DIEU ET LA LIBERTÉ
Après cette scène, Voltaire engagea la conversation en anglais • mais comme il avait un peu perdu l'habitude de cette langue, et qu'il y éprouvait quelque hésitation , madame Denis lui fit observer que
M. Franklin entendait parfaitement le français : « Je » le sais bien, répliqua-t-il, mais je n'ai pu résister » au désir déparier un moment la langue de M. Fran- » klin (la langue de la liberté). »
Au milieu des hommages de toutes sortes qui lui sont rendus, il étincelle d'esprit, de verve et d'àpropos. Tous le quittent enchantés. On répète ses paroles, on les exalte en tous lieux. On l'appelle le souverain, le saint et le Dieu du jour. Les femmes s'en vont ravies de tant de grâces et de candeur.
« Que cet homme est charmant, écrit madame de » Graffigny, mais qu'il me fait une peine horrible ! Il » était hier mourant, il n'a pas laissé de venir faire » répéter Clairon • deux fois sa voix s'est éteinte tout » net, et au moyen de deux tasses de thé au lait, il a » repris la déclamation, et nous a fait tous pleurer, » jusqu'aux Anglais. Je ne connais pas une complai- » sance qui puisse se comparer à la sienne.... Nous » pendons demain le crémail à souper avec Voltaire, » s'il ne meurt pas d'exténuement aujourd'hui ; l'état » de consomption où il est me touche comme s'il était » mon ami de vingt ans. » (Lettre inédite.)
La vieille duchesse de la Vallière, retenue par ses infirmités, lui envoya douze rubans de tète. Coquetteries de vieillards, mais coquetteries touchantes! Voltaire répondait à tout, tenait tête à tous avec une présence d'esprit, une verve d'à-propos uniques, sou-
vent même avec une éloquence élevée que Ton n'avait vue chez personne.
Une parole sur des sujets traités dans ses livres vaut quelquefois mieux que ses livres eux-mêmes et les fait oublier- cette éloquence, ce sublime de l'intimité, apparaissent dans sa correspondance vers la fin de sa vie : en écrivant à ses amis, il s'élève souvent à des traits de génie. C'est ainsi qu'il écrit à Diderot sur Corneille ces quatre lignes plus fécondes que ses quatre volumes d'inutiles Commentaires : « Dans les » arts du génie, tout est V ouvrage de l'instinct. Cor- » mille fit la scène d'Horace et de Curiace comme un » oiseau fait son nid. »
Il s'entretint beaucoup du théâtre et de son influence sur l'esprit des peuples avec d'Argental et avec quelques comédiens célèbres dont il essayait de relever l'état à la hauteur d'une magistrature. Il leur donna Irène, mais à la condition (la réforme partout!) qu'ils ne mettraient plus sur l'affiche : Les comédiens duroi donneront telle pièce, mais : Le Théâtre-Français donnera... Ce qui fut exécuté et n'a cessé de l'être depuis. Ainsi nous retrouvons l'influence du grand réformateur jusque sur les affiches de spectacle, tant notre société, malgré ses désastres, porte l'empreinte de son génie et de sa ferme raison !
Nous avons vu, dans la lettre de madame de Graffigny, qu'il dirigeait les répétitons d' Irène, donnant lui-même l'intonation aux acteurs et déclamant
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avec force les principaux passages , souvent même la pièce entière. Les efforts qu'il fit dans cette cir^ constance, joints aux conversations qu'il soutenait du matin au soir et même fort avant dans la nuit-, la fatigue de se tenir debout, l'animation, la joie même de se voir ainsi accueilli dans sa patrie, ne tardèrent pas à triompher de ses forces : ses jambes enflèrent, il cracha le sang abondamment, et dans le même temps fut atteint d'une strangurie (difficulté d'uriner). Le voilà donc au lit ! Le bruit de sa mort, rapide comme la foudre, se répand dans Paris. Il n'en était pas là cependant : rien d'alarmant ne se présentait encore -, mais dans ces circonstances tout s'exagère, on le disait à l'agonie, et les journaux l'imprimèrent.
