‹ VoltaireChapitre 7 sur 18 · SHAFTESBURY · texte numérisé non relu

SHAFTESBURY

Sans doute plaisante consolation , car Dieu n'ira pas déranger ses lois éternelles pour un animal aussi chétif que l'homme.

Il faut avouer du moins que ce chétif animal a droit de crier humblement et de chercher à comprendre en criant pourquoi ces lois éternelles ne sont pas faites pour le bien-être de chaque individu. Votre système de tout est bien me représente l'auteur de toute la nature comme un roi puissant et malfaisant, qui ne s'embarrasse pas qu'il en coûte la vie à quatre ou cinq mille hommes, et que les autres traînent leurs jours dans la disette et dans les larmes, pourvu qu'il vienne à bout de ses desseins.

Les questions religieuses, après les questions philosophiques, ne manquaient pas de se présenter dans les entretiens de Wandsworth; les free thinhers commençaient par traiter de fourbes tous les fondateurs de dogmes et de religions. Voltaire prenait la défense de quelques-uns d'entre eux, de Zoroastre, de Thaïes, de Pythagore, de Numa; il tachait même de leur démontrer qu'il y avait eu des éléments de sagesse jusque dans ce Mahomet terrible; que tous ces hommes avaient fait pour des fractions du genre

humain ce qu'il serait peut-être bon de refaire maintenant pour la totalité; qu'ils avaient réuni sous une même loi des tribus éparses, souvent ennemies. Mahomet, par exemple, le plus rapproché de nous, et par conséquent le mieux connu, avait évidemment mis un peu d'ordre dans ce vaste Orient.

Si de Mahomet on remontait à Moïse, Bolingbroke niait d'abord tout crûment que celui-là eût jamais existé; et il appuyait son dire detant de citations, de tant de textes, de tant et de si longs raisonnements, quelquefois si diffus, qu'il était difficile de lui répondre. D'ailleurs Bolingbroke haïssait la Bible d'une haine si violente, qu'il faisait partager ses impressions lorsqu'il racontait qu'elle était, en Angleterre, le livre des fanatiques et de tous les sectaires ; que quelques-uns d'entre eux la lisaient le poignard à la main, et il en citait des passages qui faisaient frémir. La haine de Bolingbroke s'étendait aux anciens juifs et à tout ce qui venait d'eux : leur pauvreté, leur ignorance, leur esclavage perpétuel sous les autres nations, leurs larmes dans le désert, paraissaient autant de turpitudes au gentlemann comblé de richesses, de science, de gloire et de tous les trésors de ce monde.

Parlait-cn de Jésus, il avait été Juif: Bolingbroke, sans hésiter, le mettait au rang des plus punissables coquins, « C'était, disait-il , un misérable de la lie du peuple, perturbateur de Tordre public, un séditieux,

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un fourbe, un énergumène. » Miîord no lui pouvait pardonner d'avoir été un vil charpentier et de s'être introduit dans le conseil des hauts seigneurs juifs, scribes et pharisiens, qui, après tout, avaient pour eux la loi. Aussi la seule action sage qu'eut jamais faite le prétendu peuple de Dieu, suivant Bolingbroke, c'était d'avoir pendu ce Jésus entre deux voleurs.

— Mais , demandait Voltaire , que lui reprochezvous? Je n'ignore pas les sottises et les crimes qui, depuis lui , se sont commis en son nom- mais, personnellement, qu'avait-il fait pour mériter la mort? Ses mœurs étaient pures, sa doctrine toujours conforme aux lois de la morale. Il prêchait dans les synagogues ; mais cela était permis à Jérusalem comme parmi vos quakers. Vous l'appelez séditieux; mais il ne conspira jamais , et ses armes furent la douceur, la raison , la patience et l'amour des hommes. D'ailleurs, il est impossible de se faire croire quand on est méprisé. Quelque chose qu'on ait écrit de lui, il fallait qu'il eût de l'activité, de la force, de la douceur, delà tempérance, l'art de plaire, et surtout de bonnes mœurs ; j'oserais l'appeler un Socrate rustique : tous deux prêchant la morale, tous deux ayant des disciples et des ennemis , tous deux disant des injures aux prêtres, tous deux suppliciés et divinisés. Quoi ! nous plaindrions Jean Hus , Jérôme de Prague, l'archevêque Cranmer, Dubourg, Servet, etc., etc., et nous ne plaindrions pas Jésus !

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ROLINGBROKE.

Pourquoi le plaindre? Il a établi une secte sanguinaire qui a fait couler plus de sang que les guerres les plus cruelles de peuple à peuple n'en ont jamais répandu.

Non, milord; j'ose avancer, mais avec les hommes les plus instruits et les plus sages , que Jésus n'a jamais songé à fonder cette secte. Le christianisme, tel qu'il a été dès le temps de Constantin, est plus éloigné de Jésus que de Zoroastre ou de Brama. Jésus est devenu le prétexte de nos doctrines fantasques, de nos persécutions, de nos crimes religieux; mais il n'en a pas été l'auteur .Vous condamnez le christianisme absurde et barbare, tel que Rome l'a fait ; Jésus aurait condamné , ainsi que vous , avec horreur ce christianisme absurde et barbare qui avilit l'âme et qui fait mourir le corps de faim , en attendant qu'un jour l'un et l'autre soient brûlés de compagnie pendant l'éternité; christianisme qui,

\ pour enrichir des moines et des gens qui ne valent pas mieux, a réduit les peuples à la mendicité, et

j par conséquent à la nécessité du crime; christianisme qui pouvait consoler la terre et qui l'a couverte de sang , de carnage et de malheurs innombrables.

Tels étaient les entretiens de Voltaire à Wandsworth; ils ne s'effacèrent point de son souvenir; luimême les a reproduits plus tard dans un de ses pamphlets, et cela dans un temps où ils n'auraient pu qu'affaiblir ses objections à milord Bolingbroke.

Quelquefois des hommes de diverses sectes se trouvaient réunis avec les free thinkers , et la discussion s'échauffait davantage, car tous, chez les Anglais, n'étaient pas tolérants , et les théologiens de ce payslà se disaient autant d'injures que les nôtres.

Mais Voltaire, après ces débats sur Dieu, sur l'homme, sur la prescience divine, sur le libre arbitre , sur les propriétés de la matière , tant débattues depuis Locke, sur le Tout est bien et sur les maux affreux de ce monde, en revenait à cette exclamation d'un de ses pamphlets : « 0 homme! Dieu t'a donné » l'entendement pour te bien conduire et non pour » pénétrer l'essence des choses qu'il a créées.... Nous » avons un jour à vivre, passons-le doucement, sans » nous quereller pour des difficultés qui seront éclair- » cies dans la vie immortelle qui commencera dc- » main. %y

Abandonnant donc et la théologie et la métaphysique , il s'entretenait des choses de ce monde • il se faisait expliquer par Bolingbroke le mécanisme et le jeu de la constitution anglaise , tâchant d'en bien apprécier les poids , les contre-poids et les balancements. Il cherchait surtout à apercevoir le premier

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moteur, l'esprit, Tàrne de cette étonnante machine. «Point d'âme, lui disait Bolingbroke; dans notre système, tout semeut suivant le cours naturel des lois de la gravitation , il ne faut que bien équilibrer cette horloge. » Et ce système paraissait à milord devoir servir de modèle à toutes les nations ; mais Voltaire pensait à la France, et il n'admettait qu'avec une demi-confiance qu'on s'y pût jamais régler par ces savantes pondérations. Les pauvres Welcbes étaient bien légers, bien inconséquents, bien oublieux et bien imprévoyants; mais ils étaient les fils de la spontanéité, il y avait chez eux des ressources, des inspirations subites qui ne se pouvaient ni peser, ni mesurer, ni calculer d'avance : aussi semblaient-ils se plaire dans un provisoire continuel.

Mais Voltaire (comme Montesquieu > un peu plus tard) fut frappé de voir combien l'Angleterre avait appris à mettre en pratique tout ce qui pouvait l'enrichir. Il comprit que le négoce allait devenir plus que jamais un élément de puissance, et jugea que toutes les nations devraient, à son exemple, développer leurs industries, mais que la condition première d'un tel développement, c'était la liberté.

On ne peut, de nos jours, se figurer combien d'obstacles (et de quelle nature!) rencontrait en France toute transaction , non pas à l'extérieur seulement, mais de village à village : une livre de beurre ne se pouvait porter librement au marché ;

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vin , cidre ne se pouvaient remuer sans formalités et sans droits innombrables. Défense d'exporter les grains! En Angleterre, au contraire, depuis 1689, on donnait des récompenses à l'exportation, et l'Angleterre , par cette loi , prélevait sur toute l'Europe des sommes considérables, quelquefois par an plus de 34 millions , dont la France , elle seule , payait environ le tiers. L'Angleterre tirait donc de nous jusqu'à 10 millions en une seule année , tandis qu'un demisiècle avant elle était tributaire de l'industrie française , qui lirait d'elle plus de 8 millions cbaque année par la balance du commerce. Les manufactures de soies, de toile, de glaces, de cuivre, d'airain, d'acier, de papier, de cbapeaux même , manquaient aux Anglais. La révocation de l'édit de Nantes leur avait donné ces nouvelles industries; aussi, en 1687, la nation anglaise, sentant de quel avantage lui seraient les ouvriers français réfugiés chez elle , leur donna 1,500,000 francs d'aumônes et nourrit 13,000 de ces nouveaux citoyens dans la ville de Londres , aux dépens du public , pendant une année entière.

L'exportation faisait donc la fortune de l'agriculture anglaise ; mais il en résultait en même temps une plus-value considérable pour la propriété. Observons qu'alors (précisément au contraire de ce qu'on voit aujourd'hui) la propriété était très divisée en Angleterre 9 tandis qu'elle appartenait en France presque toute aux seigneurs et aux moines. Aussi , lorsque

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nos paysans tout nus, tout noirs , mourants de faim, poursuivis jusque dans les bois par les agents du fisc comme bêtes de chasse , n'osant donner l'essor à leur industrie dans l'appréhension que le fruit de leur travail ne leur fût emporté par un surcroît d'impôt ; lorsque, dans cet état, ils menaçaient de laisser périr avec eux le sol même de la France , qui , chaque année , perdait de sa fertilité , l'Angleterre , dans ses campagnes, sous les yeux même de Voltaire, était un charmant pays de cottages , de métairies , de petites fermes bien cultivées , où Ton retrouvait la vie patriarcale, la liberté , l'abondance, la famille heureuse et active. Aussi avec quel enthousiasme il écrit * « En Angleterre , le paysan n'a point les pieds meur- » tris par des sabots 5 il mange du pain blanc, il est » bien vêtu, ne craint point d'augmenter le nombre » de ses bestiaux ni de couvrir son toit de tuile, de » peur que l'on ne hausse les impôts l'année d'après. » On y voit beaucoup de paysans qui ont environ » 5 ou 600 livres sterling de revenu, et qui ne dédai- » gnent pas de continuer à cultiver la terre qui les a » enrichis et dans laquelle ils vivent libres. »

Il oppose avec joie cet exemple de la prospérité d'un peuple délivré d'entraves aux tyrannies mesquines, qui, en France, mettaient obstacle au développement de l'agriculture et de l'industrie.

A Londres, liberté entière d'acheter, de vendre, de transporter, d'exporter ; en France, rien n'effrayait

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plus que cette liberté. De peur qu'elle ne se fit un peu jour, on voyait s'augmenter une armée de faquins plus nombreuse que celle d'Alexandre, destinée à entraver tous rapports des citoyens entre eux :

Inspecteurs des boissons, inspecteurs des boucheries, greffiers des inventaires, contrôleurs d'amendes, inspecteurs des cochons, péréquateurs de tailles, mouleurs de bois à brûler, aides à mouleurs, empileurs de bois, déchargeurs de bois neuf, contrôleurs de bois de charpente, mesureurs de charbon, cribleurs de grains, inspecteurs des veaux, langueyeurs de porcs, contrôleurs de volailles, contrôleurs de beurre salé , jaugeurs de tonneaux , essayeurs d'eauxde-vie, essayeurs de bière, routeurs de tonneaux, débardeurs de foin, planchéieurs, débardeurs, auneurs de toiles, inspecteurs des perruques, etc., etc.

Armée bizarre, dont le dénombrement nous fait rire, mais dont l'existence alors faisait couler des larmes.

On peut ajouter que Voltaire naturellement aimait le commerce ; lui-même, à Londres, fit des spéculations heureuses, plaça des fonds sur la mer du Sud, et commença cette fortune qui, plus tard, devint considérable. Le souvenir du spectacle que lui avait offert Amsterdam, celui qu'il voyait à Londres, lui faisaient désirer, ainsi qu'à Montesquieu et à tous les penseurs de l'époque, que le monde entier s'ouvrît au négoce et à l'industrie ; cela, pensait-il, vaut bien la guerre

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et les moines. Il ne rêvait plus que de navires expédiés sur toutes les mers, que création de manufactures.

Ii aimait le commerce, parce qu'il espérait que, par lui , tant de peuples divers , se mêlant ensemble, apprenant à se connaître, perdant leurs préjugés de nation et confondant leurs intérêts dans un intérêt commun, seraient peut-être conduits à la tolérance. « Qu'à la bourse d'Amsterdam , de Londres ou de Su- » rate , dit-il , le guèbre, le banian, le juif, le maho- » métan , le déicole chinois , le bramin , le chrétien » grec , le chrétien romain , le chrétien protestant , le » chrétien quaker, trafiquent ensemble • ils ne lève- » ront pas le poignard les uns sur les autres pour » gagner des âmes à leur religion. »

Qu'eût-il donc dit s'il eût pu prévoir l'essor de l'industrie un siècle après lui et les communications féeriques des peuples entre eux , la navigation à vapeur, les chemins de fer, la télégraphie électrique , etc.?

« L'esprit du commerce, écrivait Montesquieu, est de porter à la paix. » Voltaire néanmoins vit très bien qu'en attendant cette paix (tant rêvée de son temps par l'abbé de Saint-Pierre), le commerce allait devenir de nation à nation l'arme de guerre la plus redoutable. « C'est uniquement, dit-il, parce que les » Anglais sont devenus négociants, que Londres l'em- » porte sur Paris par l'étendue de la ville et le nombre » des citoyens; qu'ils peuvent mettre eu mer deux

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» cents vaisseaux de guerre et soudoyer des rois » alliés. »

Voilà pourquoi , dans une ville, il préférait toujours un négociant à un prince.

Ce qui lui plaisait encore en Angleterre, et ce qu'il désirait voir s'étendre à d'autres pays , ce fut cette liberté de la presse, ce fut ce parlement, où huit cents personnes avaient le droit de parler en public et de soutenir les intérêts delà nation -, ce fut la loi du jury, le droit accordé à tout citoyen d'avoir un avocat pour le défendre, et celui accordé à tout étranger d'exiger que la moitié du jury fût composée d'hommes de sa nation; ce fut le respect de la propriété, le respect des personnes. A Londres, la fantaisie des ministres et même du monarque était impuissante à faire arrêter un citoyen sans l'intervention préalable de la jusr tice et de la loi.

« Cela s'appelle des prérogatives, dit-il, et, en » effet, c'est une très grande et très heureuse préro- » gative , par-dessus tant de nations , d'être sûr en » vous couchant que vous vous réveillerez le lende- » main avec la même fortune que vous possédiez la » veille ; que vous ne serez pas enlevé des bras de » votre femme , de vos enfants , au milieu de la nuit, » pour être conduit dans un donjon ou dans un » désert... »

Lorsqu'il écrivait ces lignes, lui-même était exilé de France ; il n'y avait conservé de relations qu'avec

Thiriot. Il lui écrivait en anglais ses observations, ses réflexions sur le gouvernement, sur les mœurs, sur la littérature et sur la philosophie. Thiriot ne manquait pas de communiquer partout ces détails. Les beaux esprits de France étaient déjà tout émus, en divers sens , d'apprendre qu'il existait à quelques lieues de leurs côtes un royaume sans moines, sans pape , sans prêtres célibataires -, un royaume où la nation, représentée par ses membres les plus illustres, élus librement par elle , avait su régler et contenir le pouvoir royal , le despotisme des nobles , V ambition du clergé , la turbulence des factions.

Que de gens tremblaient déjà , en France, au bruit de ces nouvelles !

Quant à Voltaire , son admiration pour la constitution anglaise ne l'aveugla pas et ne l'empêcha pas de remarquer les dérangements terribles auxquels pouvait être exposée cette vaste machine. D'ailleurs, malgré sa joie de trouver en Angleterre l'occasion d'opposer à ses compatriotes l'exemple d'un peuple à la fois libre et prospère , il était bien aise aussi de rabaisser quelquefois l'orgueil d'une nation qui , se voyant ainsi flattée, se crut naïvement un objet d'adoration pour le monde , et il écrivit ces lignes :

« En Angleterre, plus qu'en aucun autre pays, » s'est signalée la tranquille fureur d'égorger avec le » glaive prétendu de la loi... Il suffit de réfléchir sur » le supplice de la reine Anne delîoulen , de la reine

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» Catherine Howard, de la reine Jeanne Cray, de la » reine Marie Stuart, du rci Charles Ier, pour justifier » celui qui a dit que c'était au bourreau d'écrire » l'histoire d'Angleterre. »

Mais ce qui excita en lui un enthousiasme quasi sans réserve, ce fut Newton ; là était, à ses yeux, la gloire de l'Angleterre : il lui était bien permis désormais de faire de la mécanique sur la terre, puisqu'elle avait trouvé la mécanique céleste. Newton avait été son plus grand homme , et la nation, de son vivant même , se reconnaissant en lui, l'avait applaudi, comblé d'honneurs , et lui avait fait à sa mort les mêmes funérailles qu'à ses rois et l'avait déposé dans le même tombeau. Voltaire fut témoin de ce spectacle, et son émotion fut inexprimable en songeant que , partout ailleurs, les grands hommes n'avaient été jusqu'ici que persécutés ; que Descartes lui-même avait connu l'exil.

