INFAMIE PERDUE
de Silésie sont pi us jeun es que vous, el d'ailleurs pourriez-vous, les posséder sans une dispense du grand-maître, ou, en suivant les statuts de Tordre, sans aller courir les caravanes et faire le chevalier novice? Quelle carrière pour un barbon!... Je n'ai jamais parlé à Rotlembourg de vous donner une pension de quatre cents écus, et vous Taurez sans doute mal entendu. IJ n'y en a point de vacante pour les catholiques en Silésie, et si vous avez quelques vues sur la commanderie de Reichenbach, vous pouvez n'y plus songer ; j*en ai disposé en faveur du comte de Falkenhayn. Revenez donc à vous-même. Je vous livre à vos réflexions, et vous laisse, sur la religion, entièrement le maître de votre conduite. Mais je ne veux pas que vous soyez persuadé que je n'en ai jamais parlé qu'en badinant; je n'aurais jamais pensé que vous eussiez pris la chose au sérieux, et que vous voulussiez ajouter à votre roman une épisode aussi singulière*.
Ouoi que dise Frédéric, pour qu'un homme aussi fin que Polinitz se fût mépris à ce point, il avait fallu donner à cette fable quelque apparence. On l'avait fait parler, soit ; mais personne ne l'eût osé faire, sans son acquiescement au moins tacite; et ne fut-il que tacite? Le philosophe de Sans-Souci était impitoyable dans la plaisanterie ; il la poussait à l'extrême, sachant bien qu'il était le maître, tout en afiectant de l'oublier. Voltaire n'était pas à l'abri de ses atteintes ; toutefois , était-il une mesure qu'on n'eût pas dépassé sans péril avec ce maître en ironie, qui, lors même qu'il pliait l'échiné, voulait qu'on sût que sa longanimité avait des bornes. Mais Polinitz! 11 n'avait ni l'indépendance queprocure une situation assurée, ni celle que donne le caractère. 11 était taillable et corvéable; c'était la seule utiUté de ce bouffon, de cet « inutile » comme il se
!• Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XX, p. 83. Lettre de Frédéric à Polinitz; Polsdam, 28 février 1748.
LES INUTILES DE COUR. 9i
désignait lui-même. A propos de la mort d'un de ses collègues, le chambellan Riedel, qui avait mille écus de pension « destinés de tous temps à Tentretien des inutiles de la cour, » il écrivait, en effet, au roi , qu'il espérait bien que Sa Majesté n'en changerait pas l'usage. c< Et si, tel était son bon plaisir, ajoutait-il, je la supplie très-humblement, en qualité de premier et de plus ancien inutile de sa cour, de vouloir bien que je rentre dans la puissance de deux cents écus, dont j'ai été privée » Car Frédéric, qui appliquait à tout son esprit économique, avait jugé que la meilleure et la plus effective preuve qu'il pouvait donner de son mécontentement, c'était de diminuer les appointements de ses serviteurs ; et ainsi avait-il procédé avec le baron, qui supportait malaisément cet amoindrissement infligé depuis sept ans dans ses revenus, et ne se lassait point d'adresser requêtes sur requêtes au prince qui lui répondait, en le turlupinant : ce J'ai bien reçu votre lettre du 31 du mois dernier. J'entre véritablement dans votre situation ; mais je suis persuadé qu'à votre tour vous entrerez dans les miennes. La mortalité des bestiaux^ le débordement des rivières, le dégât des ouragans dans les forêts, tous ces accidents réunis ne permettent pas de faire pour MM. mes chambellans ceque je voudrais. Prêtez-vous donc aux circonstances, et comptez au reste sur toute la bonne volonté que vous me connaissez pour vous ^. » Là le persiflage n'est
1. Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XX, p. 84. Lettre de PollniU à Frédéric; Berlin, 13 septembre 1749.
2. Ibid., t. XX, Pi 85, 86. Lettre de Frédéric à Pollnitz ; Potsdam, 2 août 1751.