A la nouvelle de sa maladie, les prêtres arrivent. Déjà on parlait, s'il ne se confessait, de jeter son corps à la voirie. Un abbé Gauthier fut enfin introduit (car il fallait bien faire quelque chose). Cet abbé Gauthier était un terrible homme- il venait de convertir l'abbé de l'Attaignant, l'abbé de Villemesens. Un homme qui avait converti tant d'abbés devait vraisemblablement tout convertir. Il ne s'agissait, disait-il, que d'une petite conversation. Trois personnes se trouvaient en ce moment dans la chambre du malade, son neveu l'abbé Mignot, le marquis de Villevieille et Wagnière. Voltaire, qui n'était point du tout à l'agonie, et causait très bien, voulut que la petite conversation eût lieu en présence de ces mes-
VOLTAIRE. Ml
sieurs. L'abbé Gauthier demanda à rester seul avec 31. de Voltaire. Wagnière, l'abbé Mignot et le marquis de Villevieille se retirèrent. Wagnière, qui était protestant et qui avait en horreur les petites conversations avec les prêtres, écouta à travers la porte très mince, et entendit qu'en effet ils causaient. L'abbé priait tout bonnement M. de Voltaire de lui écrire et de lui signer un petit papier... Comme il s'agissait de n'être pas jeté à la voirie, Voltaire y consentit volontiers-, il appela Wagnière, demanda de l'encre et écrivit une déclaration dans laquelle il était dit : « qu'il voulait mourir dans la religion catholique où » il était né ; qu'il demandait pardon à Dieu et à » l'Église, s'il avait pu les offenser. »
Il accompagna ce petit papier d'un billet de six cents livres, pour les pauvres de la paroisse Saint- Sulpice.
L'abbé fut loin d'être satisfait de cette déclaration un peu vague; néanmoins il crut, pour ce jour-là, devoir s'en contenter, et proposa doucement au malade de consentir à une petite cérémonie : il ne s'agissait que de la communion. Voltaire lui répondit : « Mon- » sieur l'abbé, faites attention que je crache conti- » nuellement du sang , il faut bien se donner de garde » de mêler celui du bon Dieu avec le mien. »
L'abbé comprit que le malade conservait encore tout son esprit, il se retira.
Cependant, quelques jours plus tard, Voltaire se
trouva décidément mal, il se crut lui-même arrivé à sa dernière heure. Il demanda de nouveau du papier à Wagnière (étant seul avec lui), et fit cette déclaration spontanée, où il mit vraiment la dernière et Tunique pensée de sa vie :
« Je meurs en adorant Dieu , en aimant mes amis , en ne » haïssant pas mes ennemis et en détestant la superstition.
« 28 février 1778. »
Et il signa.
Cependant il ne mourut point. On le vit bientôt reprendre le travail et s'occuper de nouveau des répétitions de sa tragédie d'Irène. Trop faible pour assister aux premières représentations , il se fit rendre compte d'acte en acte de l'effet produit par tels et tels passages, il s'informait surtout de l'accueil fait à ses vers sur Dieu, et quand il sut qu'on les avait applaudis, il fut content. Ceci contribua même à le rétablir plus vite, et il se résolut bientôt d'assister à une séance publique de l'Académie.
Le 30 mars , était le jour indiqué pour cette séance. Tout Paris sut que M. de Voltaire allait à l'Académie. Les rues où il devait passer se trouvèrent encombrées de bonne heure, et les fenêtres garnies. Les plus intrépides vont s'entasser, pour le voir sortir, à la porte de l'hôtel Villette. L'empressement était d'autant plus vif, que pendant quelques jours le bruit de [sa maladie et même de sa mort s'étant
répandu, on avait désespéré de le voir. Il fallait donc se hâter, profiter de cette occasion, vraisemblablement la dernière.
Qu'on se figure l'émotion de la foule, lorsque ce mot, répété par des milliers de voix, fut transmis jusqu'aux portes de l'Académie : Le voici!...
Enveloppé de la tête aux pieds dans un vaste manteau d'hermine, doublé de velours rouge (présent de l'impératrice de Russie), on ne distingue que ses deux yeux brillants au fond de sa voiture peinte en azur et parsemée d'étoiles d'or. Mais ces deux yeux électrisent la foule : le génie de la France brille dans ce regard. Le voici donc! sa voiture peut à peine avancer au milieu de la foule. On se précipite aux portières, on baise ses mains, son manteau, ses chevaux. Quelques-uns montent sur sa voiture. Une pauvre femme se fait jour en criant : Je veux voir le sauveur des Calas. Aussitôt cette acclamation retentit mille fois répétée : Vive le sauveur des Calas! C'était le cri du peuple. Mais la foule augmente; quel est ce cortège? C'est l'Académie qui vient en corps audevant de lui, entourée de l'élite littéraire de la nation. On le reçoit aux cris de : Vive V auteur de Zaïre ! Vive la Benriade ! Vive Mérope ! Vive V Essai sur les mœurs! Quelques jeunes gentilshommes, dit- on, crièrent : Vive la Pucelle ! Toutes ses œuvres étaient tour à tour rappelées et applaudies. Mais le gros du public s'en tenait à son cri : Vive le sauveur des Calas!