L'Angleterre avait d'autant plus raison d'être fière de la révolution accomplie dans les cieux par Newton, que cette découverte (la plus grande qui eût jamais été faite) était une œuvre tout anglaise, où les autres nations semblaient n'avoir nulle part. Toute découverte importante ordinairement se fait pressentir longtemps d'avance et plusieurs peuples semblent y concourir (nous l'avons vu depuis pour les machines à vapeur); mais ici l'Angleterre, jusque dans les précédents , avait bien seule la gloire de l'invention.

Un seul homme avait pressenti les lois de l'attraction : c'était un Anglais, c'était le chancelier François Bacon, dans son Novum scientiarum organum.

Voltaire étudia à Wandsworth les livres de Newton et se proposa bien de les faire connaître au monde entier. Et nous verrons plus tard qu'il tint parole.

Après Newton , ce qu'il aima le plus en Angleterre, ce fut le sage Locke , dont il propagea aussi la philosophie en France , au grand scandale de la Sorbonne, et des académies , et du gouvernement même, et des dévots , devenus cartésiens après avoir persécuté Descartes, lorsqu'il vivait. Locke semblait être un corollaire de Newton : il introduisait dans la philosophie un élément qu'il exagérait sans doute , mais qui jamais cependant n'en devait être complètement distrait dans la suite. La vraie science dut en effet depuis tenir compte du rôle de la matière dans la psychologie même. Eh ! sait-on r disait Locke, où s'arrêtent les propriétés de la matière? La physique faisait donc son entrée dans la philosophie : elle y entrait peutêtre trop en triomphatrice (l'avenir décidera)- mais quoi de plus naturel que cette fierté après les grandes découvertes physiques de Newton, de Kepler, de Galilée !

Ce que Voltaire admira encore, ce fut la Société royale de Londres, composée des savants anglais les plus illustres: au sein de cette assemblée Robert Boyle fit connaître ses découvertes, Harvey démontra la

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circulation du sang, Wren et Wallis exposèrent leurs savants calculs, Halley ses découvertes astronomiques, Newton, enfin, fit connaître la loi sublime qui règle la marche des mondes. Le roi, le peuple, ne dédaignaient pas de choisir dans cette société leurs plus importants dignitaires; ainsi, lorsque par toute l'Europe les savants, les philosophes, les grands inventeurs , languissaient dans la pauvreté et l'humiliation, et plus souvent encore étaient persécutés, on voyait à Londres :

Newton, directeur des monnaies et membre du parlement*

Locke, à la tète du bureau du commerce;

Adclisson, ministre;

Prior, ambassadeur;

Steele, membre du parlement;

Wanbruck, membre du parlement, etc., etc.

On voit que de choses nouvelles il avait à apprendre à Thiriot dans ses Lettres anglaises : c'était, en politique, en philosophie, en littérature, comme la découverte d'une autre Amérique. Les lecteurs français, en lisant ces lettres que Thiriot s'empressait de traduire et de faire circuler manuscrites, en croyaient à peine leurs yeux, c'était pour eux un monde renversé; tout semblait être, en Angleterre, le contraire de ce que Ton voyait en France. «Un Français qui arrive à » Londres , écrivait Voltaire , trouve les choses bien » changées en philosophie comme dans tout le reste.

» lia laissé le monde plein, il le trouve vide. AParis, » on voit F univers composé de tourbillons de matière » subtile; à Londres, on ne voit rien de cela..., Fes- » sence même des choses a totalement changé. »

Thiriot, auquel s'adressaient les Lettres anglaises, était très frivole, malgré son excellent cœur ; de là, pour lui plaire, le ton quelquefois léger de ces lettres : aussi, afin de ne pas trop l'effrayer, le sujet sur lequel il insiste le plus, c'est la littérature, et surtout la littérature dramatique. Jamais en France , avant lui, on n'avait entendu parler de Shakspeare, il F y fît connaître ; lui seul était capable d'insinuer qu'avec un nom de prononciation si étrange pour nos petitsmaîtres, on pouvait avoir du génie. Il en traduisit les scènes les plus bizarres : nos Parisiens riaient des hardiesses de cet esprit sauvage ; alors, se sentant le droit de les ramener au sérieux, il ajoutait : — « C'est » pourtant dans ce même homme qu'on trouve des » morceaux qui élèvent l'imagination et qui pénètrent » le cœur. C'est la vérité, c'est la nature elle-même » qui parle son propre langage sans aucun mélange » d'art. C'est du sublime, et l'auteur ne l'a point » cherché. » — Il osait donner la traduction littérale du monologue d'Hamlet : To be

Qu'on juge de l'étonnement des lecteurs de Versailles !

Ce n'était pas seulement Shakspeare , Newton , Locke, qu'il faisait connaître à la France, c'étaient

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Pope, Adclisson, Prior, Swift, Congréve, ïhomson, Hilton, Dryden, Waller. Parmi nos écrivains, le seul la Fontaine jusqu'ici avait un peu connu la littérature anglaise. Mais tout ce qui n'était point France aux yeux des Français semblait ne mériter aucune attention. Voltaire nous accoutuma, non pas certes à perdre le sentiment national, mais à retendre, à le propager et l'enrichir ; avec lui commença entfe toutes les nations un grand commerce littéraire et philosophique; il prenait de chacune ce qu'elle avait de meilleur, et, en le donnant à la France, il le donnait au monde, car chaque peuple, et surtout l'Angleterre, semble exister pour soi, mais la France existe pour le monde : ce qui est à elle est à tous. Newton lui-même ne fut connu et adopté de l'Europe que lorsqu'il eut passé par la France; la gloire de Shakspeare ne devint européenne que lorsqu'elle eut reçu la sanction de la France. Voltaire voulait donc une littérature qui, en restant la plus haute expression de l'esprit national, devînt en même temps l'expression de la pensée humaine. Cela seul lui paraissait digne de la France; il voulait que par elle on entendît enfin la voix du monde. Voilà pourquoi il s'applique avec tant d'ardeur à retrouver chez toutes les nations , même les plus sauvages , la manifestation d'une même conscience et d'une raison commune. 11 comprit et voulut faire comprendre à tous que, malgré leurs cultes divers, les nations sont sœurs ,

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nées pour l'amour, non pour la haine et la guerre.

Sa joie la plus vive, je l'ai dit, fut Newton : plus il étudiait ce grand homme, plus il lui semblait apercevoir en lui quelque chose de véritablement divin. Sa vie, ses mœurs, tout était digne d'un respect éternel aussi bien que ses livres sur l'attraction, sur la lumière et sur le calcul de l'infini. Newton n'avait pas été seulement le plus profond génie spéculatif, il avait été un artisan habile (comme nous avons vu Watt depuis) : de ses propres mains il avait construit le premier télescope de réflexion. Un tel homme honorait toute l'espèce humaine, et montrait jusqu'à quelle puissance et quelle élévation peuvent atteindre son génie et sa sagesse.

Et cependant, dans ce génie même, une chose affligeait Voltaire : Newton s'était mêlé aux disputes théologiques de son temps, il avait en quelque sorte fortifié l'esprit de secte en se faisant, peu s'en faut,

de la doctrine d'Arius Il avait (comme chez nous

Bossuet, hélas!) commenté l'Apocalypse, et il y avait cru voir que le pape était l'antechrist. Rien n'affligeait plus Voltaire qu'une telle faiblesse dans un si grand homme. « Ah! disait-il, quelle pauvre espèce » que le genre humain , si le grand Newton a cru » trouver dans l'Apocalypse l'histoire présente de » l'Europe! »

La nouvelle de la mort d'une sœur qu'il aimait beaucoup vint aussi, pendant quelque temps, le

replonger dans ses sombres pensées. Sauf les Lettres anglaises, adressées à Thinot, il n'est resté de lui, pendant son séjour à Wandsworth, qu'une lettre, elle est adressée à la présidente de Bernières. « Souvenez- » vous quelquefois de moi, lui dit-il, et mettez la » constance dans l'amitié au nombre de vos vertus. » Peut-être que ma destinée me rapprocbera un jour » de vous. Laissez- moi espérer que l'absence ne » m'aura point entièrement effacé de votre idée, et » que je pourrai retrouver dans votre cœur une pitié » pour mes malbeurs qui, du moins, ressemblera à

» F amitié

»... Je pourrai bien revenir à Londres incessam- » ment et m'y fixer. Je ne l'ai encore vu qu'en pas- » sant. Si à mon arrivée j'y trouve une lettre de vous, » je m'imagine que j'y passerai l'hiver avec plaisir, si » pourtant ce mot de plaisir est fait pour être pro- » nonce par un malheureux tel que moi. C'était à ma » sœur à vivre et à moi de mourir; c'est une méprise » de la destinée. Je suis douloureusement affligé de » sa perte. Vous connaissez mon cœur, vous savez » que j'avais de l'amitié pour elle, je croyais bien » que ce serait elle qui porterait le deuil de moi. » Hélas ! madame, je suis plus mort qu'elle pour le » monde et peut-être pour vous. Oubliez tout de » moi... »

Ce chagrin était augmenté par la douleur de se sentir en exil. Il est vrai qu'on lui fît à Londres un

accueil capable de le consoler des persécutions qu'il avait essuyées dans sa patrie. La Henriade, qu'il ne lui avait pas été permis en France de dédier au roi, la reine d'Angleterre se faisait un honneur aux yeux de l'Europe d'en accepter l'hommage. Dans l'épître dédicatoire, écrite en anglais, mais brève et pleine de noblesse, Voltaire fait très bien comprendre qu'en composant ce livre il eût moins pour but le poëme en lui-même que de faire entendre aux rois et aux peuples quelques vérités utiles. — « Votre Majesté, » lui dit-il, trouvera dans ce livre des vérités bien » grandes : la morale à l'abri de la superstition , » l'esprit de liberté également éloigné de la révolte » et de l'oppression, les droits des rois toujours assu- » rés et ceux du peuple toujours défendus. Le même » esprit dans lequel il est écrit me fait prendre la » liberté de l'offrir à la vertueuse épouse d'un roi » qui, parmi tant de têtes couronnées, jouit presque » seul de l'honneur sans prix de gouverner une nation » libre. »

Telle fut la manière dont il acquitta envers l'Angleterre la dette de l'hospitalité.

Après deux ans de séjour à Wandsworth , il vint s'installer à Londres, ainsi qu'il l'avait écrit à madame de Bernières, et il y resta un an, continuant ses recherches et ses conversations. Il les continua si bien, qu'il finit (on est honteux de le dire) par devenir suspect au gouvernement britannique : on prit

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Fauteur de la Henriade , le propagateur futur des doctrines de Newton . pour un espion du roi de France.

Eh! milords, Voltaire est plus que cela : au milieu de l'Europe féodale, entre les rois et les peuples, il est l'espion des temps à venir ; son œil est celui de la justice, son oreille est celle où seront entendus les cris de toutes les victimes du fanatisme et de la tyrannie. Le rapport que cet espion prépare ne sera pas seulement déposé aux mains d'un roi impuissant, quel qu'il soit , à remédier seul à tant de désordres et à tant de misères, il sera dans des centaines d'écrits, de discours, de pamphlets, depoëmes, proclamé à grand bruit par d'infatigables hérauts en présence des nations assemblées , et les principaux Pères réunis en ce libre concile , sous la présidence de Voltaire, s'appelleront Montesquieu , Bufïon, J.-J. Rousseau, d'Alembert , Diderot , Newton , Locke , Beccaria , Algarotti , Franklin (Franklin dont Voltaire bénira l'entreprise , lorsqu'il s'agira d'affranchir l'Amérique). Ah! milords, en sages politiques, prenez garde !

Heureusement, dans l'intervalle de trois ans que Voltaire passa en Angleterre, des changements eurent lieu en France dans le ministère, et il lui fut permis de revoir sa patrie. lien profita vite, car les choses pouvaient changer de nouveau. Il dit adieu en grande hâte à milord Bolingbroke , à M. Falkener, à Pope , à

Shaftesbury, à tous les frec thinkers, et le voici de retour au milieu des chers Welches.

Les Welches sont grands questionneurs. Pour éviter leurs importunités , Voltaire n'avertit de son retour que quelques amis, et alla se loger incognito dans une petite maison du faubourg Saint-Marceau. Au milieu du désordre où il trouvait la France, agitée par une bulle du pape et par les horribles miracles des convulsionnaires jansénistes sur la tombe du diacre

. Paris, ne pouvant retenir sa pensée et s'attendant à toute heure à quelque nouveau coup de foudre (la Bastille ou l'exil), il se disposait à mettre en ordre et en petits paquets pour la circulation l'étonnante cargaison scientifique qu'il avait apportée d'Angleterre. Les Welches étaient fous de théâtre, il termine vite

1 deux tragédies commencées à Wandsworth, dont Tune, 7a Mort de César, était (autant que les règles le permettaient) imitée de Shakspeare; mais, pour préparer le public à cette innovation , il jugea à propos de donner d'abord Brutus. La dernière scène de cette tragédie était certainement une des plus belles qu'il y eut au théâtre : jamais , depuis Corneille , d'aussi nobles accents n'avaient retenti sur la scène française. Mais Voltaire aurait dïi prévoir que ce joli

monde des petits soupers ne comprendrait plus ce langage : la pièce n'eût que peu de succès -, il reconnut son erreur. « Sur les théâtres de Londres, dit-it, on » bat des mains au mot de patrie, et sur ceux de Paris » à celui ft amour. » Aussi, avant de hasarder la Mort de César devant nos petits messieurs de Versailles, se promit-il bien, pour les satisfaire, pour les forcer à l'applaudir, de leur donner une pièce où tout serait amour. Avant de prendre la parole sur les choses plus sérieuses qu'il voulait enseigner à la France, Voltaire tenait à donner à son nom l'autorité d'un grand succès.

Brutus cependant fut traduit dans toutes les langues. L'auteur ne l'imprima en France qu'avec les plus grandes précautions et en raccompagnant d'une longue préface sur les différences entre la tragédie française et la tragédie anglaise, et il dédia sa pièce à rnilord Bolingbroke*

« Si je dédie à un Anglais, lui dit-il, uu ouvrage » représenté à Paris , ce n'est pas, milord, qu'il n'v » ait aussi dans ma patrie des juges très éclairés et » d'excellents esprits auxquels j'eusse pu rendre cet » hommage. Mais vous savez que la tragédie de Bru- » tus est née en Angleterre ; vous vous souvenez que, » lorsque j'étais retiré à Wandsworth , chez mon ami » M. Falkener, ce digne et vertueux citoyen, je m'oc- » cupai chez lui à écrire en prose anglaise le premier » acte de cette pièce à peu près tel qu'il est aujour- » d'hui envers français..., »

Cette tragédie imprimée, répandue déjà dans toute l'Europe , le voiei qui songe à s'essayer dans un autre genre , à se faire applaudir par un livre d'histoire. Il quitte pour un instant Sophocle, Eschyle, Shakspeare; il lit et relit Quinte-Curce, étudie cet admirable récit de la vie d'Alexandre de Macédoine. Le héros de son premier livre d'histoire sera presque un héros de roman. Les femmes, les enfants, prendront plaisir à le lire, et, sans sortir un instant de la réalité, pouvant alléguer des preuves irrécusables de tous les faits qu'il avance , il se prépare à raconter une série d'aventures inouies dignes des temps fabuleux. Ce livre sera l'admiration des sages et le charme de tous.

Quelques relations avec des Suédois illustres lui avaient permis de recueillir les circonstances les plus importantes de la vie de Charles XII- il s'entoura de nouveaux renseignements et se mit à l'œuvre. Peu à peu cependant le bruit se répand de sa présence à Paris : quelques curieux découvrent sa retraite ; il comprend que , pour conduire à fin tranquillement l'œuvre commencée, il faut se dérober aux oisifs. Il i écrit à un de ses amis, M. de Formont : «Le séjour » de Paris commence à m'épouvanter; on ne pense » point au milieu du tintamarre de cette maudite » ville. » Il se décide à se retirer -en province. Attiré par le souvenir de son ancienne amitié pour Cideville, avec qui il n'avait point cessé d'être en relation et qu'il désirait revoir, curieux d'ailleurs d'étudier la

véritable situation de l'esprit public en province, il choisit , pour lieu de sa retraite , Rouen , la patrie de ses amis Cideville et Formont , et la grande ville la plus rapprochée de Paris , et celle aussi d'où il lui était le plus facile , en cas d'alerte , de regagner Londres ou Amsterdam.

Il venait, en effet, à Paris, de soulever contre lui un nouvel orage par une pièce de vers sur la mort de mademoiselle Lecouvreur, célèbre actrice empoisonnée par une princesse et à qui Ton refusait la sépulture. Voltaire avait vu les Anglais ensevelir une de leurs actrices avec pompe dans une église de Londres : qu'on se figure son indignation contre les Welches ! Chose étrange! tout le monde, ses ennemis même, malgré eux, retenaient par cœur cette poésie sur mademoiselle Lecouvreur, surtout ce vers :

Elle a charmé le monde et vous l'en punissez !

