UNE SUBSTITUTION DE PERSONNES
Parmi les Français dont Frédéric s'entourait. Ton aurait grand tort de ne pas citer Darget, quoiqu'il ne fût pas des soupers du prince et se trouvât à la cour de Berlin sur un pied quelque peu subalterne. Darget, lui aussi, représenteradignement la France à l'étranger, et ne la compromettra point, comme ce sera le fait de plus illustres. Il avaitsuivi,en qualitéde secrétaire, notreambassadeur,le marquis de Valori, ce gros Valori, le seul personnage diplomatique avec lequel le roi de Prusse se déboutonnât parfois. Valori accompagnaitle prince dans ses campagnes, assistait à ses triomphes et partageait sa mauvaise comme sa bonne fortune. En 1745, dans une halte, son logement lui avait été assigné à l'un des faubourgs de Jaromitz. Un corps de Pandours, au petit matin, envahit brusquement le campement et se met en devoir d'enlever M. l'ambassadeur. Comme Chasot, Darget songe à sauver son maître en se sacrifiant. Il ne fera pas le coup de sabre, mais ses moyens, pour être plus pacifiques, n'en arriveront pas moins au but. Il était dans une pièce voisine de celle de Valori : il endosse sa robe de chambre, est pris pour le marquis et emmené comme tel par le chef du détachement, le lieu tenant- colonel Franquini. <c Vous êtes bien M. de Valori, minisire de France auprès du roi de Prusse? lui demanda le général autrichien auquel on s'empressa de le conduire. — Non, monsieur le général, je ne suis que son secrétaire. — Et comment donc avez vous osé déclarer que vous étiez M. de Valori? — Je l'ai osé, parce que je le devais, » répondit-il*.
1. Dieudonné ThiébauU, Souvenirs de vingt em de séjour à Beriin (Didot, 1860), i. Il, p. 1771.— \»\otV, Mémoires (I'mU, 1820),
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Cet acte de dévouement, ce courage, cette présence d'esprit dont l'opportunité n'était pas le moindre mérite, frappèrent Frédéric, qui plus tard les chantera et les éternisera dans son poëme burlesque , le Pal/adion *. Il s'était empressé de le faire échanger; M. de Valori, auquel il témoigna l'envie de se l'attacher, consentit de bonne grâce k cet arrangement, et Darget passa de l'emploi de secrétaire du ministre de France aux fonctions de lecteur et de secrétaire du roi de Prusse. C'était là, sinon une grande charge, du moins un poste de choix qui exigeait un homme auquel on pût se fier. Frédéric le traita dès lors en confident et en arni, comme on peut s'en convaincre par seslettres à ce fidèle serviteur. Darget, de son côté, sent ce qu'il doit à son maître, et son dévouement est au niveau des bontés dont il est l'objet et de l'estime dont on l'honore. «Je reçois avec bien de la sensibilité, écrivait-il à M. de Bachaumont, le compliment que vous voulez bien me faire, monsieur, sur le bonheur d'approcher un grand prince que nous voyons, le marquis d'Argens et moi, plus en déshabillé que tous autres, et qui ne nous en est que plus admirable. C'est un génie prodigieux; si jamais je cessois d'être son domestique, j*en dirois des choses bien bonnes et bien vrayes, qui aujourd'huy seroient peut-être regardées comme le langage de la flatterie ^.. »
t. I,p. 241 à 245. — Gazette de Berlin, llieptembre 1745. Lettre facélieuie, datée du camp de Semonilz, le 4 eeptembre. — Vollaire, OEuvre» complètes (Beuchot), t. LV, p. 295. LeUre de Frédéric à Vollaire; à Sans-Souoi, le 25 Juillet 1749.
1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Prcuis.)^ t. XI, p. IX àiiv, et 155 à 271.
2. Diblioth^iie de VAnentâ. Manuierllt, B, L. ¥ ., ^^^ . Y<kt\%«