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Wagnière et le marquis de Villette le soutinrent pour monter à l'Académie -, on le conduisit au siège du directeur, et son portrait, entouré de fleurs, fut placé au-dessus de son propre fauteuil. L'élite de l'Europe était accourue là -, Franklin s'y trouvait, on alla le prendre dans la salle pour le faire asseoir à côté de Voltaire. Lorsque les deux vieillards se saluèrent, ce fut une acclamation immense; les deuxplus célèbres représentants de la liberté sur la terre comprirent le vœu de la foule, ils s'embrassèrent... De semblables moments ne se peuvent point peindre. Disons seulement que les témoins de cette scène ne l1 oublièrent jamais.
Voltaire avait promis d'assister le même jour à la sixième représentation iï Irène. Il y eut un tel embarras de carrosses et de peuple aux environs du théâtre, qu'il fallut des gardes pour lui ouvrir un passage, pendant que mille voix répétaient à l'envi : Place à Voltaire ! La salle du théâtre avait été , au dehors et au dedans , magnifiquement illuminée, et ornée ça et là d'inscriptions tirées des principaux passages de ses tragédies. La loge des gentilshommes de la chambre , richement décorée, devait le recevoir. Madame Denis et madame Villette sont déjà placées, la salle est comble, et le parterre, dans les convulsions de la joie, dit un contemporain, attend l'arrivée du poëte.
Il paraît enfin! L'auditoire entier se lève comme
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un seul homme et le salue. Les battements de mains, les vivats, les trépignements, les exclamations de joie, ne peuvent s'arrêter. La France paye au poëte, en un jour, soixante ans de plaisirs, et donne un libre cours à sa reconnaissance envers le défenseur de tant d'opprimés. Par intervalles, le vieillard levant le bras (pour essuyer ses larmes), on croyait qu'il allait parler. Alors il se faisait des silences profonds... Ce fut dans un de ces moments que des milliers de voix s'écrièrent : Qu'on lui porte une couronne! Alors ce n'est plus qu'une tempête de cris où l'on ne distingue que ces mots : La couronne ! la couronne! Un acteur, aimé du public et applaudi dans les rôles de pères nobles, le bon Brisard, s'avance pour couronner Voltaire. Celui-ci refuse longtemps un honneur jusque-là sans exemple ; mais ce cri part de tous les points de la salle : C'est le public qui l'envoie.
« Les transports d'allégresse continuèrent presque » sans interruption l'espace de quatre heures, » dit un témoin oculaire, « et se varièrent en cent façons. » Chaque spectateur exprimait son plaisir à sa ma- » nière. Les uns l'exhalaient par: Vive Voltaire! » Vive Sophocle! Vive notre Homère! Les autres » exprimaient leurs hommages en criant : Hony>neur à l'homme unique! Honneur au philosophe » qui apprend à penser! Il était des moments où x> l'on n'entendait que le bruit confus de mille voix » qui s'écriaient : Gloire à V homme universel! »
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Ce fut de lui que Ton vint prendre Tordre de commencer, honneur qui ne s'était jamais fait qu'au roi.
« Pendant la représentation d'Irène, » dit l'écrivain précité, « le public, entraîné comme malgré lui, par » le désir de le posséder, et se livrant sans réserve au » sentiment de son admiration, interrompit plusieurs » fois les acteurs pour crier : Gloire au défenseur des » Calas! Gloire au défenseur des Sirven et des Mont- » bailly! Dans l'excès de la joie dont tous les cœurs » étaient pleins, les uns versaient des larmes d'atten- » drissement, tandis que d'autres, debout dans leurs » loges, et dans les transports de l'ivresse commune, i> levaient les mains vers lui, comme vers un être » qu'on révère et qu'on invoque... »
« Celui qui décrit cette scène était présent. Il » s'était rendu au spectacle, non pour voir Voltaire , » c'était un plaisir qu'il lui était permis de goûter » quelquefois; non pour l'applaudir, sa voix eût été » perdue dans la foule , mais uniquement pour être » témoin de l'impression que la présence du grand » homme devait faire sur l'élite de la nation. Et » tandis que tous les yeux étaient avidement fixés » sur lui, ceux de l'historien parcouraient toutes les » attitudes^ observaient toutes les physionomies, et il 5> avoue qu'il n en vit aucune qui ne portât l'empreinte » d'une âme ivre de plaisir. »
Et pourtant tout cet enthousiasme s'augmenta encore après que l'on eut achevé, au milieu des applau*
dissements , la représentation d'Irène-, et il y eut alors une scène aussi inattendue des spectateurs que de Voltaire lui-même.