De nouveau on parla d'exil et de Bastille. Voltaire disparut, fit croire qu'il était retourné en Angleterre, et vint se réfugier, en grand silence, dans une petite chambre chez un libraire de Rouen, le libraire Jore, auquel il vendit les Lettres anglaises. Hélas ! le pauvre Jore ne prévoyait pas que ces lettres , qu'il se hâta trop d'imprimer, seraient confisquées, qu'elles seraient ainsi la cause de sa ruine et qu'elles le feraient mettre à la Bastille.

Malgré Charles XII, il n'abandonnait pas son projet d'une tragédie toute d'amour. Le voici, àRouen, qui entreprend la tragédie tfÊryphile. Il se remet dans lesimpossibilités d'une imitation shakspearienne • il veut, sur notre théâtre, reproduire quelques scènes d'Hamlet. Jamais pièce ne lui coûta plus de travail, il la déchire, la refait à plusieurs reprises. Il tient à faire paraître et parler l'ombre d'Amphiaraùs ; mais comment accommoder cette ombre avec les idées philosophiques? Le moyen de faire accepter une telle scène au milieu des lecteurs du Dictionnaire de Bayle et de Y Histoire des oracles? Aussi cette ombre d'Amphiaraùs laisse- 1- elle philosophiquement entrevoir qu'elle pourrait bien être une machine mise en jeu par le grand prêtre... Ah ! nous voilà bien loin des terreurs de Shakspeare ! Tout cela devient presque grotesque; aussi lorsqu'il fit représenter sa pièce deux ans plus tard, en 1732, n'eut-elle point de succès. Lui-même il la retira du théâtre et il ne l'imprima jamais dans ses œuvres ; il en conserva seulement quelques vers qu'il trouva moyen de placer ça et là dans d'autres pièces.

Mais entre Brutus et ce nouvel échec dramatique, n'oublions pas qu'il y eut le succès immense de Charles XII, succès qu'aucun livre d'histoire n'avait obtenu jusque-là. Vingt éditions épuisées en un an !

Après cinq mois de séjour à Rouen , séjour entre-

coupé deux ou trois fois de promenades chez des amis, à la Rivière-Bourdet et à Catiteleu, un des plus beaux lieux de la terre, il alla passer un mois dans cette inaccessible thébaïde normande du bon Cideville, à Cideville, ou il dessina, dit-on, de sa propre main, les lambris de l'église, qui, depuis ce temps-là, est restée, assure-t-on, ensorcelée, hantée par le diable dans la personne de ses curés. Cideville était marguillierde sa paroisse-, mais Voltaire l'enlevait à ces honorables fonctions pour le consulter sur Êryphile et Charles XII, toujours à l'œuvre, corrigeant sans cesse les anciens ouvrages et en préparant de nouveaux, et sur le point, par la publication des Lettres anglaises, d'allumer l'incendie philosophique qui devait consumer le vieux monde; n'ayant qu'une crainte, celle de mourir bientôt, car le voici qui a trente-sept ans, et sa santé est toujours restée faible. A Rouen, tout en composant Êryphile et Charles XII, jl avait été forcé de garder souvent le lit; malgré cela, réservant sa mélancolie pour lui seul, il est aimable, il est causeur, il est gai avec le cher Cideville. Au sortir de chez lui, avant de quitter cette belle et riche Normandie, qu'il se promettait bien de revoir, il alla visiter au village de Déville , près Rouen, un autre de ses amis. Je constate cela parce que Voltaire fit un miracle à Déville. Il y guérit un paysan de la fièvre, et les gens du pays le prirent pour un sorcier. Gideville écrivit gaiement à M. de Formont cette

curieuse aventure dans une lettre mêlée de petits

vers

Pour avoir délivré Un manant de la fièvre tierce , Le village s'est figuré Que notre homme était en commerce Avec quelque diable juré.

Encouragé par le succès sans scandale de Charles XII , il revint à Paris -, mais, dans ces entrefaites, un nouveau malheur lui arrive : il perd son ami M. de Maisons (dont il avait brûlé le château). Quelques mois après, dans le Temple du goût, petit opuscule dédié à Cideville, il s'écrie, à propos de cette mort :

Hélas ! depuis le jour où j'ouvris la paupière , Le ciel pour mon partage a choisi les douleurs; Il sème de chagrins ma pénible carrière.

A mesure que sa propre existence s'assombrit, Voltaire semble de plus en plus destiné à vivre a lui seul la vie de tout un monde d'opprimés et de malheureux. La fortune, en le désintéressant de lui-même, le prépare d'autant mieux à devenir l'homme de tous. Son opinion ne sera pas une opinion individuelle.

mais l'opinion d'un siècle. S'il parle, s'il crie, s'il implore, s'il juge et condamne, ce n'est plus la voix d'Arouet de Voltaire, c'est la voix de l'Europe. Cette voix, l'univers la reconnaît pour sienne, car depuis trois siècles elle n'a pas cessé de se faire entendre, mais jamais encore avec cette puissance. Jusqu'ici inclinée devant les rois et les prêtres, au xvie siècle, en Rabelais, elle n'avait pu se faire entendre qu'en faisant la folle (comme autrefois Brutus); pour la première fois les rois et les prêtres allaient s'incliner devant elle. Rois, pape, empereurs, dans quelques années lui feront hypocritement leur cour : Voltaire aura pour porte-encensoirs Frédéric II, Benoît XIV, Catherine de Russie. Mais n'anticipons pas-, au temps où nous sommes, il ignore encore l'importance du rôle qu'il va jouer; ce rôle même, avouons-le, ne pouvait prendre toute sa grandeur qu'aux yeux de la postérité. Les grands hommes, emportés dans le tourbillon et l'orage, agités de passions diverses, presque toujours ont ignoré eux-mêmes combien ils étaient sacrés pour le mondé. Il n'appartient à personne, en effet, de se voir soi-même, dès cette vie, au rang des immortels. Voltaire railla souvent les apôtres et prophètes, sans prévoir que lui-même serait appelé apôtre et prophète par les générations qui viendraient après lui. Eût-il cru qu'un immortel capitaine, que le plus grand homme du siècle suivant pourrait dire : La France est de la religion de Voltaire ?

Cependant il n'en suivait pas moins le mystérieux instinct, la voix inspiratrice qu'il entendait en lui. Il obéit au Dieu intérieur, ce fut sa gloire, son mérite, sa vertu ; il suivit héroïquement cette lueur de l'àme, elle le conduisit aux splendeurs éternelles. Au lieu de vivre une existence éphémère, comme il eût fait s'il eût vécu pour lui seul, en se faisant l'homme de tous, il eut cette récompense de manifester comme on ne l'avait jamais fait, la force invincible de l'esprit, et rien aujourd'hui n'est plus capable de raffermir la foi, que le spectacle de la vie de Voltaire. Mens agitât molem : l'esprit est le maître du monde, voilà ce que

sa vie nous enseigne.

Il est vrai qu'en 1732, au milieu d'un siècle imbécile, dans un pays troublé par une bulle et par les sorcelleries du cimetière Saint-Médard, aucun grand homme depuis le dernier règne ne s'étant révélé (excepté Montesquieu dans les Lettres persanes), Voltaire, doutant encore lui-même si le monde peut être réformé, ne songe guère à se donner autrement que comme un littérateur, un poëte. S'il lance les Lettres anglaises, c'est un essai tenté pour découvrir les bornes du possible dans la propagation de l'esprit de réforme, et pour se montrer jusqu'à quel point l'opinion, reine future des nations, peut être enlevée au monde féodal.

Rentré à Paris, il donne Éryphile; mais Éryphile est sifflée. Il ne se décourage pas : son cœur est plein,

et il voit bien qu'il ne lui faut qu'un sujet pathétique pour exprimer ce moment de sa vie, pour donner cours à ses tristesses, à ses passions. D'ailleurs, pour plaire à ses compatriotes, il fallait une pièce d'amour. Il cherche dans l'histoire, mais aucun sujet ne s'offre à lui assez dramatique pour exprimer les sentiments tendres et terribles qui s'agitent au fond de son cœur. Abandonnant donc et l'histoire et toutes les voies connues, renonçant même à imiter, pour le faire connaître à la France, ce vilain Shakspeare (auquel il attribuait de n'avoir pas réussi dans sa pièce, et contre qui, à partir de cette époque, il conserva toujours quelque humeur), il imagine un roman, il trouve Zaïre! Sa joie, son enthousiasme, le débordement de son cœur sont tels, qu'en dix-sept jours la pièce est terminée. Son âme s'est coulée d'un seul jet dans ce moule.

On joue la pièce, tout est en pleurs, tout frémit aux fureurs d'Orosmane ; les accents sacrés de Polyeucte, les voici retrouvés par le vieux Lusignan; la philosophie, la religion, font entendre leur voix et semblent se confondre. Ni Racine, ni Corneille, n'ont mieux exprimé les emportements de l'amour-, les spectateurs oublient le théâtre, les acteurs : c'est la réalité même. Et puis, quoique transportés dans ce lointain Orient, c'était la patrie, c'étaient des Français qu'ils retrouvaient au théâtre-, on y parle de Paris, des bords de la Seine... Le siècle renaît aux émotions vraies,

rentre dans la nature. Les roués de la Régence se retrouvent hommes. Quelques familles y voyaient ressusciter leurs illustres ancêtres, le public n'y applaudissait plus Agamemnon ou Oreste, mais des héros français. Le Dieu des chrétiens, Jésus-Christ (chose hardie) y est désigné comme jamais il ne l'avait été sur la scène :

Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes , Pour toi , pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes.

Voilà pour la religion. Des modèles de vertu sont présentés dans les deux religions musulmane et chrétienne , voilà pour la philosophie !

Zaïre fut la joie de ce temps. A sa voix, l'amour, dans bien des cœurs, remplaça la débauche. Les femmes applaudissaient Voltaire; on le recherchait, on voulait lire son Charles XII, sa Henriade, on en lisait jusqu'aux notes; on lisait V Essai sur les guerres civiles qui accompagnait les dernières éditions. Tous demandaient ses livres, tous en avaient soif, toute àme s'y voulait rajeunir. Et Zaïre , chaque soir, reparaissait sur tous les théâtres de France, au milieu des applaudissements, des transports et des larmes

Dirai-je que deux ou trois gazetiers, opprobre de la littérature, firent de la critique et se firent huer?

Mais qu'importent des gazetiers? Pour ne pas sentir une telle œuvre, de tels vers, il fallait être la plus abandonnée créature , un abbé Desfontaines , un Fréron. Zaïre fut l'étincelle du siècle, elle en fut la vraie renaissance. Tout ce qui était jeune y puisa son élan et sa flamme. Voltaire ne venait pas seulement de faire un chef-d'œuvre-, le génie s'allume au génie, il venait de créer des grands hommes : les J. J. Rousseau, les Buffon, les d'Alembert, les Diderot, furent comme évoqués par cet éclat sublime. On vit que tout n'était pas dit; que tout, au contraire, était encore à dire et à faire, et qu'il s'agissait, en littérature, en philosophie, en politique, de la création d'un nouvel ordre de choses. Le monde se retrouvait comme aux premiers jours. Les âmes candides s'emplissaient de délices, et, trente ans plus tard, si l'on eût interrogé les grands hommes du siècle, tous auraient retrouvé dans leur souvenir ce moment de Zaïre. Quand un tel chef-d'œuvre est donné au monde, celui même qui en est l'auteur ne peut savoir l'étendue de la tâche qu'il accomplit ; car il devient, même à son insu, une des colonnes de la conscience publique. Heureux et bénis ceux qui , chez un peuple , ont entretenu l'enthousiasme , ont éveillé et fortifié la conscience !

Celui qui fut le plus agrandi parle succès de ZcCire, ce fut Voltaire lui-même : plus de repos, chefs-d'œuvre sur chefs-d'œuvre! En ce moment, il chante, il fait

un opéra; Rameau le met en musique, et toutes les voix avec lui répètent :

Peuple, éveille-toi, romps tes fers, Remonte à ta grandeur première!

Peuple , éveille-toi , romps tes fers, La liberté t'appelle !

Ce mot liberté résonnait tant de fois dans cet opéra de Samson, que l'on n'en permit pas la représentation : « On était bien aise , » dit Voltaire , « de mortifier » Rameau, » à qui les conservateurs de la vieille musique avaient déclaré une guerre terrible. On disait aux admirateurs de Voltaire que cette interdiction frappait sur Rameau, et aux admirateurs de Rameau qu'elle frappait sur Voltaire. En voulant ne blesser personne, on mécontentait tout le monde.

Le libraire Jore , cependant, voyant le moment favorable, se hâtait d'imprimer les Lettres anglaises. Il crut, comme Voltaire, qu'à la suite du succès de Zaïre elles pourraient passer. L'autorité, en effet, respecta ou sembla respecter celui que l'Europe entière couvrait de ses applaudissements, mais elle frappa sur le libraire : l'édition est saisie; Voltaire prend la parole en faveur de Jore, on met Jore à la Bastille. Voltaire, malgré tout, remue auprès de quelques amis et délivre Jore. Il affirme, du reste, que les Lettres anglaises n'ont point été écrites en vued'être publiées; qu'adressées d'Angleterre à un ami, elles se trouvent

imprimées et répandues sans sa participation. Pendant que Ton confisque l'édition de Jore, des libraires de Londres impriment à milliers d'exemplaires les Lettres anglaises, les font entrer en fraude, etlaFrance, en quelques jours, s'en trouve inondée. Tout les lii, tout les dévore, tout apprend à connaître une nation libre ; une philosophie nouvelle, celle de Newton, est révélée au monde, qui doit, fondée sur l'expérience, réduire en poudre tous les autres systèmes. Descartes lui-même y doit passer. Voltaire proteste de nouveau qu'il n'est pour rien dans cette propagande; mais en vain : « Cartésiens, malebranchistes, jansénistes, tout se déchaîne. » Et nonobstant ses protestations, on le menace de la Bastille. L'édition de Londres ne pouvant suffire, il s'en imprime une autre à Paris, clandestinement et àl'insu de Voltaire. Le péril augmente pour lui : visites domiciliaires, saisie de ses papiers, pillage de son argent emporté dans une armoire mal fermée, répandu en route et ramassé par les agents du commissaire de police. « Tout a été au pillage, » écrit-il à un de ses amis.

Ah ! les Welches ! les Welches ! . . . Il dédie Zaïre à un Anglais , simple citoyen , négociant , son ancien hôte, M. Falkener.

« Tout semble, lui dit- il dans cette dédicace im- » primée en tête de sa pièce, tout semble ramener » les Français à la barbarie dont Louis XIV et le » cardinal de Richelieu les ont tirés. »

Il voyait la royauté, la noblesse, la nation entière marcher à sa décadence; il voulut montrer à ses compatriotes que leurs pères avaient été grands, il se mit à écrire le Siècle de Louis XIV.

Que dit-il dès le premier chapitre? « A commencer » depuis les dernières années du cardinal de Riche- » lieu jusqu'à celles qui ont suivi la mort de Louis XIV, » il s'est fait dans nos arts, dans nos mœurs, comme » dans notre gouvernement, une révolution générale » qui doit servir de marque éternelle à la véritable » gloire de notre patrie. Cette heureuse influence ne » s'est pas même arrêtée en France, elle -s'est éten- » due en Angleterre, elle a excité l'émulation dont » avait alors besoin cette nation spirituelle et hardie ; » elle a porté le goût en Allemagne , les sciences en » Russie; elle a même ranimé l'Italie qui languis- » sait... »

C'était donc une révolution qu'il s'agissait de conti- I nuer et d'étendre ; là était la véritable gloire de notre patrie. Voilà ce qu'au nom de l'histoire il allait enseigner aux hommes d'Etat présents et futurs.

Ces travaux sérieux étaient entremêlés par Voltaire, pour son propre délassement et pour égayer ses amis, de mille et mille bagatelles en prose et en vers, imprimées souvent à son insu et que se disputaient les lecteurs. Il avait dédié à Cideville le Temple du goût ; il y ajoute le Temple de l'amitié, et voici ces deux petits poëmes datis lesmains du public. Le croira-t~on ?

le Temple du goût souleva des orages. Il avait eu le malheur d'y nommer tous les écrivains , tous les artistes dignes, selon lui, d'être admis dans le temple du goût. Messieurs tels et tels qui ne s'y trouvèrent pas se fâchèrent, accusèrent de jalousie l'auteur de Zaïre... Alahonne heure! mais il n'y avait pas là de quoi l'inquiéter dans sa personne. Un coquin , traducteur de Virgile , plus dépité que les autres, le désigna aux fureurs bigotes pour la pièce de vers sur la mort de mademoiselle Lecouvreur. Et de nouveau voici Voltaire menacé de l'exil. Rappellerai-je que monsieur le traducteur de Virgile, Formosum pastor..., avait été par Voltaire lui-même retiré de Bicètre , où il avait été mis pour ses familiarités trop grandes avec de petits ramoneurs? Nous aurons bien des fois encore le chagrin de voir reparaître ce polisson parmi les ennemis de Voltaire.

