bas de la lettre même, par un billet fort court où il protestait, en dépit de tout, de son innocence et où il offrait sa tête.
Àh! mon Dieu, sire, dans l'état oti je suis! je vous jure encor sur ma vie à laquelle je renonce sans peine, que c'est une calomnie affreuse. Je vous conjure de faire confronter tous mes gens. Quoi! Vous me jugeriez sans entendre! Je demande justice et la mort.
FrédersdorfF est de nouveau dépêché au poBte, qui, sachant l'édition en sûreté, maintient son dire. Mais devant la déclaration signée de Francheville, qu'on lui exhiba, il n'était plus possible de persister dans ce système de dénégations, et le coupable essaya de
1. Foisset, Voltaire ei le président de Brosses (Didier, 1858). Supit à la correspondance de VolUlre eV de Frédéric^ p. lO, 11.
SEMONCE DU ftOÏ. 37l
tourner la chose en plaisanterie. Ne s'agiâsalt-il pas, en effet, d'une plaisanterie exquise, comme il n'ètl surgit pas deux en un siècle? Mais Frédersdorff, qiil avait ses instructions, riposta par la menace du fiscal et d'une grosse amende, ce qui ne laissa pas de rembrunir sensiblement le front du railleur. En somme, c6 qu'on voulait de lui, c'était l'indication du lieu où il avait serré la Diatribe^ et il fallut bien parler, qUoiqUfe le cœur en saignât. Tous les exemplaires furent apportés et livrés aux flammes dans la chambre du roi, eh pré* sence de Sa Majesté, par Sa Majesté, et devant Voltaire, qui avait été mandé, et auquel on lava la tête d'importance. c( Après bien des perquisitions et un détail assez ennuyeux, écrivait le surlendemain Frédéric à Maupertuis, je me suis emparé de Kaiaka [sic)y que j'ai brûlé, et j'ai annoncé à l'auteur que sur-le-champ il falloit sortir de ma maisson ou renoncer au métier infâme de feseur de libele. De sorte que vous devez être tranquilisé de toutes les fassons*... » La Beaumelle, qui a eu sur cette affaire de VAkakia tous les détails que Maupertuis était à même de lui fournir, bien qu'eu y mettant du sien, selon son habitude, rapporte les divers incidents de cette étrange comédie avec une certaine exactitude relative. ((Quelques jours après, poursuit-ii, le roi honora M. de Maupertuis d'une visite^, et lui
1. Cabinet de M. Feuillet de Conchee, Lettres originalei de Fré* déric le Grand à Maupertuis, t. I, n** 75; 29 novembre 1752. • 2. La Beaumelle se trompe. La visite que Frédéric fit au président de son Académie eut lieu le 2 novembre, et fut publiée dans tous les journaux. Rodenbeck, Die Heldén-Geschichte^t» Ul, p. 531. Mal» après cette exécution en petit comité, le roi 1*4J|^^H^^ *& ptâee, Frédersdorff pour savoir de ses nouvellflid^ ^|i^>&.V2t ^^^
372 tiTRANOE FORMiLLITÉ.
raconta tout ce qui s'était passé. Cette iusigne bonté le rappela des portes de la mort. Le roi lui apprit ]a circonstance la plus humiliante pour M. de Voltaire: c'est qu'il lui avait fait signer une promesse de ne jamais écrire contre la France, ni contre ses ministres, ni contre Maupertuis. » Tout cela est vrai en partie, et c'est déjà beaucoup pour La Beaumelle. Frédéric, en effet, envoyait à Voltaire, à la date du 27, pour qu'il 1^ signât, l'étrange pièce qu'on va lire, entièrement de sa main royale.
Je promets à Sa Majesté que, tant qu'elle me fera la grâce de me loger au chatau, je n'écrirai contre personne, soit contre le gouvernement de France, contre les ministres, soit contre d'autres souverains, ou contre des gens de lettre illustre envers lesquels on me trouvera rendre les égards qui leur sont dus. Je n'abuserai point des lettres de Sa Majesté et je me gouvernerai d'une manière convenable à un home de lettre qui a rbonneur d'être cbambelan de Sa Majesté, et qui vit avec des bonetes gens.
A moins qu'il ne considérât le Siècle de Louis XIV comme un libelle contre la France, Frédéric savait bien que Voltaire ne songeait d'aucune façon à s'attaquer aux souverains et à leurs ministres, et un engagement de sa part était plus qu'inutile. Ajoutons que semblable formalité avait un côté injurieux qu'aggravait encore le peu d'urgence de la mesure. Mais tout ce qui précède et tout ce qui suit n'était mis là que pour amener et escorter le passage relatif aux « gens de lettre»
rendre compte de l'aventure dans tous ses détails. Voir une lettre de Berlin, du 9 décembre, dsûas IhGazeite d*Utrecht du vendredi 15 décembre 1752 (n*^ C), supplément.