JUGEMENT DE ROUSSEAU
qu'il n'est question que de quelque méfait littéraire. La sévérité avec laquelle Voltaire est traité dans cette épitre au Cygne de Padoue ne saurait être prise à la lettre, sans qu'elle retombât de tout son poids sur celui qui s'entoure de gens qu'il aime si peu et qu'il juge si peu estimables. Mais nous n'aurons que trop occasion de le constater, ce qui manque à Frédéric, c'est le sens moral : son intérêt sauvegardé, tout lui est assez indifférent; et encore le mala-t-il pour lui cela d'avantageux, qu'il s'en amuse. Ainsi, il mandera la fin de Pollnitz à l'auteur de Mérope de la façon suivante : « Le vieux Poellnitz est mort comme il a vécu, c'est-à-dire en friponnanl encore la veille de son décès. Personne ne le regrettera que ses créanciers *. » Oraison funèbre trop méritée, mais qui avait peu de convenance dans la bouche et sous la plume de celui qui ne l'en admit pas moins jusqu'au dernier jour à sa table et dans son intimité. Et le citoyen de Genève a-t-il si grand tort, quand il dit, en parlant de Frédéric : « Je ne puis estimer ni aimer un homme sans principes, qui foule aux pieds tout droit des gens, qui ne croit point à la vertu, mais la regarde comme un leurre avec lequel on amuse les sots ^. »
1. OEuvresde Frédéric le Grand (Berlin, Preuas.), t. XX, p. 13. Lettre de Frédéric à Voltaire; le 13 août 1775.
2. Techener, Catalogue d'autographes de W. La Brouste , le G mai 1867, p. 84, n9 591.
VOLTAIRE A L'APOGÉE DE SA FAVEUR. — SANS -SOU CI. LES BONS SAXONS. — ABRAHAM HIRSCH.
Tel était le petit groupe de fidèles dont Frédéric était entouré, lorsque Voltaire arriva à Berlin, le vent en poupe, accueilli par le maître avec un empressement, des caresses, que devait copier, en les exagérant, une cour disciplinée comme un régiment et habituée de vieille date à un mot d'ordre qui n'en était pas moins formel pour n'avoir pas été formulé. Ce fut à qui, dès l'abord, lui ferait fête et lui témoignerait le plus d'égards. Les reines lui dirent, une fois pour toutes, que son couvert était mis chez elles. La reine-mère, à son grand chagrin, n'avait aucune influence, aucun crédit. Son fils l'indemnisait ou croyait l'indemniser en honneurs de ce qu'il lui refusait en puissance : elle avait sa cour; et tous les généraux, les hauts dignitaires, les ambassadeurs étrangers considéraient comme un devoir de lui rendre leurs hommages. Voltaire était trop courtisan pour y manquer, n allait la voir, et lui communiquait les ouvrages qu'il avait sur le métier, a II lui lut même, nous dit Formey, quelques chants de la Pucelle, qu'il prétendoit