Au milieu des cabales suscitées parles Lettres anglaises, Voltaire continuait, au théâtre , d'emporter tous les cœurs : pas un Français jeune qui ne rêvât de trouver sa Zaïre, pas de femme qui ne rêvât un cœur d'Orosmane! Le plus ému, c'était Voltaire; c'était en lui que s'était allumée la plus forte passion, quoique cette passion , chez lui, fût encore dans le

vague. Parmi les admiratrices dont il reçut les félicitations , il rencontra une dame jeune encore , qu'il avait connue autrefois toute petite fille chez le baron de Breteuil, son père, maintenant épouse d'un officier des armées du roi. A la fois enjouée et sérieuse, pleine d'esprit, d'érudition et d'amour de l'étude, tout en elle enchanta Voltaire. 11 fut ravi de trouver dans une jeune femme, outre les charmes de son sexe, toutes les qualités de raison et de caractère qu'il eût pu demander à un honnête homme. Chaque jour il venait causer, s'épancher auprès d'elle. Il ne la pouvait voir assez. Qu'on juge, de son côté, si, au milieu de toutes les femmes qui, de loin, adoraient Fauteur de Zaïre, elle fut fière de recevoir tous les jours ses hommages! Il s'établit entre eux une liaison qui ne devait finir qu'à la mort. Voltaire lui proposa de se retirer ensemble à la campagne , de fuir Paris. Elle était jeune, belle, fêtée, recherchée, déjà célèbre par son esprit et sa science : elle consentit à cette retraite. Retraite? Non : elle sentit bien que là où serait Voltaire , là serait toujours le point vraiment le plus peuplé de la terre, le centre du monde, la cité de l'esprit. Cette dame était la marquise du Chatelet. Accoutumée depuis quelques années à vivre éloignée de son mari, elle accepta la proposition de Voltaire, emmena avec elle son fils , dont elle voulait faire l'éducation elle-même, et ils allèrent s'établir à Cirey, ancienne maison située dans l'étroite et charmante

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vallée de la Blaire; entre Lorraine et Champagne. Elle appartenait à madame du Chatelet; mais, abandonnée depuis nombre d'années , des réparations, des agrandissements même étaient indispensables pour la mettre en état d'être la résidence d'une dame élevée dans F élégance de Versailles et qui avait tabouret cbez la reine Ces embellissements eurent lieu- Voltaire dessina lui-même les jardins, et lit, à ses propres Irais, bâtir une galerie pour sa bibliothèque, ses instruments de physique, de chimie, d'astronomie, pour ses collections de toutes sortes, qu'il se proposait d'augmenter encore , et pour y faire ses expériences scientifiques.

Les esprits d'élite, à cette époque, se tournaient vers les sciences, et il semblait que les lettres ne dussent plus exister que pour leur servir d'instrument de propagation. « Malheur, disait Voltaire, malheur, » surtout dans ce siècle, à un versificateur qui n'est » que versificateur! » Buffon venait depublierles premiers livres de son Histoire naturelle ; mais ce qui frappait encore plus les imaginations, c'était de voir une compagnie desavants intrépides, ayant à leur tête laCondamine, Clairaiilt, 31aupertuis, mettre à la voile vers les régions polaires pour une entreprise qui, si elle réussissait, devait être la gloire de l'esprit humain. Le grand Neivton avait enseigné, à priori, que la terre est aplatie aux pôles : il s'agissait, pour vérifier cette assertion de la science, de déter-

miner exactement la figure de la terre et (Je constater si les oscillations du pendule s'accéléraient vers les pôles , ainsi que l'avait annoncé Newton Tous les penseurs en Europe attendaient avec impatience le retour des philosophes argonautes. Les hommes de quelque mérite étaient tous occupés d'études sérieuses : le jeune d'Alembert, sur les pas des Clairault, des S'gravesende, des Bernouilli, allait perfectionner les mathématiques et la géométrie , hase commune de toutes ces sciences. L'abbé Nollet, célèbre alors, le marquis de Romas, moins connu, d'autres encore, tiraient la physique du chaos et faisaient les premières expériences sur l'électricité. M. de Réaumur, Tannée même où Voltaire se retirait à Cirey, commençait la publication de ses admirables mémoires sur les insectes. De grands philosophes surgissaient partout : en Angleterre, les travaux de Newton; en Allemagne, les doctrines deLeibnitz, mort seulement depuis quelques années, étaient dans toute leur vigueur. Chez nous, on savait que le président de Montesquieu s'occupait d'une histoire de la législation chez tous les peuples. On comptait sur ce grand ouvrage pour y puiser les éléments d'une réforme universelle des lois et des constitutions de l'Europe. En attendant ce livre , auquel l'auteur, enfermé dans son château de la Brède, travaillait avec une infatigable patience, on applaudissait les dix-huit gros volumes de Rollin sur l'histoire ancienne. Cette bis-

toire , le célèbre défenseur de V université ne l'apprenait pas au monde , il la tirait des auteurs grecs et latins pour la rendre accessible à tous dans un langage simple. Mais c'était un triomphe pour la philosophie qu'une publication où tous pouvaient voir qu'il y avait de la grandeur et de la morale possibles pour les nations en dehors du christianisme : aussi, tout le xvinc siècle reçut-il avec acclamation l'œuvre du bonhomme Rollin, qui ne savait lui-même comment s'expliquer un tel succès.

Voltaire, appelé à présider aux destinées de son siècle , ne pouvait donc rester étranger à ces travaux. Aussi, au milieu même des maçons et des architectes qui réparaient la maison de Cirey, le voyons-nous occupé du newtonianisme et d'expériences sur le feu, ou bien encore absorbé dans le calcul des forces motrices. Préalablement il se dispose à publier les Éléments de philosophie de Newton. Ce n'était plus une philosophie d'hypothèses (hypothèses non ftngo), c'était une révélation des lois mêmes de l'univers, révélation devant laquelle l'incrédulité ne lui semblait plus possible. « Je ne sais, disait-il, s'il y a une preuve » métaphysique plus frappante et qui parle plus for- » tement à l'homme que cet ordre admirable qui règne » dans le monde, et si jamais il y a eu un plus bel » argument que ce verset : Cœli enarrant gloriam » Dei. Aussi vous voyez que Newton n'en apporte point » d'autre à la fin de sonOptique et de ses Principes. »

Pendant qu'il travaille à propager en Europe les découvertes newtoniennes , Emilie (c'était le nom de madame du Chatelet) traduit et commente les œuvres de Leibnitz. Voltaire rêvait quelquefois de fonder une colonie de philosophes, d'organiser une sorte d'armée destinée à répandre en tous lieux les doctrines nouvelles. Emilie voulait au moins lui servir de second. Il était enchanté de voir une jeune femme qui aimait les plaisirs se faire avec lui philosophe et géomètre ; il est vrai qu'elle avait pour la géométrie surtout des dispositions qui se sont rencontrées rarement même chez les hommes : ainsi , au jeu , où madame du Chatelet était très ardente, on la vit souvent faire de mémoire des multiplications de neuf chiffres.

Peu de temps après leur installation à Cirey, l'Académie des sciences ayant proposé pour sujet de prix une dissertation sur la nature du feu (dont les savants étaient alors fort occupés) , Voltaire et madame du Chatelet concoururent tous les deux séparément et traitèrent la question a des points de vue différents.

Ces travaux ne les empêchaient point de songer l'un et l'autre aux embellissements de Cirey. Ils espéraient, à moins queTexil encore ne vînt frapper Voltaire , y passer une partie de leur vie ou au moins faire de cette retraite un repaire habituel , un asile pour la philosophie. Voltaire eût voulu s'y bâtir contre les préjugés de son temps une citadelle d'où il put

faire entendre la vérité, d'où il pût attaquer toute hypocrisie, toute injustice; d'où il pût vaincre tous les ennemis de la raison et de l'humanité (Êcr. Vinf. : écraser l'infâme, c'était son mot d'ordre). Delà son ardeur à se ménager des alliés puissants. Au temps où nous sommes , son ambition était de faire entrer dans son plan quelques tètes couronnées. 11 se souvenait aussi d'avoir vu des citoyens libres en Angleterre, et il eût été fier de fonder chez ses compatriotes cet ordre nouveau que malheureusement ils ne connaissaient pas.

Mais ce qu'il voulait fuir surtout, c'était la misérable profession t d'homme de lettres : et ceci pour donner plus d'autorité à ses livres et pour augmenter leur action immédiate. 11 sentait que l'homme de lettres , pour être pris au sérieux , doit avoir une base , doit être engagé dans les mêmes intérêts que la partie du public à laquelle il s'adre'sse. Les écrivains, suivant lui, pour avoir une influence profonde sur les peuples , devaient cesser de former une caste à part. Sans doute, pensait-il, un philosophe peut, sans sortir de sa chambre, S£ livrer, comme Malebranche ou Leibnitz, aux spéculations les plus hautes ; mais le réformateur etlepubliciste doivent être mêlés à tous les intérêts de la république. Aussi raillait-il les politiques de cabinet. Il voulut donc que sa voix fût celle d'un citoyen et d'un riche négociant. I! recherche tout ce qui peut donner quelque importance

à sa personne; les titres et la fortune, à cause de cela, lui plaisent.

En partant pour s'établir à Cirey, il chargea l'abbé Moussinot, trésorier du chapitre de Saint-Méry , de diriger ses affaires à Paris : remboursements de créances , prêts sur hypothèques , rentes sur rhôtel de ville , placements divers , ventes , acquisitions, etc., etc.

Lui-même, devenu commerçant, ayant pris des actions nombreuses dans les fournitures de l'armée d'Italie, il vit sa part de bénéfices s'élever au delà de 600,000 livres (ce qui équivaut à plus d'un million de nos jours). Dans le commerce de Cadix, il a soin de n'aventurer ses fonds que par portions et sur plusieurs navires. Un seul fut pris, et les autres lui apportèrent des gains énormes.

Les hommes de lettres étaient bien étonnés de voir l'auteur de Zaïre et de la Henriade devenu négociant. Ils furent assez sots pour n'apercevoir point d'autre cause à cela que l'avarice. L 'avarice de M. de Voltaire devint le texte de cent libelles. Il répondit par des générosités, par des encouragements, aux jeunes poètes, aux jeunes artistes : il les enrôlait dans sa petite armée philosophique.

Pour mieux connaître tout, il voulut avoir un intérêt dans tout. Presque point d'entreprise financière et commerciale où l'on ne le voie engagé : ubiquité d'intérêts, d'études, de relations, qu'il le voulu! ou

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non , cela était indispensable à son rôle , et il y était emporté.

On comprend que la solitude de Cirey, animée tout à coup par une activité semblable, ne tarda pas à devenir une sorte de caravansérail de la philosophie où se rendaient chaque jour des voyageurs de toutes sortes et même de simples curieux. On voulait voir là, auprès d'Emilie, cet homme étrange à la fois poëte, philosophe, banquier, armateur. Madame du Chatelet donnait des fêtes-, on organisa un théâtre, et bientôt tout le monde sut que Voltaire y jouait dans ses propres ouvrages, qu'il faisait Orosmane, qu'Emilie remplissait le rôle de Zaïre. On parlait aussi de la jolie habitation qu'ils s'étaient bâtie; les grands princes, disaiton, avaient plus de luxe peut-être, mais le château de Cirey était un temple érigé au goût, aux beaux-arts, à l'amitié. L'imagination aidant, on se croyait dans un palais enchanté. L'architecture était romanesque et pleine de magnificence. Je ne sais quoi dans cette maison rappelait Athènes. On lisait en lettres d'or, au-dessus de l'entrée de la galerie de Voltaire :

Asile des beaux-arts , solitude où mon cœur Est toujours occupé dans une paix profonde , C'est vous qui donnez le bonheur Que promettait en vain le monde.

Et sur l'entrée du belvédère où travaillait Emilie :

Du repos , une douce étude , Peu de livres, point d'ennuyeux , Un ami dans la solitude , Voilà mon sort ; il est heureux.

L'Amour avait sa statue entre nos deux philosophes, et les visiteurs, au pied de cette statue, pouvaient lire ces deux vers :

Qui que tu sois , voici ton maître ; Il Test, le fut, ou le doit être.

C'est au milieu de cette vie d'études, de fêtes, d'entreprises commerciales, de procès, de maladies fréquentes, de persécutions et de fuites précipitées, qu'il trouva moyen, dans ses quinze ans de séjour à Cirey, de composer plus de cinquante ouvrages, parmi lesquels il faut compter, je ne dis pas des chefs-d'œuvre tels que Mahomet et Mérope, il les improvisait, mais des livres d'une érudition immense, V Essai sur les mœurs, le Siècle de Louis XIV.

C'est là aussi qu'il commença d'étendre à toute la terre cette correspondance inouïe qui forme aujourd'hui la partie la plus volumineuse, la plus importante, la plus charmante de ses œuvres. Je serai souvent tenté, clans ce qui doit suivre, de citer quelques-unes de ces lettres, mais d'avance j'y renvoie le lecteur. Cette correspondance est peut-être la seule œuvre de Voltaire qui n'ait pas vieilli. Ses œuvres

9/| VOLTAIHE.

littéraires, pour la plupart inspirées par le besoin du moment, empruntent à L'actualité même qu'il leur donnait à dessein, quelque ehose d'éphémère; mais dans sa correspondance, dans cette incomparable causerie de soixante années, on retrouve les côtés immortels de son âme : ce n'est plus œuvre de poëte, œuvre de philosophe ou d'artiste, c'est bien plus, c'est l'àme aimante, émue, passionnée, qui a fait de l'homme un philosophe, un poëte et un artiste. Qu'il me soit permis de citer une seule de ses lettres; elle est toute simple, elle est adressée à Thiriot, mais elle nous montre comment Voltaire aimait ses amis.

Thiriot, devenu célèbre par son amitié pour l'auteur de Zaïre et des Lettres philosophiques, se voyait partout accueilli et fêté; il s'était donc, quoique sans fortune, accoutumé à mener une vie oisive de soupers en soupers chez ses amis. Voltaire, rougissant pour lui et craignant l'avenir, plusieurs fois lui avait trouvé des emplois honorables, mais il en ajournait sans cesse l'acceptation. Ce n'était plus le charmant Thiriot d'autrefois, si noble, si délicat. Trop de folies avaient flétri son âme! Il avait dissipé quatre-vingts souscriptions de la Henriade, dont il avait été dépositaire ; cependant Voltaire lui laissait encore le profit de plusieurs de ses ouvrages (profit considérable) : il eut ainsi celui des Lettres philosophiques. Mais l'auteur de ces lettres y mit pour condition, afin de n'avoir pas l'air de lui faire une aumône, qu'il serait son

VOL! Al K t. 95

correspondant à Paris, qu'il le tiendrait au courant des plus importantes nouvelles... Malgré cela, Thiriot n'écrivait même pas à Voltaire, i! laissait paraître contre lui d'odieuses calomnies sans même Feu prévenir. Voltaire lui écrivit donc :

« Je ne vous reproche point de souper tous

. » les soirs avec M. de la Poplinière, je vous reproche » de borner là toutes vos pensées et toutes vos espé- » rances. Vous vivez comme si l'homme avait été créé » uniquement pour souper, et vous n'avez d'existence » que depuis dix heures du soir jusqu'à deux heures » après minuit. Il n'y a soupeur qui se couche ni bé- » gueule qui selève plus tard que vous. Vous restez dans » votre trou jusqu'à l'heure des spectacles à dissiper » les fumées du souper de la veille • ainsi vous n'avez » pas un moment à penser à vous et à vos amis. Cela » l'ait qu'une lettre à écrire devient un fardeau pour » vous. Vous êtes un mois entier à répondre. Et vous » avez encore la bonté de vous faire illusion au point » d'imaginer que vous serez capable d'un emploi et » de faire quelque fortune, vous qui n'êtes pas capable » seulement de vous faire dans votre cabinet une » occupation suivie, et qui n'avez jamais pu prendre » sur vous d'écrire régulièrement à vos amis, même » dans les affaires intéressantes pour vous et pour » eux. Vous me rabâchez de seigneurs et de dames les » plus titrés: qu'est ce que cela veut dire? Vous ave/ » passé votre jeunesse, vous deviendrez bientôt vieux

96 YOLTAIKE.

» et infirme-, voilà à quoi il faut que vous songiez. 11 » faut vous préparer une arrière-saison tranquille, » heureuse, indépendante. Que devienclrez-vous quand » vous serez malade et abandonné ? Sera-ce une con- » solation pour vous de dire : J'ai bu du bon vin de » Champagne autrefois, en bonne compagnie ! Songez » qu'une bouteille qui a été fêtée, quand elle était » pleine d'eau des Barhades, est jetée dans un coin dès » qu'elle est cassée, et qu'elle reste en morceaux dans )> la poussière; que voilà ce qui arrive à tous ceux qui » n'ont songé qu'à être admis à quelques soupers -, et » que la fin d'un vieil inutile infirme est une chose » bien pitoyable. Si cela ne vous excite pas à secouer » l'engourdissement dans lequel vous laissez tomber » votre âme, rien ne vous guérira. Si je vous aimais » moins , je vous plaisanterais sur votre paresse ; » mais je vous aime et je vous gronde beaucoup.

