EXALTATION DE VOLTAIRE
Je leurrent peut-être de l'espoir d'obtenir l'appui du Conseil de la ville. Lorsque je retournai chez lui, il fut assez insolent. Il demanda à se loger ailleurs. Il voulut faire sa cour au duc de Meinungen. Mais je dus le lui refuser, quoique avec politesse. Alors il s'écria : Commenti votre roi me veut arrêter ici, dans une ville impériale? pourquoi ne ra-t-^il pas fait dans ses États? Vous êtes un homme sans miséricorde^ vot4S me donnez la mort, et voies tous serez sûrement dans la disgrâce du roi. Après lui avoir répondu assez sèchement, je me retirai. » Freytag finissait en avertissant Frédersdorff qu'il aurait besoin d'un ordre exprès et même d'une requête à l'autorité locale pour arrêter le chambellan disgracié dans toutes les formes.
Celte défense de sortir, qui le rappelait brutalement au sentiment d'une captivité que le travail lui faisait oublier, suffit pour jeter le poëte dans des transports de fureur. Dès ce moment il fut résolu à tout tenter pour échapper à sa prison et à ses geôUers, et Freytag n'avait pas franchi le seuil du Lion dOr, que l'auteur de la Benriade se mettait à l'œuvre, trop troublé, trop irrité, trop hors de lui, pour se rendre bien compte de la portée dé la démarche qu'il allait hasarder. L'idée lui était venue aussitôt de s'adresser à l'empereur, d'invoquer sa protection, de le supplier de s'interposer entre lui et ses persécuteurs. Il ne s'agissait pas de lever des armées et de le disputer à la pointe de l'épée au résident de Prusse. Ce qu'il demandait, ce qu'il espérait de la magnanimité impériale, c'était quelque parole glissée à l'oreille du bourgmestre de Francfort, qui sans doute aurait son effet. Après avoir
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tracé le piteux tableau de ses misères, les violences dont il avait été l'objet, celles encore qu'il avait à redouter des bandits au pouvoir desquels il était, il ajoutait: « C'est dans ce cruel état qu'un malade mourant se jette aux pieds de votre sacrée Majesté, pour la conjurer de daigner ordonner, avec la bonté et le secret qu'une telle situation me force d'implorer, qu'on ne fasse rien contre les lois, à mon égard, dans sa ville impériale de Francfort. Elle peut ordonner à son ministre en cette ville de me prendre sous sa protection ; elle peut me faire recommander à quelque magistrat attaché à son auguste personne. Sa Majesté a mille moyens de protéger les lois de l'empire et de Francfort; et je ne pense pas que nous vivions dans un temps si malheureux que M. Frcytag puisse impunément se rendre maître de la personne et de la vie d'un étranger dans la ville où sa sacrée Majesté a été cou-
ronnée *. »
Voltaire avait soin de rappeler les anciennes bontés qu'avait eues pour lui la mère même de l'empereur, la duchesse de Lorraine , la sœur du Régent. Trèscertainement François eût fait dire officieusement au bourgmestre régnant qu'il le croyait incapable de rien permettre contre la justice et les franchises de la ville, qu'il n'en fallait pas plus pour faire échouer les démarches de Frey tag, qui , n'obtenant pas l'autorisation d'arrêter Voltaire, n'eût point passé outre sans des ordres positifs qu'on ne lui eût pas donnés. Le poëte,
1. \o\iOi\ret OEuvres complètes (Beuchoi)^ t. LVI, p. 332. Lettre de Vullaire à François l*', empereur d'Allemagne; à Francfort, le 5 juin 1753.