Le rideau, baissé, se relève tout à coup pour laisser voir une décoration splendide, au milieu de laquelle apparaît, sur un piédestal, la statue de Voltaire couronnée. Les acteurs, rangés en cercle, l'entourent, tenant dans leurs mains des palmes et des guirlandes. Au même instant , de joyeuses fanfares de voix et d'instruments se font entendre. C'est l'apothéose du grand homme présent pour en jouir lui-même, à quatre-vingt-quatre ans , au milieu de ses contemporains.
Mais attendez! la symphonie a cessé. Une actrice (madame Vestris) s'avance sur le bord du théâtre, un papier à la main; pleine d'émotion et de grâce, elle adresse au patriarche ces vers improvisés pendant lareprésentation d' Irène :
Aux yeux de Paris enchanté ,
Reçois en ce jour un hommage
Que confirmera d'âge en âge
La sévère postérité !
Non, tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage Pour jouir des honneurs de l'immortalité.
Voltaire , reçois la couronne
Que l'on vient de te présenter :
Il est beau de la mériter,
Quand c'est la France qui la donne !
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Tous les acteurs aussitôt déposent, en s'inclinant, leurs palmes au pied de la statue. L'enthousiasme était tel, qu'une actrice alla jusqu'à la baiser, et tous les autres l'imitèrent. La plupart des spectateurs, dit-on, étaient en larmes. Quant à Voltaire, il ne répétait que ces mots : « On veut me faire mourir de » plaisir. » Il ne voyait pas seulement son triomphe dans tous ces hommages, il y voyait le triomphe delà philosophie, de la raison et de la justice. Ces honneurs, il les recevait avec joie, moins pour lui que pour la cause sacrée qu'il avait défendue.
Quand tout fut fini, quand il fallut se séparer du vieillard, sans doute pour ne plus le revoir, l'attendrissement fut au comble. « Il fut obligé pour sortir,» dit M. de Condorcet, « de percer la foule entassée sur » son passage, faible, se soutenant à peine. Les » gardes qu'on lui avait donnés pour l'aider lui » étaient inutiles : à son approche, on se retirait avec » une respectueuse tendresse-, chacun se disputait ù la gloire de l'avoir soutenu un moment sur l'esca- » lier • chaque marche lui offrait un secours nouveau, » et Ton ne souffrait pas que personne s'arrogeât le » droit de le soutenir trop longtemps. »
Les spectateurs suivirent sa voiture aux cris de : Vive Voltaire! jusqu'à sa rentrée à l'hôtel Villette. Lorsqu'il en descendit dans la cour, on se précipitait à ses pieds, on baisait ses vêtements, dit encore Condorcet; et il ajoute . « Jamais homme n'a reçu des
» marques plus touchantes de l'admiration, de la ten- » dresse publiques* jamais le génie n'a été honoré » par un hommage plus flatteur. Ce n'était point à sa » puissance, c'était au bien qu'il avait fait que s'adres- » sait cet hommage. Un grand poëte n'aurait eu que » des applaudissements : les larmes coulaient sur le » philosophe qui avait hrisé les fers de la raison et » vengé la cause de l'humanité. »
Voltaire avait reçu le viatique des grands cœurs ; vienne la mort maintenant , il peut l'attendre sans crainte! Sa tâche est accomplie, aux jeunes gens le reste ! Et cependant, quoique à ses derniers moments, quoique malade, exténué de faiblesse, n'étant plus qu'une ombre, il ne songe point au repos- il sait que le travail est la santé de l'âme. Il s'éteint physiquement, mais son œuvre morale n'en est point ralentie : il propose, en ce moment même, à l'Académie la composition d'un grand dictionnaire national , où serait contenue l'histoire de tous les mots de la langue, avec leur origine, leur étymologie, leurs variations et leurs acceptions diverses dans tous les siècles , et il se charge pour lui tout seul de la lettre A, ce qui suppose une érudition philologique immense. C'était l'histoire d'environ trois mille mots qu'il se proposait
d'écrire,
Jamais son esprit n'eut plus de jeunesse et de grâces; mais de corps, on pouvait dire que réellement il n'existait plus. Rien de si faible, de si chancelant, de si amaigri ne s'était jamais vu. Comment vivait-il? C'était un miracle. L'âme avait survécu à tout. Le physique est détruit, mais elle, on la voit encore dans ses yeux plus radieuse et plus active que jamais. Aussi la vue seule de l'inconcevable vieillard faisait du bien. Je ne sais quelle allégresse , quelle espérance infinie s'empare de tous ceux qui l'approchent. Une bénédiction s'est répandue sur eux; ils ont vu en l'homme quelque chose d'indestructible. Enfants, vieillards, hommes, femmes, peuples, savants, fous ou sages, tous, dès qu'ils l'ont aperçu, entonnent un chant de triomphe.