» Cela posé, songez donc à vous, et puis songez à » vos amis-, buvez du vin de Champagne avec des » gens aimables, mais faites quelque chose qui vous » mette en état de boire un jour du vin qui soit à vous. » N'oubliez point vos amis, et ne passez pas des mois » entiers sans leur écrire un mot. Il n'est point ques- » tion d'écrire de longues lettres pensées et réfléchies » avec soin, qui peuvent un peu coûter à la paresse; » il n'est question que de deux ou trois mots d'amitié » et quelques nouvelles, soit de littérature, soit des » sottises humaines, le tout courant sur le papier sans

» peine et sans attention. Une faut pour cela que se » mettre un demi-quart d'heure vis-à-vis son écritoire. » Est-ce donc là un effort si pénible? J'ai d'autant » plus d'envie d'avoir avec vous un commerce régulier, » que votre lettre m'a fait un plaisir extrême. Je » pourrai vous demander de temps en temps des anec- » dotes concernant le siècle de Louis XIV. Comptez » qu'un jour cela peut vous être très utile, et que cet » ouvrage vous vaudrait vingt volumes de Lettres

)) philosophiques

» Ecrivez-moi, et aimez toute votre vie un homme » vrai qui n'a jamais changé. »

Voltaire ne veillait pas seulement sur ses amis, il veillait sur l'Europe entière. Les nations étaient l'héritage, le patrimoine de la philosophie française, et Voltaire en fut comme le père de famille , comme l'instituteur. Son œuvre était, à ses propres yeux, une œuvre d'éducation publique. Regardez-le: il a l'œil à tout, il interroge, il gourmande, il montre la férule aux sots et aux hypocrites. Il a ses sous-maîtres et ses surveillants, bien stylés par lui, depuis Madrid jusqu'à Saint-Pétersbourg, depuis Londres jusqu'à Constantinople. Tout l'inquiète, tout l'agite. Que fait-on chez les Welches? Que se passe-t-il en Angleterre, en Hollande, en Suède, en Italie? Ces peuples sont-ils sages, s'instruisent-ils? Ouvriront-ils enfin leurs yeux à la lumière? Vont-ils secouer le joug des charlatans, vaincre l'esprit de secte, détruire le fana-

98 VOLTAIKE.

tisme? La tolérance, la raison, font-elles des progrès parmi eux? «0 chers amis, disait-il avec joie, travail - » Ions, c^est l'heure ; le signe est apparu d'une aurore » nouvelle!.. » Et il ajoutait en riant : « Allez et ins- » truisez, c'est l'œuvre du Seigneur. » Mais en riant, il disait vrai. Et cette œuvre ihi Seigneur , il en fit la sienne et ne l'abandonna pas un seul instant pendant soixante ans. Heurtez quand vous voudrez à sa porte, de joui', de nuit, et jusque dans ses rêves, vous le trouverez occupé à cette œuvre. Il n'en a pas d'autre; livres. pamphlets, poèmes, tragédies, qu'est-ce que tout cela pour lui, sinon des moyens de faire avancer Y œuvre? Remarquez bien, en effet, que la plupart de ses livres écrits avec tant depassion, il finit parles abandonner lui-même, et par les oublier et les critiquer (ce qu'il lit par exemple pour la Henriade), mais Y œuvre pour laquelle il les avait écrits, l'oublie— t— il un seul jour? Cesse- 1— il de s'en préoccuper au point de tomber dans des accès de fièvre lorsque les choses ne vont point à son gré?

Au temps de son installation à Cirey, la France, décrépite, était gouvernée par un ministre de quatrevingts ans, le cardinal de Fleury ; le roi, jeuneencore. était peu connu- les Welches étaient en délire :tout semblait gros d'orages, l'avenir effrayait. La Hollande s'affaiblissait et déjà ne pouvait plus compter comme nation maritime; la Suède languissait, la Pologne venait de disparaître.

Au milieu de ces bouleversements « deux puis- » sauces se formaient, dit Voltaire, dont l'Europe » n'avait point entendu parler avant ce siècle. La pre- » mière était la Russie, que le czar Pierre le Grand » avait tirée de la barbarie. Cette puissance ne consis- » tait, avant lui, que dans des déserts immenses et » dans un peuple sans lois, sans discipline, sans eon- » naissances, tel que de tout temps ont été les Tar-

» tares -, cet empire nouveau commença à influer

» sur toutes les affaires, et à donner des lois au Nord, » après avoir abattu la Suède.

» La seconde puissance, établie à force d'art, et » sur des fondements moins vastes, était la Prusse. » Ses forces se préparaient »

Si une réforme nouvelle ne venait arracber l'Europe aux abus et à l'imbécillité, les nations catholiques semblaient précipitées vers une décadence procbaine. Montesquieu écrivait: « Il est impossible que le christianisme subsiste plus de cinq cents ans. » Déjà, en effet, parmi les vieilles nations européennes, la plus florissante était la protestante Angleterre ; et ces deux puissances nouvelles, la Russie et la Prusse, étaient hérétiques. Voltaire ne perdait pas un détail de leurs progrès; il les observait d'un œil attentif, comme un père ses plus jeunes enfants. Il pensait que peut-être celles-là étaient appelées à réformer les autres, ou tout au moins à les exciter au réveil. Nous le verrons répéter avec humeur à ses compatriotes : « Tout nous

vient du Nord. » Seulement, dans ces moments-là, il s'oubliait lui-même, il oubliait cette philosophie française dont il était le chef et qui éclairait l'Europe entière. C'était sa propre lumière que la Russie ellemême lui réfléchissait, et il criait aux Welches, dans son impatience: « Eh! malheureux, vous êtes dans les ténèbres! »

Pendant que tout languit chez les nations catholiques et que Voltaire songe à leur reconstituer une autorité morale ; lorsque , Newton en main , il se sent invincible, voici qu'un misérable abbé, excrément de collège , l'abbé Desfontaines, celui même qui avait été mis à Bicêtre , condamné à mort (on sait pourquoi) et que Voltaire avait sauvé du supplice au péril de sa vie (s'étant fait transporter presque mourant à Versailles pour obtenir sa grâce) ; voici, dis-je, que l'abbé Desfontaines, au sortir de Bicêtre, publie contre lui un libelle infâme. Et notez que Voltaire avait gardé le secret le plus profond sur les causes (du reste assez connues) de l'emprisonnement de Desfontaines, et qu'il le garda même encore quelque temps après la publication de l'odieuse brochure. Cette brochure était intitulée la Voltairomanie. On ne peut imaginer jusqu'où allait l'impudence du malheureux abbé dans ce libelle. Il avait, quelque temps auparavant, au grand

scandale de Voltaire , publié à Evreux (Desfontaines était Normand) une édition subreptice de la Henriade dans laquelle il intercala des vers de sa composition, platement satiriques , contre des personnes vivantes estimées de Voltaire, et, dans la Voltairomanie , il lui reprochait ces vers de la Henriade qu'il y avait interposés lui-même par la plus coupable des fraudes. Et croira-t-on que Desfontaines, à l'appui de ses calomnies, osait invoquer le témoignage de Thiriot? Voltaire, dans le premier moment, crut que Thiriot ferait à Desfontaines une réponse accablante- il attendit donc , croyant n'avoir pas à s'occuper lui-même de cette affaire ; mais Thiriot , âme molle , à qui tout était devenu indifférent, même l'honneur de ses amis, continuait à boire le bon vin de la Poplinière. D'ailleurs, il craignit, s'il répondait, que l'abbé Desfontaines, l'attaquant lui-même, ne vînt troubler son philosophique repos. Voltaire alors lui adresse une lettre où il lui représente combien le silence , de sa part, est coupable dans cette circonstance. Thiriot, après un mois d'intervalle, écrit donc quelques mots équivoques. La peur de se voir déranger dans ses jolis soupers et d'être lui-même engagé dans l'effroyable bataille qu'il voyait venir le lit balbutier.

« Vous cherchez , lui répondit Voltaire , à ménager » un monstre que vous détestez et que vous craignez. » J'ai moins de prudence } je le hais, je le méprise et » je ne le crains pas, et je ne perdrai aucune occasion

» de le punir. Je sais haïr, parce que je sais aimer. » Sa lâche ingratitude, le plus grand de tous les vices, h m'a rendu irréconciliable. »

Donc, l'auteur du newtonianisme prit le parti de répondre lui-même à l'abbé Desfontaines ; mais le misérable, heureux de se trouver en lutte avec M. de Voltaire, ne laissa point passer une si belle occasion défaire du bruit dans le monde. 11 était rédacteur du Journal des savants (le premier journal qui ait paru en Europe et qui avait eu pour fondateur, en 1672 . un M. de Sallo). Cette feuille était employée par Desfontaines à défendre la religion et la morale : ce pieux journal devait donc inventer calomnies sur calomnies contre le chef de la philosophie.

Voltaire comprit alors avec effroi ce que c'est que d'avoir affaire, non pas à un homme (Desfontaines n'en méritait plus le titre à ses yeux) , mais à une machine mise en action par une main méprisable, et qui, tous les jours, en tous lieux, à milliers d'exemplaires , répand la calomnie et sème la sottise.

Que pensa-t-il lorsqu'il se vit, lui Voltaire, Fauteur de Zaïre, forcé, par les machinations d'un abbé Desfontaines, de quitter encore une fois la France, d'abandonner la charmante retraite qu'il venait de bâtir, de fuir avec madame du Chatelet en Hollande?

Mais en aucune circonstance il n'abandonna sa cause. Rem suam deserere turpissimum est, disait-il. Désormais, donc, plus de repos qu'il n'ait écrasé Des-

fontaines. Il démasque le misérable prêtre : jésuite d'abord, pédant de collège, enseignant et corrompant la jeunesse- puis curé à Thorigny, en basse Normandie , auprès des princes de Monaco et des pères bernardins , qui enseignaient là aux jeunes filles de bien jolies choses; puis quelque temps bouffon littéraire chez le cardinal d'Auvergne, puis enfin gazetier, brocanteur et fripier d'écrits scandaleux. Desfontaines achetait à vil prix, des jeunes auteurs, des livres qu'il publiait sous son nom ; tous les autres écrits . ainsi que leurs auteurs, la bête rampante les couvrait de sa bave. Il est vrai, puisqu'il faut tout dire, que l'on pouvait éviter ses morsures en payant.

Mais voici les noms de ses plus habituelles victimes, c'est-à-dire de ceux qui ne payèrent pas, et qui , dans sa feuille, furent couverts d'injures :

Montesquieu, Fontenelle, Newton (qui était mort saint, attaqué et réfuté par l'abbé Desfontaines!), Lamotte , Crébillon fils , Marivaux , Moncrif, Roy, les journalistes de Trévoux (il n'épargnait pas même ses confrères) , l'abbé Houtteville (hélas ! il n'épargnait pas même les sots ! mais point de quartier, il faut qu'il morde ou qu'on paie, et Houtteville ne voulut point payer), l'abbé de Pons, l'abbé Dubois, Camusat, le père Catrou , etc., etc.

Si l'on n'y voit pas Jean- Jacques, c'est que Jean- Jacques n'écrivait pas encore quand mourut Desfontaines.

Voltaire, on le comprend, ne tarda pas à obtenir justice des machinations perfides du gazetier. Il revint en France : là, menaçant Desfontaines d'un procès criminel , il obtint de lui le honteux désaveu suivant, rédigé par le marquis d'Argenson et signé par-devant témoins, delà propre main de l'abbé Desfontaines :

« Je déclare que je ne suis pas l'auteur d'un libelle » imprimé qui a pour titre la Voltairomanie, et que » je le désavoue en entier, regardant comme calom- » nieux tous les faits qui sont imputés à M. de Vol- » taire dans ce libelle, et que je me croirais désho- » noré si j'avais eu la moindre part à cet écrit, ayant » pour lui les sentiments d'estime dus à son talent et » que le public lui accorde si justement. »

Ajoutons tout de suite, afin de n'avoir plus à revenir sur ce scandaleux personnage, que plus tard il désavoua son désaveu, et qu'il publia un nouveau libelle rempli des plus exécrables mensonges, invention d'une âme avilie. Voltaire y est accusé de lâches impostures, de fourberies, de honteuses bassesses, de vols publics et privés...

Cette fois il n'y avait plus à répondre -, Desfontaines s'était de lui-même couvert d'ignominie, l'attention se détourna de lui , et il mourut lorsque Voltaire n'avait encore que cinquante et un ans, et lorsque les applaudissements de l'Europe lui étaient pour toujours acquis.

Voltaire est toujours à Cirey; cependant ses affaires et un procès que 'soutenait depuis longues années la maison du Chatelet. le contraignaient souvent (outre la fuite dont j'ai parlé dans le chapitre précédent et autres semblables) de s'éloigner de la chère retraite. Emilie l'accompagnait toujours dans ces voyages. Leur procès les appela plusieurs fois à Bruxelles ; Voltaire le dirigeait lui-même et avec habileté, car il se rappelait très bien son ancien métier de clerc de procureur. Il rédigeait les mémoires , recueillait les pièces favorables à la maison du Chatelet, et fit si bien, que le procès s'arrangea tout à fait à l'avantage de sa partie.

Mais il faut dire un mot de la manière dont ils voyageaient, Emilie et lui. Pour ne pas perdre de temps, ils voyageaient de nuit, même en hiver : cela donna lieu quelquefois à de singulières aventures. Un domestique de madame du Chatelet. nommé Longchamp. espèce de Gil Blas qui écrivit ses mémoires, nous a laissé le récit d'un de ces voyages où leur carrosse se brisa, la nuit, en plein hiver, au milieu de la neige. Pendant qu'on le réparait. Emilie et M. de Voltaire s'assirent à côté l'un de l'autre sur les coussins qu'on avait retirés de la voiture et posés sur le chemin couvert de neige. « Là, dit-il, presque transis de froid » malaxé leurs fourrures, ils admiraient la beauté du

» ciel- il est vrai qu'il était parfaitement serein, les » étoiles brillaient du plus vif éclat; l'horizon était » découvert, aucune maison, aucun arbre n'en déro- » bait la moindre partie à leurs yen*. On sait que » l'astronomie a toujours été une des études favorites » de nos deux philosophes. Ravis du magnifique spec- » tacle déployé au-dessus et autour d'eux, ils disser- » taient, en grelottant, sur la nature et le cours des » astres, sur la destination de tant de globes immenses » répandus dans l'espace. Il ne leur manquait que des » télescopes pour être parfaitement heureux. Leur » esprit égaré dans les profondeurs des cieux, ils ne » s'apercevaient plus (h4 leur triste position sur la » terre, ou plutôt sur la neige et au milieu des » glaçons. »

Emilie, dans cette circonstance, se rappela sans doute les vers que, quelques années auparavant. Voltaire lui avait adressés :

Que ces objets sont beaux ! que notre âme épurée Vole à ces vérités dont elle est éclairée ! Oui , dans le sein de Dieu , loin de ce corps mortel , L'esprit semble écouter la voix de l'éternel.

J'ai dit qu'il publia plus de cinquante ouvrages pendant son séjour à Cirey; voici la liste de ceux qu'il donna dans les cinq premières années ■

Adélaïde du Guesclin , tragédie, faible (sauf la dernière scène). Elle fut sifflée, et le méritait bien. Heureusement il se releva de cette chute par la Mort de César.

Discours sur l'homme, sept discours en vers :

1° Sur Y égalité des conditions ;

2° Sur la liberté;

3° Sur V envie;

4° Sur la modération nécessaire en tout (excepte, dit-il, dans l'amitié, seul mouvement de Vâme où V excès soit 'permis) ;

5° Sur le plaisir ;

6° Sur la nature de l'homme;

7° Sur la vraie vertu:

Quand l'ennemi divin des scribes et des prêtres

Chez Pilate autrefois fut traîné par des traîtres ,

De cet air insolent qu'on nomme dignité* ,

Le Romain demanda : Qu'est-ce que vérité?

L'Homme-Dieu, qui pouvait l'instruire et le confondre ,

A ce juge orgueilleux dédaigna de répondre.

Son silence éloquent disait assez à tous

Que ce vrai tant cherché ne fut point fait pour nous.

Mais lorsque, pénétré d'une ardeur ingénue,

Un simple citoyen l'aborda dans la rue,

Et que, disciple sage, il prétendit savoir

Quel est l'état de l'homme, et quel est son devoir,

Sur ce grand intérêt, sur ce point qui nous touche.

Celui qui savait tout ouvrit alors la bouche ;

108 VOLTAIKE.

Et , dictant d'un seul mot ses décrets solennels : Aimez Dieu , lui dit-il> mais aimez les mortels. Voilà l'homme et sa loi, c'est assez : le ciel même A daigné tout nous dire en ordonnant qu'on aime.

Sur la campagne d'Italie. Petit poëme, véritable bulletin officiel, en vers. Voltaire s'était enrichi clans les fournitures de Tannée d'Italie, cela valut à son poëme mille quolibets. Quel texte pour Desfontaines!

Traité de métaphysique, composé pour madame du Cbatelet.

Tanis et Zélidé, ou les Rois pasteurs, opéra. Le sujet est la confusion et la ruine des prêtres d'Egypte:

Autels sanglants, prêtres chargés de crimes , Soyez détruits

C'est le chant de triomphe iïÉcr. Vinf.

Ahire , ou les Américains, tragédie dédiée à madame du Cbatelet.

« On a taché, dans cette tragédie toute d'invention, » dit-il, et d'une espèce assez neuve, défaire voir » combien le véritable esprit de religion l'emporte » sur les vertus de la nature. »

1/ Enfant prodigue, comédie, jouée d'abord sans nom d'auteur. Il s'éleva une grande discussion de gazettes sur la question de savoir qui pouvait l'avoir

faite. C est lui! ce n'est pasim/... Cette petite bataille de sots amusait Voltaire. Il riait de voir ses détracteurs s'écrier d'une œuvre qu'il savait très bien être faible, qu'elle était trop bonne pour qu'on la lui pût attribuer.

Le Mondain. — Petit poëme plein de verve, qui souleva la colère des dévots : ils l'accusaient d'hérésie pour avoir dit en riant qu'Adam et Eve, dans le paradis , avaient les ongles longs , un peu crochus et crasseux. C'est pourtant à cette occasion qu'il fut obligé de se réfugier en Hollande, ainsi que je l'ai dit plus haut. Qui trouva-t-il au fond et comme instigateur de cette persécution? L'abbé Desfontaines.

