‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 69 sur 342 · LE MARCHAND MARTINI · texte numérisé non relu

LE MARCHAND MARTINI

2° Que je vous défends absolument de mettre le pied dans la maison d'un minisire étranger, ou d'avoir un commerce avec eux dans les autres maisons, ou de leur faire des rapports de ce qui pourra être dit à table ou dans la conversation ;

3" Que toutes les fois que vous serez admis à ma table, trouvant les autres convives en belle humeur, vous éviterez avec soin de prendre mal à propos le visage d'un cocu, et que vous

chercherez plutôt de contribuer à soutenir et à augmenter la joie *.

Ce persiflage était d'autant plus cruel, que Pollnitz ne pouvait le prendre pour des paroles en l'air. Lorsqu'il était à bout d'expédients, ce qui n'arrivait que trop souvent, le baron ne regardait pas aux raoyens pour se créer des ressources , à l'étranger surtout, quandil obtenait quelque congé. Son nom, ses grands airs, le titre de chambellan de Sa Majesté prussienne étaient autant de facilités pour se livrer aux manœuvres les moins justifiables. Ainsi, à cette époque même, étant à Paris, il n'avait trouvé rien de mieux que de duper un marchand dont les plaintes parvinrent jusqu'à Frédéric. Il s'efforça bien de présenter les choses à sa façon, mais le roi le connaissait trop pour prendre le change. « J'ai reçu avec votre billet du 28 de ce mois, écrivait le prince à Podewills, la lettre apologétique par laquelle le baron de Pollnitz tâche de donner quelques tours à la vilaine pièce qu'il a jouée au marchand Martini, à Paris. Je sais ce que j'en dois croire; mais ayant pardonné audit Pollnitz les sottises passées qu'il a faites, je lui pardonnerai encore celle-là, à la

1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preués.), t. XX, p. 78, 79. Lettre de Frédéric à Pollnilx; BerWn, %K \\ttV\feV. \'VN'v«

88 TYRÂNNIB DE FRÉDÉRIC.

condition qu'il lâche de satisfaire ce marchand *... » En somme, il s'arrange de son chambellan et ne le changerait pas pour un bon. Celui-ci, sans la considération des appointements, n'eût souhaité autre chose que se tenir à distance des coups de boutoir, et il saisissaitlemoindreprétextepourse conquérir quelquesjours de paix etdeliberté. Mais encore un coup,quecesoitpour PoUnitz comme pour d'Argens, Algarotti, ou Voltaire, Frédéric n'entend jamais qu'on s'éloigne : il tient à son monde, à son entourage, et dans toute demande de congé il flaire un complot de le quitter. Il sentait donc que son joug pouvait être parfois dur, qu'il pouvait y avoir quelque chose de préférable à la position , si enviée à distance, d'ami du philosophe de Sans-Souci? «Il est difficile, en vérité, dit Macaulay avec une dureté trop justifiée, d'imaginer aucune raison, à moins que ce ne fût la rage de la faim, qui ait pu décider aucun homme à supporter cette misère d'être le compagnon du grand roi^.»Frédéricn'avaitpaspeur que PoUnitz lui échappât; mais il ne voulait pas, même pour un peu, se dessaisir de sa victime. Il allait partir, le baron se prétend malade etcrie merci. « Voyant par votre lettre, lui répond le roi, que le mauvais état de votre santé vous empêche de me suivre, je veux bien vous laisser à Berlin pour vous remettre. Cependant, il me paraît que votre indisposition vous prend ordinairement quand je suis sur mon

1. Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.)» t. XXII, p. 80. Lettre de Frédéric au minislrii d'État, comte de Podewills; Berlin, 30 janvier 1745.

2 . Lord Macaulay, Essais historiques et biographiques , traduction àe GuWaume Guîzoi (Paris, Léyy, 1862^, Deuiièaift «érie> p. 322«

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