La seule présence du patriarche eut une action incalculable sur la génération naissante-, elle eut pour résultat de douer toute une grande nation : que d'âmes, en effet , puisèrent dans son regard une étincelle du feu sacré qui devait éclore quelques années plus tard ! On ne peut dire ce que son voyage à Paris valut à la France et au monde. Ce sont là les mystères de l'histoire.
Après un tel triomphe, il comprit très bien qu'il n'avait plus qu'à disparaître, qu'à retourner dans sa solitude. Mais ce n'est pas sans regrets qu'il consent à s'éloigner de ces lieux où s'est passée son enfance, lieux désormais sacrés pour lui. Il faut partir cepen-
dant, il le sent, ne fût-ce que pour mourir en paix. A Ferney, aux portes de Genève, il ne sera point tourmenté par les prêtres à ses derniers moments. D'ailleurs, sa colonie le rappelle, il lui vient de Ferney des supplications chaque jour plus pressantes. Ses colons lui proposent de venir le chercher , de le remporter eux-mêmes sur leurs épaules dans une petite chambrebrancard. Il promet chaque jour et se dispose au départ ; mais il s'attendrit à la pensée de ne plus revoir la ville de ses triomphes. C'est dans ce moment de touchante mélancolie qu'il écrit ses Adieux^ dédiés à son gendre Villette (les derniers vers qu'il ait composés) :
Des champs Élysiens , adieu , pompeux rivage ,
De palais, de jardins, de prodiges bordé,
Qu'ont encore embelli , pour l'honneur de notre âge ,
Les enfants d'Henri Quatre et ceux du grand Condé.
Combien vous m'enchantez , Muses, Grâces nouvelles ,
Dont les talents et les écrits
Seraient de tous nos beaux esprits
Ou la censure ou les modèles!
Que Paris est changé! les Welches n'y sont plus. Je n'entends plus siffler ces ténébreux reptiles , Ces tartuffes affreux , ces insolents Zoïles. J'ai passé : de la terre ils étaient disparus. Mes yeux, après trente ans, n'ont vu qu'un peuple aimable, Instruit , mais indulgent , doux , vif et sociable ; 11 est né pour aimer. L'élite des Français Est l'exemple du monde , et vaut tous les Anglais.
De la société les douceurs désirées Dans vingt États puissants sont encore ignorées. On les goûte à Paris: c'est le premier des arts. Peuple heureux! il naquit, il règne en vos remparts. Je m'arrache en pleurant à son charmant empire ; Je retourne à ces monts qui menacent les cieux, A ces antres glacés où la nature expire. Je vous regretterais à la table des dieux.
Mais Villette, mais madame Denis, mais Belle- et- Bonne, enivrés de la gloire que sa présence à Paris fait rejaillir sur eux, insistent pour qu'il reste encore. Villette, devenu lui-même un poète éloquent, au milieu de cet enthousiasme universel, lui remet un matin ces vers, qui aussitôt circulent dans tout Paris et ne sont qu'un écho de la vçix publique :
Quand la ville et la cour vous offrent leur hommage , Et qu'un peuple enchanté vous porte dans ses bras ;
Quand vous voyez devant vos pas Le respect et l'amour peints sur chaque visage ; Quand des pleurs de tendresse échappés de nos yeux
Ont arrosé votre passage ; Vous voulez nous quitter ! et vous fuyez ces lieux
Où l'on adore votre image !
Le Français , autrefois si léger, si volage ,
Cesse de l'être en vous aimant.
Heureux législateur de ce peuple charmant, Ainsi que ses plaisirs, ses mœurs sont votre ouvrage.
Oui , vous avez changé Paris.
Couronné, soixante ans, des mains de Melpomène ,
Par vos chefs-d'œuvre sur la scène , Vous avez, soixante ans, éclairé les esprits.