Il est vrai que quelques philosophes eux-mêmes critiquèrent l'esprit de ce petit pamphlet. L'auteur, disaient-ils , y faisait trop l'éloge du luxe et des plaisirs. Voltaire , rentré en France , et tout joyeux , leur fit la charmante réponse :

Sachez , mes très chers amis , Qu'en parlant de l'abondance...

Éléments de philosophie de Newton. — Il avait dédié Ahire à madame duChatelet , il voulut lui dédier aussi cette œuvre toute scientifique. C'était une chose nouvelle qu'un tel livre dédié à une dame. La science, disait-il, ne doit pas rester dans le cabinet des savants • si l'on veut qu'elle devienne puissante, qu'elle réussisse à éclairer les peuples, il faut qu'elle soitparta-

gée aux femmes, et, par elles (toutes-puissantes en éducation) , distribuée aux enfants et aux hommes. 11 répéta si bien cela, dans ses conversations, que l'Italien Algarotti, qui vint quelque temps à Cirey, entreprit une Philosophie de Newton pour les dames. Emilie voulut entrer la première dans ces voies nouvelles, et , dans le temps même où Voltaire écrit les Éléments de Neviton , elle prépare les Institutions physiques , qu elle dédiera à son fils.

Quant à Voltaire , en même temps qu'il commentait Newton 5 pensant encore à divertir les hôtes de Cirey, il improvisait dans ses loisirs des fragments d'un poëme comique sur la Pucelle, plaisanterie qu'il ne destinait pas à la publicité. Il l'avait commencée à la suite d'un souper avec quelques amis qui lui avaient donné ce sujet comme une sorte de défi. On croyait impossible de chanter encore luPucelle après le ridicule poëme de Chapelain, rendu si célèbre par les satires de Boileau- mais en une seule soirée, je crois , les trois premiers chants furent improvisés par Voltaire. Ses amis s'en arrachaient les copies ; on les lisait en tous lieux , et tous étaient ravis , au milieu de ces inventions folles , de rencontrer tant de grâces et tant de sagesse. Aussi, de toutes parts , lui demandait-on de continuer cette plaisanterie, et de temps en temps il y ajoutait quelque joyeux épisode. Il est bien loin de s'attendre alors que ce poëme sera un jour publié malgré lui, et qu'après l'avoir réjoui

dans le cercle de ses amis, il deviendra pour lui un sujet de tristesse. Mais ce qui est bien curieux , c'est que les communications secrètes qu'il fit de ce poëme aux plus grands personnages qui le lui demandaient avec instance lui valurent les plus solides protections pour ses autres ouvrages. La Pucelle était un appât pour l'aristocratie de ce temps : beaucoup de gentilshommes ne prirent parti pour les philosophes qu'à cause que le chef de la philosophie avait si bien touché cette corde, la seule qui vibrât encore dans leur cœur. Pour entraîner ce monde de polissons (un Richelieu, par exemple), il fallait se montrer polisson de génie, et c'est ce que fit Voltaire. Aussi combien de vérités utiles fit-il passer dans ce poëme au milieu de tant de bouffonneries ! Sans la Pucelle, il faut bien avouer que la philosophie, au xvme siècle, eût été moins puissante.

Mais il laissait cette bouffonnerie, il laissait même d'autres poésies plus sérieuses pour revenir aux chères études sur Newton. Il recommençait à peser du fer en fusion , à observer les astres , à répéter toutes les expériences célèbres alors parmi les physiciens et les naturalistes ; ou bien il recommençait à calculer les forces motrices. Mais il avait presque besoin d'en demander pardon à ses amis mêmes. Il écrit à Gideville :

« domptez que cette étude, en m'absorbant pour » quelque temps, n'a point pourtant desséché mon

» cœur-, comptez que le compas ne m'a point fait » oublier nos musettes. Il me serait bien plus doux » de chanter avec vous, lentus in umbra, formosam » resonare docens Âmaryllida silvas, que de voyager » dans le pays des démonstrations-, mais, mon cher » ami, il faut donner à son âme toutes les formes pos- » sibles. C'est un feu que Dieu nous a confié, nous » devons le nourrir de ce que nous trouvons de plus » précieux. Il faut faire entrer dans notre être tous » les modes imaginables, ouvrir toutes les portes de » son âme à toutes les sciences et à tous les senti- » ments ; pour vuque tout cela n'entre pas pêle-mêle, » il y a place pour tout le monde. Je veux m'instruire » et vous aimer. »

Paroles dont chaque mot est un trait de lumière, de raison, de droiture, et qui resteront comme un premier élan, comme une aurore de la piété nouvelle.

Essai sur la nature du feu et sa propagation. — Essai d'explication d'un problème insoluble avant la découverte de l'oxygène. Comment expliquer, en effet, le phénomène du feu dans un temps où, loin de connaître les lois de la combustion et du calorique , on ignorait jusqu'aux principes du refroidissement par l'évaporation, lorsque la chimie n'en était pas même au phlogistique, quand l'air passait encore pour un élément? Cependant il est bien curieux de voir Voltaire entrer dans les voies mêmes qui, un demi-siècle plus

tard, conduiront Lavoisieràla découverte del'oxy gène: il constate qu'une masse de fer depuis une jusqu'à deux mille livres est plus lourde après avoir été rougie au feu, et ne peut expliquer cette augmentation de poids que par l'absorption d'un autre corps... Il semble que de là il n'y eût pas loin à la découverte de l'oxygène, et cette découverte était d'autant moins éloignée que Voltaire fut un des premiers à prétendre que l'air était un gaz composé. Mais l'auteur de Y Essai sur le feu mourut avant les découvertes de Lavoisier sur l'air et sur l'eau- il fut un chimiste d'avant la chimie, et il eût pu s'appliquer ces paroles touchantes qu'un autre chimiste, Van Helmont, avait écrites un siècle avant lui : « Peut-être ne suis-je » qu'une cloche qui appelle les fidèles au temple, » tout en restant moi-même dehors ! »

On sait que cette question sur le feu, traitée aussi par madame du Chatelet à un point de vue différent, avait été donnée pour sujet de prix par l'Académie des sciences. Le prix fut remporté par Euler- mais les dissertations de Voltaire et de madame du Chatelet obtinrent une mention très honorable. Il est beau, quand on est l'auteur de Zaïre, etquand on est femme, de n'être surpassé dans les sciences que par Euler.

Mémoire sur un ouvrage de physique de madame du Chatelet. — Cet ouvrage de madame du Chatelet était encore un ouvrage sur le feu, « ouvrage, dit

» Voltaire, fondé en partie sur les idées du grand » Newton, sur celles du célèbre M. s'Gravesande , » actuellement vivant, mais surtout sur les déeou- » vertes de M. Boerhaave qui, danssaCVUVme, a traité » à fond cette matière. »

Voltaire, dans ces différents écrits, voulait mettre la science dans un langage désormais si clair, qu'elle fût accessible à tous. Ce fut la tâcbe qu'il s'imposa, et en cela personne n'eût emporté le prix sur lui, ni Euler, ni Newton lui-même.

Observations sur F. Law, Melon et Dutot, etc. — Au milieu de ses expériences physiques, le voici qui s'occupe d'économie sociale. Il ne peut rien laisser passer de ce qui agite ses contemporains sans y jeter un coup d'œil de blâme ou d'approbation. L'universelle intendance lui est confiée; il est le grand majordome de son siècle.

Le préservatif. — Pamphlet publié sous le nom du chevalier de Mouhi : réponse aux infamies de Desfontaines. Voltaire paya le chevalier pour lui prêter son nom.

Remarques sur les Pensées de Pascal. — Réfutation vive et sensée des visions d'un grand esprit malade. Mais c'est moins Pascal qu'il attaque que les sots et les hypocrites qui voulaient s'appuyer de son autorité pour enchaîner le monde dans l'imbécillité.

Tous ces ouvrages sont pleins de raison, d'équité, de charmes et d'éloquence; malheureusement ils sont empreints d'un sentiment aristocratique qui fit, je le sais, leur force au xvme siècle, mais qui les affaiblit dans le nôtre. Les changements survenus depuis cette époque en sont cause. Des circonstances sociales sans exemple dans le passé nous ont appris à ne plus considérer seulement quelques castes privilégiées : l'histoire de notre siècle est l'histoire de la réhabilitation du peuple. Voltaire, tout en combattant la vieille organisation féodale, était loin de prévoir que ces artisans grossiers qu'il employait aux embellissements de Cirey seraient, un siècle après lui, égaux endroits et supérieurs par l'intelligence et la moralité aux Villars, aux Sully, aux Richelieu • que les annales du peuple, en cinquante années, accumuleraient plus de hauts faits que les annales de toute l'ancienne noblesse en mille ans.

Mais, il n'était pas aisé d'apercevoir tout cela au xviip siècle, lorsqu'on voyait le peuple se précipiter avec admiration aux inepties du cimetière Saint- Médard, se laisser prendre à tous les charlatans, et prêter son concours au fanatisme pour accabler le petit troupeau sacré des philosophes. Voltaire eût-il pu le pressentir, qu'il en eût été empêché par son

entourage, par ses amitiés mêmes. Bolingbroke, madame du Chatelet, tous ses contemporains, lui prêchaient de langage et d'exemple le plus souverain mépris pour le peuple. Sans cela, combien de sentiments sains et naïfs auraient brillé dans cette âme, qu'on y pressent quelquefois, mais qui n'osent se manifester. Si Ton veut connaître jusqu'où allait le mépris de piadame du Chatelet pour les gens de rang inférieur , qu'on voie dans les Mémoires de Longchamp le chapitre très curieux dans lequel il raconte comment madame du Chatelet le laissait assister à sa toilette, se faisait servir par lui toute nue dans le bain, ne voyant pas même à cela, dit-il, une ombre d'indécence, mon individu ri étant alors à ses yeux ni plus ni moins que la bouilloire que j'avais à la main. Longchamp a raison, quoique jeune, quoique très spirituel et très sensible, il n'était plus un homme aux yeux de la grande dame, il n était qu'une chose, qu'un simple ustensile de ménage.

Voltaire ne tomba jamais dans ces folies : ses domestiques, ses laquais, ses jardiniers, ne cessèrent point d'être pour lui des hommes. Il leur témoignait de l'estime, de la tendresse; aussi l' aimaient-ils tous jusqu'à l'adoration. Il n'en était pas tout à fait de même de madame la marquise-, ils la trouvaient sèche, avare. Et cependant, pour ses plaisirs, l'or lui coûtait-il? Elle perdit une fois au jeu, en une seule soirée, 80,000 francs! M. de Voltaire la gronda très fort,

s'emporta jusqu'à la fureur; elle le railla un peu sur ces colères de mauvaise compagnie : mais c'était lui que tous les gens de la maison approuvaient. Et ce fut toujours ainsi. On sait combien il se plut. àFerney. aux conversations de sa vieille servante Baba. Ceci a son importance.

Une des singularités dont on s'entretenait dans les premières années du séjour de Voltaire à Cirey. c'était le naissant royaume de Prusse et son roi Frédéric- Guillaume. On faisait d'interminables contes sur son avarice, sur ses tonnes d'or et sur ses régiments de géants composés de soldats achetés aux bouts de l'Europe et de l'Asie. On parlait de son mobilier d'argent massif, mis en œuvre par les chaudronniers et forgerons allemands. On racontait de ce monarque que lorsqu'il achetait un habit neuf, il faisait servir ses vieux boutons. Barbarie, entêtement, dureté dans tout le reste, jamais on n'avait entendu parler d'un tel Vandale sur le trône: il n'était occupéqu'à toutes sortes d'exactions, de fraudes et de brocantages pour emplir ses tonnes, et à discipliner ses troupes. C'était pour tous ses sujets, pour ses ministres, pour sa famille même, un despotisme, une brutalité sans exemple.

« Quand Frédéric-Guillaume . dit Voltaire, avait

» fait sa revue, il allait se promener par la ville; tout » le monde s'enfuyait au plus vite. S'il rencontrait » une femme, il lui demandait pourquoi elle perdait » son temps dans la rue : Va-t'en chez toi, gueuse! » une honnête femme doit être dans son ménage. Et il » accompagnait cette remontrance ou d'un soufflet, » ou d'un coup de pied dans le ventre, ou de quelques » coups de canne. C'est ainsi qu'il traitait aussi les » ministres du saint Évangile, quand il leur prenait » envie d'aller voir la parade. »

Ce roi avait un fils qu'il élevait à coups de bâton. Il est vrai que ce fils était encore plus singulier que son père : il était philosophe ! il avait de l'esprit, du savoir, du goût pour les arts, faisait de petits vers français, de la musique italienne, etc. Le bruit courait qu'il avait promis, s'il venait au trône, de fonder un empire de philosophes. Mais, malheureusement, le roi son père avait déjà voulu (et très sérieusement) lui faire couper la tête pour un petit projet de fuite en France ou en Angleterre , lorsque ce prince n'avait encore que dix-huit ans !... Maintenant il en avait vingt-quatre et continuait à mener une vie philosophique et studieuse. On le disait même en relation avec plusieurs Français de distinction. Qu'on juge si Voltaire souhaitait que tout cela fût vrai, s'il était attentif à ces bruits qui commençaient à lui donner l'espérance d'un roi philosophe ! C'était l'accomplissement du plus cher de ses vœux. Que le

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lecteur essaie donc de se figurer sa joie, lorsque , au mois d'août 1736 (étant pour quelque affaire à Paris, et au plus fort des tracasseries suscitées par l'abbé Desfontaines), il reçoit, de Berlin, une lettre couverte d'armoiries princières. Il l'ouvre, c'est une lettre du prince royal de Prusse, et voici ce qu'elle contient :

a Monsieur ,

» Quoique je n'aie pas la satisfaction de vous connaître » personnellement , vous ne m'en êtes pas moins connu par » vos ouvrages. Ce sont des trésors d'esprit, si l'on peut s'ex- » primer ainsi, et des pièces travaillées avec tant de goût , de )) délicatesse et d'art, que les beautés en paraissent nouvelles » chaque fois qu'on les relit. Je crois y avoir reconnu le carac- » 1ère de leur ingénieux auteur qui fait honneur à notre siècle » et à l'esprit humain. Les grands hommes modernes vous » auront un jour l'obligation , et à vous uniquement, en cas » que la dispute à qui d'eux ou des anciens la préférence est » due vienne à renaître, que vous ferez pencher la balance de » leur côté.

» Vous ajoutez à la qualité d'excellent poëte une infinité » d'autres connaissances qui à la vérité ont quelque affinité » avec la poésie, mais qui ne lui ont été appropriées que par » votre plume. Jamais poëte ne cadença des pensées métaphy- » siques : l'honneur vous en était réservé le premier. C'est ce o goût que vous marquez dans vos écrits pour la philosophie, » qui m'engage à vous envoyer la traduction que j'ai fait faire » de l'accusation et de la justification du sieur Wolf , le plus

» célèbre philosophe de nos jours, 'qui, pour avoir porté la » lumière dans les endroits les plus ténébreux de la métaphy- » sique , et pour avoir traité ces difficiles matières d'une » manière aussi relevée que précise et nette, est cruellement » accusé d'irréligion et d'athéisme. Tel est le destin des grands » hommes ; leur génie supérieur les expose aux traits enveni- » mes de la calomnie et de l'envie.

» Je suis à présent à faire traduire le Traité de Dieu , de » l'âme et du monde, émané de la plume du même auteur. Je » vous l'enverrai, monsieur, dès qu'il sera achevé; et je suis )> sûr que la force de l'évidence vous frappera dans toutes ses » propositions qui se suivent géométriquement, et connectent » les unes avec les autres comme les anneaux d'une chaîne.

)) La douceur et le support que vous marquez pour tous » ceux qui se vouent aux arts et aux sciences me font espérer » que vous ne m'exclurez pas du nombre de ceux que vous » trouvez dignes de vos instructions. Je nomme ainsi votre » commerce de lettres , qui ne peut être que profitable à tout » être pensant. J'ose même avancer, sans déroger au mérite » d'autrui, que dans l'univers entier il n'y aurait pas d'excep- » lion à faire de ceux dont vous pourriez être le maître. Sans » vous prodiguer un encens indigne de vous être offert, je )> peux vous dire que je trouve des beautés sans nombre dans » vos ouvrages. Votre Henriade me charme et triomphe heureu- )> sèment de la critique peu judicieuse que l'on en a faite. La ï> tragédie de César nous fait voir des caractères soutenus ; vies sentiments y sont tous magnifiques et grands; et l'on » sent que Brutus est ou Romain, ou Anglais. Alzire ajoute » aux grâces de la nouveauté cet heureux contraste des mœurs » des sauvages et des Européens. Vous faites voir par le

» caractère de Gusman qu'un christianisme mal entendu, et » guidé par le faux zèle, rend plus barbare et plus cruel que le » paganisme même.

» Corneille, le grand Corneille, lui qui s'attirait l'admiration » de tout son siècle, s'il ressuscitait de nos jours, verrait avec » étonnement, et peut-être avec envie, que la tragique déesse » vous prodigue avec profusion les faveurs dont elle était avare » envers lui. A quoi n'a- 1- on pas lieu de s'attendre de l'auteur » de tant de chefs-d'œuvre? Quelles nouvelles merveilles ne » vont pas sortir de la plume qui jadis traça si spirituellement » et si élégamment le Temple du goût?

» C'est ce qui me fait désirer si ardemment d'avoir tous vos » ouvrages. Je vous prie, monsieur, de me les envoyer et de » me les communiquer sans réserve. Si parmi les manuscrits il » y en a quelqu'un que par une circonspection nécessaire, » vous trouviez à propos de cacher aux yeux du public, je )> vous promets de le conserver dans le sein du secret, et de » me contenter d'y applaudir dans mon particulier. Je sais » malheureusement que la foi des princes est un objet peu » respectable de nos jours; mais j'espère néanmoins que vous » ne vous laisserez pas préoccuper par des préjugés généraux, » et que vous ferez une exception à la règle en ma faveur.

» Je me croirai plus riche en possédant vos ouvrages , que » je ne le serai par la possession de tous les biens passagers » et méprisables de la fortune, qu'un même hasard fait acquérir » et perdre. L'on peut se rendre propres les premiers, s'entend » vos ouvrages, moyennant le secours de la mémoire, et ils » nous durent autant qu'elle. Connaissant le peu d'étendue de » la mienne, je balance longtemps avant de me déterminer su d le choix des choses que je juge dignes d'y placer.

J22 volt a nu;.

» Si la poésie était encore sur le pied où elle fut autrefois, » savoir que les poëtes ne savaient que fredonner des idylles » ennuyeuses, des églogues faites sur un même moule, des » stances insipides, ou que tout au plus ils savaient monter » leur lyre sur le ton de l'élégie, j'y renoncerais à jamais: » mais vous anoblissez cet art, vous nous montrez des chemins » nouveaux et des routes inconnues aux *** et aux Rous- » seaux.

» Vos poésies ont des qualités qui les rendent respectables » et dignes de l'admiration et de l'étude des honnêtes gens. » Elles sont un cours de morale où l'on apprend à penser et à » agir. La vertu y est peinte des plus belles couleurs. L'idée » de la véritable gloire y est déterminée ; et vous insinuez le » goût des sciences d'une manière si fine et si délicate, que » quiconque a lu vos ouvrages respire l'ambition de suivre vos r> traces. Combien de fois ne me suis-je pas dit: Malheureux, » laisse là un fardeau dont le poids surpasse tes forces : l'on ne » peut imiter Voltaire i à moins que d'être Voltaire même.

» C'est dans ces moments que j'ai senti que les avantages » de la naissaace et cette fumée de grandeur dont la vanité i) nous berce, ne servent qu'à peu de chose, ou pour mieux dire » à rien. Ce sont des distinctions étrangères à nous-mêmes et i> qui ne décorent que la figure. De combien les talents dé » l'esprit ne leur sont-ils pas préférables ! Que ne doit-on pas » aux gens que la nature a distingués parce qu'elle les a fait » naître! Elle se plaît à former des sujets qu elle doue de toute » la capacité nécessaire pour faire des progrès dans les arts et » dans les sciences ; et c'est aux princes à récompenser leurs i) veilles. Eh! que la gloire ne se sert-elle de moi pour couron* h ner vos succès! Je ne craindrais autre chose, sinon que ce

» pays peu fertile en lauriers n'en fournît pas autant que vos » ouvrages en méritent.

» Si mon destin ne me favorise pas jusqu'au point de pouvoir » vous posséder, du moins puis-je espérer de voir un jour celui » que depuis si longtemps j'admire de si loin, et de vous » assurer de vive voix que je suis avec toute l'estime et la » considération due à ceux qui, suivant pour guide le flambeau » de la vérité, consacrent leurs travaux au public, » Monsieur , votre affectionné ami.

» Frédéric , P. R. de Prusse. »

Votre ami ! Le fils d'un roi, à lui Voltaire, écrire du fond de l'Allemagne, une telle lettre!... Parler de le défendre, lorsque le fanatisme le persécutait impunément chez les Welches ! Dans une cour, à vingt-quatre ans, avec l'espoir d'être roi, s'occuper de métaphysique! traduire Wolf! Etre imhu , à Berlin, de la philosophie française; analyser ainsi la Henriade, Alzire , la Mort de César! Etre prince, et songer au bonheur des hommes !... Voltaire avait les larmes aux yeux. «Ah! prince admirable! s'écriait-il en relisant sa lettre, jeune héros, Salomon du Nord ! tu es l'espérance du genre humain et tu en seras les délices!... » Et sur-le-champ il lui répond :

v « Monseigneur ,

» Il faudrait être insensible pour n'être pas infiniment » touché de la lettre dont Votre Altesse Royale a daigné » m' honorer. Mon amour-propre en a été trop flatté : mais

» l'amour du genre humain que j'ai toujours eu dans le cœur, » et qui, j'ose dire, fait mon caraclère, m'a donné un plaisir » mille fois plus pur quand j'ai vu qu'il y a dans le monde un » prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra y> les hommes heureux.

» Souffrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la » terre qui ne doive des actions de grâce au soin que vous » prenez de cultiver par la saine philosophie une âme née pour » commander. Croyez qu'il n'y a eu de véritablement bons » rois que ceux qui ont commencé comme vous, par s'instruire, f> par connaître les hommes, par aimer le vrai , par détester la » persécution et la superstition. Il n'y a point de prince qui, » en pensant ainsi, ne puisse ramener l'âge d'or dans ses États. » Pourquoi si peu de rois recherchent-ils cet avantage? Vous le » sentez , Monseigneur, c'est que presque tous songent plus à » la royauté qu'à l'humanité : vous faites précisément le » contraire. Soyez sûr que si un jour le tumulte des affaires et » la méchanceté des hommes n'altèrent point un si divin » caractère [Quelle loyale parole au futur héritier d'un trône!), » vous serez adoré de vos peuples et chéri du monde entier. » Les philosophes dignes de ce nom voleront dans vos États, et » comme les artisans célèbres viennent en foule dans le pays où » leur art est plus favorisé, les hommes qui pensent viendront » entourer votre trône. ( Voit-on ici se préparer Vidée d'une » colonie de philosophes?)

» L'illustre reine Christine quitta son royaume pour aller » chercher les arts; régnez, Monseigneur, et que les arts » viennent vous chercher !

» Puissiez-vous n'être jamais dégoûté des sciences par » les querelles des savants ! Vous voyez, Monseigneur, par les

» choses que vous daignez me mander, qu'ils sont hommes » pour la plupart comme les courtisans même. Ils sont quel- » quefois aussi avides, aussi intrigants, aussi faux, aussi cruels ; » et toute la différence qui est entre les pestes de cour et les » pestes de l'école, c'est que ces derniers sont plus ridicules.

» Il est bien triste pour l'humanité que ceux qui se disent * les déclarateurs des commandements célestes, les interprètes » de là Divinité, en un mot les théologiens, soient quelquefois » les plus dangereux de tous ; qu'il s'en trouve d'aussi perni- » cieux dans la société qu'obscurs dans leurs idées , et que leur » âme soit gonflée de fiel et d'orgueil à proportion qu'elle est » vide de vérités. Ils voudraient troubler la terre pour un » sophisme , et intéresser tous les rois à venger par le fer et » par le feu l'honneur d'un argument in ferio ou in barbara. » Tout être pensant qui n'est pas de leur avis est un athée ; et » tout roi qui ne les favorise pas sera damné. Vous savez ,c » Monseigneur, que le mieux qu'on puisse faire, c'est » d'abandonner à eux-mêmes ces prétendus précepteurs et ces » ennemis réels du genre humain. Leurs paroles, quand elles » sont négligées , se perdent en l'air comme du vent ; mais si » le poids de l'autorité s'en mêle, ce vent acquiert une force » qui renverse quelquefois le trône. (Pesez chaque syllabe, » je vous en supplie, lecteur. )

» Je vois, Monseigneur, avec la joie d'un cœur rempli » d'amour pour le bien public , la distance immense que vous » mettez entre les hommes qui cherchent en paix la vérité et » ceux qui veulent faire la guerre pour des mots qu'ils n'en- » tendent pas. Je vois que les Newton, les Leibnitz, les Bayle, )) les Locke, ces âmes si élevées, si éclairées et si douces, sont » ceux qui nourrissent votre esprit, et que vous rejetez les autres

» aliments prétendus que vous trouveriez empoisonnés ou sans » substance.

» Je ne saurais trop remercier Votre Altesse Royale de la » bonté qu'elle a eue de m'envoyer le petit livre concernant » M. Wolf. Je regarde ses idées métaphysiques comme des » choses qui font honneur à l'esprit humain. Ce sont des a éclairs au milieu d'une nuit profonde; c'est tout ce qu'on » peut espérer, je crois, de la métaphysique. 11 n'y a pas » d'apparence! que les premiers principes des choses soient » jamais bien connus. Les souris qui habitent quelques petits » trous d'un bâtiment immense, ne savent ni si ce bâtiment » est éternel, ni quel en est l'architecte, ni pourquoi cet archi- » tecte a bâti. Elles tâchent de conserver leur vie, de peupler » leurs trous, et de fuir les animaux destructeurs qui les pour- )> suivent. Nous sommes les souris ; et le divin architecte qui » a bâti cet univers n'a pas encore, que je sache, dit son secret a à aucun de nous. Si quelqu'un peut prétendre à deviner » juste, c'est M. Wolf. On peut le combattre, mais il faut » l'estimer ; sa philosophie est bien loin d'être pernicieuse : y » a~t-il rien de plus beau et de plus vrai que de dire, comme il » fait, que les hommes doivent être justes, quand même ils » auraient le malheur d'être athées?

» La protection qu'il semble que vous donnez, Monseigneur, » à ce savant homme , est une preuve de la justesse de votre » esprit et de l'humanité de vos sentiments.

» Vous avez la bonté , Monseigneur , de me promettre de » m'envoyer le Traité de Dieu , de fâme el du monde. Quel » présent, Monseigneur, et quel commerce ! L'héritier d'une » monarchie daigne du sein de son palais envoyer des instruc- » tions à un solitaire! Daignez me faire ce présent, Monseigneur ;

)> mon amour extrême pour le vrai est la seule chose qui m'en » rende digne. La plupart des princes craignent d'entendre la » vérité, et ce sera vous qui l'enseignerez.

» A l'égard des vers dont vous me parlez, vous pensez sur » cet art aussi sensément que sur tout le reste. Les vers qui » n'apprennent pas aux hommes des vérités neuves et tou- » chantes ne méritent guère d'être lus. Vous sentez qu'il n'y » aurait rien de plus méprisable que de passer sa vie à renfermer » dans des rimes des lieux communs usés, qui ne méritent pas j> le nom de pensées. S'il y a quelque chose de plus vil, c'est de » n'être que poëte satirique et de n'écrire que pour décrier les » autres. Ces poëtes sont au Parnasse ce que sont dans les écoles » ces docteurs qui ne savent que des mots, et qui cabalent » contre ceux qui écrivent des choses.

» Si la Henriade a pu ne pas déplaire à Votre Altesse Royale, » j'en dois rendre grâce à cet amour du vrai, à cette horreur » que mon poème inspire pour les factieux , pour les persécu-

i » teurs, pour les superstitieux, pour les tyrans et pour les re- » belles. C'est l'ouvrage d'un honnête homme; il devait » trouver grâce devant un prince philosophe.

» Vous m'ordonnez de vous envoyer mes autres ouvrages : » je vous obéirai, Monseigneur; vous serez mon juge, et vous » me tiendrez lieu du public. Je vous soumettrai ce que j'ai

i » hasardé en philosophie ; vos lumières seront ma récompense : » c'est un prix que peu de souverains peuvent donner. Je suis

i » sûr de votre secret ; votre vertu doit égaler vos connaissances.

» Je regarderais comme un bonheur bien précieux celui de

» venir faire ma cour à Votre Altesse Royale. On va à Rome

» pour voir des églises , des tableaux , des ruines et des bas-

» reliefs. Un prince tel que vous mérite bien mieux un voyage ;

«c'est une rareté plus merveilleuse. Mais l'amitié, qui me » retient dans la retraite où je suis, ne me permet pas «d'en sortir. Vous pensez sans doute comme Julien, ce » grand homme si calomnié, qui disait que les amis doivent » toujours être préférés aux rois.

» Dans quelque coin du monde que j'achève ma vie, soyez » sûr, Monseigneur, que je ferai continuellement des vœux » pour vous, c'est-à-dire pour le bonheur de tout un peuple. » Mon cœur sera au rang de vos sujets ; votre gloire me sera » toujours chère. Je souhaiterai que vous ressembliez toujours » à vous-même, et que les antres rois vous ressemblent.

» Je suis avec un très profond respect, de Votre Altesse » Royale le très humble, etc. »

Voltaire était trop heureux pour s'en tenir à la prose • quelques jours après cette lettre, il lui adresse Yépître en vers :

Prince, il est peu de rois que les muses instruisent, Peu savent éclairer les peuples qu'ils conduisent.

De son côté, le futur héros, le Salomon du Nord, ne voulut pas rester en arrière, et balbutia des vers comme il put; mais si ses vers étaient mauvais, sa prose faisait certainement pressentir un grand homme, dans le génie duquel se mêlait je ne sais quoi de bizarre... On se figure ce que put devenir, entre ces deux hommes, une correspondance ainsi commencée. Je n'ai cité que leurs deux premières lettres, il les

faudrait citer toutes. Mais, si j'ai affaire à un lecteur sérieux, j'espère qu'il me suit pas àpas dans cette étude, et que, delui-même, il supplée aux citations que je ne puis qu'indiquer. Qu'il lise donc, ici, les quatre premières années de cette correspondance, de 1736 à 1740, c'est-à-dire depuis son origine jusqu'à l'avénement de Frédéric au trône. C'est à cet avènement, en effet, qu'il convient d'arrêter le premier chapitre des relations de Voltaire et du prince royal de Prusse. — Voltaire, à cette époque, a quarante-six ans, Frédéric en a vingt-huit, madame du Chatelet trente-cinq, et nous sommes toujours à Cirey.

Nous sommes à Cirey, mais la persécution et le procès de madame du Chatelet continuent à nous faire aller de temps en temps en Hollande. Voltaire, dans un de ces voyages, s'arrêtant à Leyde, consulta sur sa santé le célèbre docteur Boerhaave, car, malgré sa vie plus que jamais active, il n'avait cessé de souffrir des entrailles et de l'estomac , et la fièvre ne le quittait presque point. D'ailleurs l'impatience de son caractère n'avait fait que s'accroître ; l'amitié de Frédéric, qu'il sentait bien devoir être un jour le plus grand homme de son siècle, le rendait encore plus

terrible contre les folliculaires qui avaient l'audace d'attaquer, en sa personne, l'autorité de la raison et de la philosophie, et cela lorsque l'Europe entière l'honorait, lorsque l'Angleterre, la Hollande, la Prusse lui offraient un asile, des titres et de riches pensions. Aussi jamais ne fut-il plus implacable pour Desfontaines et autres gazetiers. Il publie à cette époque :

Discours sur l'histoire de Charles XII. — Réponse à des critiques.

Défense du newtonianisme. — Réponse à des critiques.

Mémoire sur la satire. — Protestation contre un misérable libelle de Fabbé Desfontaines. En vain, Frédéric lui écrit : « Tous les coups portés contre un » ennemi inférieur déshonorent celui qui les lance. . . » « — Eh! prince, il ne s'agit ni de moi ni de ma » dignité, mais de la raison, de la science } faudra-t-il » que ces législatrices du monde restent entravées » par quelques gredins sans aveu ? Sans doute, s'ils » parlaient seuls et dans le désert, il faudrait mé- » priser leur folie • mais puisqu'un public assez soties » écoute, puisque des Welches osent les applaudir, » ne faut-il pas montrer à ces Welches ce que c'est » que leurs gazetiers? »

On a vu précédemment que Desfontaines mourut pendant le séjour de Voltaire à Cirey. Celui-ci crut

donc quelques instants à la paix; il ignorait que, malheureusement, le folliculaire mort, sa feuille devait lui survivre, qu'elle devait faire naître d'autres feuilles semblables ; que tout homme de génie continuerait à rencontrer partout sur ses pas le monstre des écrits périodiques qui, dès sa naissance, se rendait presque aussi odieux que Vinfâme.

A Desfontaines devait succéder Fréron, cervelle bretonne, étroite, dure, obstinée, critique plein de fiel et le plus impudent des hommes, tout propre à devenir un génie de gazette. Elevé, formé par Desfontaines pour être son successeur, il avait vingt-six ans lorsque celui-ci mourut. Il se posa , comme son maître, et plus encore, en défenseur de la religion et de la morale, se fit le champion de la foi contre les philosophes. Ses victimes habituelles seront Voltaire (Jean-Jacques, un peu plus tard), Marmon tel, d'Alem* bert, Diderot, la Harpe, Lebrun, etc., et entendez, je vous prie, lecteur, par cet et cœtera, tous les grands esprits de son temps,

Mais avant d'être appelé au quasi- sacerdoce du journalisme, ce Fréron avait été emprisonné à Vincennes pour un pamphlet contre l'abbé de Bernis; Comme il n'avait rien à critiquer en prison et point de feuilles à écrire, il y passait les journées entières à s'enivrer. Au sortir de là, on l'avait exilé quelque temps-, puis la permission lui ayant été donnée de rentrer dans Paris, comme il fallait vivre et qu'il

n'avait rien, il s'associa à une compagnie de grecs. On appelait ainsi des jeunes gens débauchés qui gagnaient de quoi alimenter leurs orgies en jouant avec des dés pipés. Mais c'était dans l'art des gazettes uu'il devait rencontrer la fortune. Il se faisait, diton, avec sa feuille, ZiO,000 livres par an. Devenu alors un personnage important dans la république des lettres, on le vit, comme un seigneur, donner chez lui des petits soupers restés célèbres par leur licence. Les femmes, dans ces soupers, étaient choisies avec soin, par le maître de la maison, pour le plaisir de ses hôtes. Palissot, autre soutien des mœurs et grand ami de Fréron, dirigeait quelquefois ces réunions galantes.