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De tous côlés la gloire vous assiège ; Mais l'amitié pour vous n'a-t-elle poiut d'attraits? Maître de tous les cœurs , ah ! restez à jamais
Au milieu d'un si beau cortège !
Les Welches d'autrefois sont devenus Français. Ces changements sont grands, mais c'est vous qui les faites.
Soyez témoin de vos succès ,
Et jouissez de vos conquêtes.
Seul, le secrétaire Wagnière insiste pour que son maître retourne à Ferney. Il sent que Paris le tuera. Le vieillard a la fièvre, et Wagnière comprend qu'une telle surexcitation doit le briser bientôt. Voltaire ne dort plus • ses yeux sont animés, la nuit, d'un éclat qui inquiète le vieux serviteur. Et toujours au travail ! Il se replonge dans les in-folio, fait des recherches, compulse, dicte, s'occupe de nouveau de la réhabilitation deLalIy, compose quelques scènes de sa tragédie iïAgathocle, et surtout amasse des matériaux pour le grand Dictionnaire.
Il devait, dans une nouvelle séance, exposer àTAcadémie le plan de cet ouvrage, mais la veille de cette séance, il se trouve agité plus que de coutume -, il a besoin de repos cependant. Il voulut dormir à tout prix, tant il avait à cœur de retrouver quelques forces pour le lendemain. Il se fait apporter de l'opium, veut en boire, verse lui-même, se trompe sur la dose; et dans la nuit, en peu d'heures , le voici à la mort; et tout espoir perdu de le conserver davantage! Lui-
môme, au milieu des vertiges causés par le fatal narcotique, sent qu'il touche à son heure suprême. Pourtant il devait languir une semaine encore dans cet état cruel. Les effets du poison s'apaisent; mais la strangurie augmente , la gangrène saisit le vieillard.
Le 28 mai, Pavant-veille de sa mort, le curé de Saint-Sulpice se présente. Il essaie d'entamer fièrement une controverse avec le moribond : « Reconnaissez-vous, luicrie-t-il d'une voix bruyante, la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ? » Le malade fait un effort suprême et répond : « Au nom de Dieu, ne me parlez p as de cet homme-là. » Lecuré insiste. «Laissezmoi mourir en paix, » dit le vieillard en levant le bras-, et sa main, retombant sur la tête du prêtre (cet incident fut très remarqué) , fait rouler sa calotte par terre. Celui-ci la ramasse, la secoue et sort. Il ne reparut plus.
11 alla publier parmi ses confrères que le philosophe de Ferney était mort comme un impie, mais qu'il ferait jeter son cadavre à la voirie.
Cependant Voltaire conserva encore sa raison quelques heures. Il entretenait doucement ses amis. Mais le délire vint bientôt : il croyait voir le regard haineux des fanatiques -, il répétait à sa nièce, au milieu de paroles entrecoupées : « Ma pauvre enfant, ils jetteront mon cadavre àla voirie! »
Après quelques heures d'agitation, il resta immobile et silencieux. Sa famille et ses amis, atterrés,
entouraient son lit, s'attendant à le voir expirer-, ils admiraient cependant à ce moment suprême la beauté de ses traits et je ne sais quel rayon d'enthousiasme qui brillait encore dans son regard. Mais quelqu'un entre : on vient annoncer de la part de M. Lally fils, à M. de Voltaire, s'il en est temps encore, la réhabilitation de son père. Le mourant, à ces mots, donne un signe de vie et de joie, une larme brille clans ses yeux • il se fait apporter une plume et un peu de papier ; on lui soulève la tête, et de sa main déjà glacée par le froid de la mort, il trace ces mots :
« Le mourant ressuscite en apprenant cette grande » nouvelle; il embrasse tendrement M U de Lally; il » voit que le roi est le défenseur de la justice; il » mourra content. »
Content, ce fut le dernier mot que cette main traça, et ce mot voulait dire : V humanité triomphe!
Il mourait content! Ce fut le fruit de cette vie consacrée tout entière au bonheur des hommes.
Il mourait content; mais ses ennemis étaient saisis de rage : une réunion secrète d1 évoques eut lieu, dans laquelle quelques-uns proposèrent, comme Favait dit le curé, de jeter son cadavre à la voirie*
Voltaire respirait toujours; mais, depuis le billet à M. de Lally, il était retombé dans l'accablement et le silence... Pourtant il prononça encore ces paroles, en pressant la main de son valet de chambre : « Adieu^