Une de leurs joies, c'était d'humilier, de flétrir tout ce qui conservait quelque candeur ; c'était, quand ils le pouvaient, d'amener parmi eux des jeunes gens, poètes ou artistes, qu'ils décontenançaient, qu'ils couvraient de honte à jamais par les plus odieuses mystifications. J'emploie à dessein ce mot, et je le souligne, car il fut inventé précisément aux soupers de Fréron. En y réfléchissant, ce mot, en effet, devait •être inventé par des gazetiers.

Un jour donc (car il faut, quelque dégoût qu'on en ait, faire connaître enfin ces gens-là), un jour Palissot vient, avec un air de protection bienveillante, trouver le jeune Poinsinet qui venait de débuter dans la carrière des lettres. Il lui annonce que son illustre ami,

le grand critique, M. Fréron, enchanté de ses essais, désire le féliciter et l'avoir un tel jour à souper. Poinsinet, tout naïf, accepte avec joie ! Mais au jour convenu, il voit reparaître Palissot, cette fois tout en larmes, accablé de douleur : — Ah ! mon Dieu, s'écriet— il dès la porte, M. Fréron se meurt ! Il est à l'agonie depuis trois jours. Tout espoir est perdu. — 0 ciel! dit Poinsinet, je ne le verrai donc pas ! — Au contraire, reprend Palissot, il veut vous embrasser avant de mourir, et, en présence de tous ses amis, vous nommer solennellement son successeur. Vous seul, dît-il, êtes digne de porter après lui le sceptre de la critique. Venez, hâtez-vous! Qui sait? nous arriverons peut-être trop tard!... Poinsinet, tout attendri, tout ému , se laisse conduire clans la chambre de M. Fréron. Elle est pleine de ses amis qui tous se lèvent avec respect dès qu'on leur annonce le jeune successeur du mourant. On l'introduit dans une alcôve obscure; le médecin est au chevet, tâtant le pouls du prétendu malade dont on aperçoit sur l'oreiller la tête difforme horriblement boursouflée, dit le médecin, des suites iïune érésipèle hémorroïdale ; mais Poinsinet, tout éperdu, n'entend même pas ce nom de maladie. Il s'approche, tout tremblant, de cette ligure de Fréron. — Pauvre homme ! dit-il. — Cependant un bruit sourd se fait entendre... — Il parle, dit le médecin-, mais seul je puis le comprendre : il demande que vous l'embrassiez... —

Poinsinet se précipite, mouille de ses pleurs ce qu'il croyait le visage de Fréron... Alors les fenêtres s'ouvrent, le grand jour apparaît... Lecteur, épargnez-moi la fin de cette histoire- je ne me suis que trop arrêté, je le sens, avec ces polissons ; mais je l'ai fait afin d'avoir à reparler d'eux, dans la suite, le moins possible : j'ai voulu que, sur le simple énoncé de leurs noms, vous sachiez tout ce qu'il faut en tendre, sans épithètes oiseuses.

Tels étaient donc les ennemis de Voltaire !

Cependant, à tort ou à raison, celui-ci croyait devoir répondre à leurs critiques ; plus il les méprisait, plus il souffrait de voir une partie du public lire leurs gazettes, et il n'y avait plus pour lui de repos qu'il n'eût démasqué ces empoisonneurs publics. Il les poursuivait comme il poursuivit tous les charlatans de son siècle, comme il poursuivit même de simples marchands d'orviétan, tels que Yapothicaire Arnout avec ses sachets contre l'apoplexie, ou bien le sieur Lelièvre, inventeur du baume de vie.

Quelquefois pourtant il rougissait, lui, l'auteur de Zaïre> de descendre à ce rôle ; il s'en plaint dans ses lettres à ses amis* Usent bien que sa gloire en souffre.

Peut-on cependant, sans protester, voir chaque matin circuler par toute l'Europe ces malheureuses gazettes ? Mais plus il leur répondait, plus il mettait en relief leurs auteurs, plus ils étaient joyeux et plus ils le harcelaient. Ils riaient de cette polémique • mais lui il en versait des larmes. On est étonné de voir dans sa correspondance le chagrin réel que lui causèrent Desfontaines et Fréron.

En vain Frédéric lui répétait au plus fort de la lutte : «Votre mérite vous a si fort élevé au-dessus de » la satire et des envieux, qu'assurément vous n'avez » pas besoin de repousser leurs coups. Leur malice » n'a qu'un temps, après quoi elle tombe avec eux » dans un oubli éternel. »

Il le savait bien- il avait écrit à Thiriot ces paroles touchantes : « On me rendra un jour justice, » mais je serai mort , et j'aurai été accablé pendant » ma vie... »

Quelque répugnance qu'il eût à se commettre avec I de telles gens, pouvait-il se taire ? Si les sages ne mettaient pas un frein à ce débordement de gazettes, qui {pouvait prévoir jusqu'à quel point ces misérables folliculaires étaient capables de pervertir l'esprit j public ?

De là son ardeur à produire et coup sur coup, pour attirer l'attention de tous vers la philosophie. Jamais sonespritneparut plus divers; c'estletempsoù Frédéric lui écrit : «Vous m'êtes un être incompréhensible.

» Je doute s'il y a un Voltaire dans le monde • j'ai fait » un système pour nier son existence. Non assuré- » ment, ce n'est pas un homme qui fait le travail » prodigieux qu'on attribue à M. de Voltaire. Il y a à » Cirey une Académie composée de l'élite de l'uni- » vers. Il y a des philosophes qui traduisent Newton. » Il y a des poètes héroïques, il y a des Corneilles , il » y a des Catulles, il y a des Thucydides , et l'ouvrage » de cette Académie se publie sous le nom de Voltaire, » comme l'action de toute une armée s'attribue au chef » qui la commande. La Fable nous parle d'un géant » qui avait cent bras, vous avez mille génies, vous » embrassez l'univers entier, comme Atlas le por- » tait. »

L'auteur persécuté de la Henriade éprouvait au moins quelque consolation à se voir si bien compris du jeune prince royal ; aussi , devenu avec lui plus confiant, lui répond-il par cette lettre si mélancolique du 26 février 1739 : «... Tous les huit jours je suis » dans la crainte de perdre la liberté ou la vie -, et » languissant dans une solitude , et dans l'impuis- » sance de me défendre, je suis abandonné par ceux » même à qui j'ai fait le plus de bien... Du moins » un coin de terre dans la Hollande, dans l'Angle- » terre, chez les Suisses, ou ailleurs, me mettrait à » l'abri et conjurerait la tempête -, mais une personne » trop respectable a daigné attacher sa vie heureuse » à des jours si malheureux : elle adoucit tous mes

» chagrins, quoiqu'elle ne puisse calmer mes craintes. » Tant que j'ai pu , Monseigneur , j'ai caché à » Votre Altesse Royale la douleur de ma situation, » malgré la bonté qu'elle avait elle-même d'en » plaindre l'amertume, etc. » Là-dessus, on le comprend, invitation à Voltaire, de la part du prince , à venir en Prusse • mais celui-ci ne pouvait quitter Emilie; il savait d'ailleurs que le prince royal était lui-même très suspect à Berlin, et l'on voit bien que s'il va jamais faire sa cour au Salomon du Nord, il attendra qu'il soit roi.

Il aimait mieux aller quelquefois à Lunéville, chez le bon roi Stanislas, qui tâchait d'oublier dans ce petit royaume de Lorraine les désastres de Pologne. L'aimable roi, un peu mélancolique, vivait là auprès de la belle madame de Boufflers, à peu près comme Voltaire lui-même auprès de la savante Emilie.

Madame du Chatelet se plaisait à Lunéville ; les plaisirs, les beaux-arts, y étaient réunis, grâce aux soins de madame de Boufflers. C'est là qu'elle vit, pour la première fois, le poëte Saint-Lambert, jeune alors, plein de beauté et d'un irrésistible regard. Madame de Boufflers le retenait à Lunéville autant que possible, et tout le monde, dans la petite cour, aimait le charmant jeune homme, excepté pourtant le roi Stanislas. Aussi se réjouissait-il toujours de la venue de madame du Chatelet : sa présence diminuait les assiduités du jeune homme auprès de

i 3S VOLTAIRE.

madame de Roufllers... Stanislas n'y voyait que trop bien. Quant à Voltaire, plus confiant que jamais, livré avec ardeur à des études que partageait Emilie, il produisait œuvres sur œuvres.

Reprenons le catalogue des livres qu'il écrivit à Cirey :

Vie de Molière. — Simple préface écrite pour obliger un libraire; mais préface cbarmante.

Zulime. — Tragédie : la scène est en Afrique. Voltaire, plus tard, écrivait plaisamment à l'un de ses amis : « Ayant été autrefois , avec Alzire , en » Amérique , je fis un petit tour en Afrique avec » Zulime, avant que d'aller voir Idamé à la Chine ; » mais mon voyage d'Afrique ne me réussit point. »

En promenant ainsi sa muse tragique , il se proposait de montrer qu'il est des vertus par toute la terre et dans toutes les religions. Voici encore, dans cette tragédie, des héros de religions diverses, et Zulime y dit à Ramire :

Prenons donc à témoin ce Dieu de l'univers

Que nous servons tous deux par des cultes divers.

Mais la pièce était froide, elle futsifflée, malgré sa donnée philosophique et malgré le talent de mademoiselle Clairon, à qui l'auteur la dédia (dans son zèle pour relever aux yeux du public la profession

d'acteur). Ces tragédies sentimentales n'étaient nullement ce que les spectateurs attendaient de l'auteur d'OEdipe et de la M ort de César; ils persistaient à voir en lui le destructeur des préjugés, et ils sifflèrent Zulime... Mais patience, messieurs, vous aurez tout à l'heure le Fanatisme, ou Mahomet le prophète.

Pandore. — Opéra, mis en musique par deux compositeurs. Pandore, s' éveillant à la vie, chantait ces beaux vers :

Où suis-je? Et qu'est-ce que je voi?

Je n'ai jamais été ; quel pouvoir m'a fait naître ?

J'ai passé du néant à l'être.

Quels objets ravissants semblent nés avec moi !

(On entend une symphonie.) Ces sons harmonieux enchantent mes oreilles; Mes yeux sont éblouis de l'amas des merveilles Que l'auteur de mes jours prodigue sur mes pas.

Ah ! d'où vient qu'il ne paraît pas ? De moment en moment je pense et je m'éclaire. Terre, qui me portez, vous n'êtes point ma mère ,

Un dieu sans doute est mon auteur ; Je le sens, il me parle, il respire en mon cœur.

Exposition du livre des institutions physiques de madame du Chatelet. — « Il a paru, dit-il , au com- » mencement de cette année, un ouvrage qui ferait » honneur à notre siècle, s'il était d'un des princi- » paux membres des Académies de l'Europe. Cet » ouvrage est cependant d'une dame ; et ce qui

» augmente encore ce prodige, c'est que cette dame, » ayant été élevée dans les dissipations attachées à la » haute naissance, n'a eu de maître que son génie et » son application à s'instruire. — Ce livre est le fruit » des leçons qu'elle a données à son fils. »

Et ce fut à son fils que madame du Chatelet, en le puhliant, dédia ce livre des Institutions physiques, précédé d'une éloquente préface sur l'histoire des sciences.

Préface et extraits de V Anti-Machiavel. — Ceci est toute une histoire. Frédéric, étant prince royal , avait entrepris cette réfutation de Machiavel; mais, devenu roi, il voulut anéantir l'édition , malgré l'enthousiasme naïf de Voltaire qui en avait écrit la préface et annonçait au monde un Titus.

Courte réponse aux longs discours d'un docteur allemand. — C'est dans cette Courte réponse que, prenant la défense des travaux de M. de Réaumur contre un mot léger du père Malebranche , il écrit ces lignes : « Le père Malebranche, dans sa Recherche » de la vérité ', ne concevant rien de beau, rien d'utile » que son système, s'exprime ainsi : Les hommes ne » sont pas faits pour considérer des moucherons ; et Ton » n'approuve pas la peine que quelques personnes se » sont donnée de nous apprendre comment sont faits » certains insectes, la transformation des vers, etc. Il » est permis de s'amuser à cela, quand on na rien à

» faire, et pour se divertir. — Cependant cet amuse- » ment à cela pour se divertir nous a fait connaître » les ressources inépuisables de la nature, qui ren- » dent à des animaux les membres qu'ils ont perdus, » qui reproduisent des tètes après qu'on les a cou- » pées, qui donnent à tel insecte le pouvoir de s'ac- » coupler l'instant d'après que sa tête est séparée de » son corps, qui permettent à d'autres de multiplier » leur espèce sans le secours des deux sexes (on le » croyait alors des pucerons) ; cet amusement à cela a » développé un nouvel univers en petit, et des variétés » infinies de sagesse et de puissance, tandis qu'en » quarante ans d'études , le père Malebranche a » trouvé que la lumière est une vibration de pression » sur de petits tourbillons mous, et que nous voyons » tout en Dieu. »

Il eût pu ajouter que cet amusement à cela avait déjà fait perfectionner et inventer plusieurs arts utiles, empruntés à l'industrie des insectes- que, par exemple , l'observation des chrysalides avait fait trouver le procédé pour faire de la dorure sans or, etc., etc.

Doutes sur la mesure des forces motrices. — Une discussion était survenue entre les savants sur ce sujet, Voltaire y voulut prendre part: son rôle était de porter partout l'esprit philosophique.

Conseils à un journaliste. — Ah ! pensait-il quelquefois, si l'on pouvait enlever les journaux aux Desfontaines, aux Frérons, si quelques esprits sages s'emparaient des recueils périodiques, quelle machine pour écraser l'infâme! Aussi, partant de la supposition qu'un honnête homme se prépare à se faire journaliste, il publia ces Conseils.

Disons cependant que le vrai journaliste, au xvme siècle, fut Voltaire lui-même : journaliste libre qui prend la plume à ses heures, qui donne à sa pensée la forme qu'il veut-, qui répand la lumière par la poésie, par la science, par la polémique, par le théâtre, par l'épigramme, par le colifichet. Ouvrez tous les canaux de ce xvme siècle, vous y verrez circuler l'esprit de Voltaire. La collection de ses œuvres et sa correspondance, voilà le vrai journal de son temps; mais point de chaînes, point de contrat de vente et de livraison à temps. L'esprit, par le grand publiciste, n'est point traité comme une marchandise. Quand il fera des éloges, c'est qu'il les croira mérités ^ et toutes les fois qu'une chose sera blâmée par lui, c'est qu'il la croira nuisible. Du reste, rien ne lui échappe. Mais point de réclames! Et rien qui puisse l'empêcher de prémunir cent et cent fois le public contre les sachets de l'apothicaire Arnout.

Utile examen des trois dernières épîtres du sieur Rousseau. — Article de journal, sans nom d'au-

V0LTA1KE. 1A3

teur ; critique violente des dernières inepties de J.-B. Rousseau»

Mais, ici, arrêtons-nous un moment* nous arrivons à Mahomet.

Le Fanatisme, ou Mahomet le prophète, représenté pour la première fois à Lille, en 1741, est l'œuvre dramatique la plus importante de Voltaire, celle qui caractérise le mieux et lui-même et son siècle, celle où il épanche le plus éloquemment la douleur que lui causaient l'hypocrisie religieuse et l'hypocrisie politique. Il ne donna d'abord à sa pièce que ce titre : le Fanatisme. C'est en effet le fanatisme qu'il eut en vue ; la personne de Mahomet n'est ici qu'accessoire : c'est un mythe, c'est le prophète en général. C'est celui qui se substitue à autrui, qui s'empare des âmes, qui veut penser pour tous, qui se dit l'interprète des dieux. C'est Tartuffe^ les armes à la main, Tartuffe roi et prophète. Il écrit à Gideville : « Mahomet est Tartuffe le Grand. » Et il le dit encore dans un avis au lecteur^ et laisse très bien voir qu'il a voulu, dans cette œuvre^ se faire le continuateur de Molière, dont il était alors si enthousiaste , qu'il l'appelait la gloire de la France , et qu'il déclarait le Tartuffe le chef-d'œuvre qu aucune nation na égalé.

En choisissant Mahomet pour principal personnage

de sa pièce, il ne chercha pas cependant à le rapetisser ; il crut digne de lui d'en faire un tartuffe de génie. Cette tragédie est la seule qu'il écrivit en silence, sans en rien communiquer d'avance à ses amis, et sans leur en parler. Frédéric seul fut dans la confidence. Le désir de Voltaire était, s'il se pouvait, de faire concorder l'apparition de sa pièce avec l'avènement du prince philosophe au trône de Prusse. Il fallait que Y infâme en tremblât! Il fallait bien plus, il fallait que cette satire terrible du fanatisme et de l'intolérance religieuse reçût l'approbation du souverain Pontife ; il fallait que ce cri de justice et d'humanité fût si profond et si sincère , que le pape, oubliant les maximes d'église et redevenant homme un instant, tendît la main à l'auteur- qu'il déclarât lui-même ainsi, et sans y songer, la déchéance des doctrines exclusives devant l'esprit nouveau. Et ce qu'il désirait du pape , Voltaire l'eût désiré du grand lama -, il eût voulu emporter les esprits sur un terrain où prêtres, bonzes, muftis, etc., pussent tous se reconnaître hommes et s'embrasser une fois. Cette pensée, qu'il émit plus tard , en riant :

J'ai désiré cent fois, dans ma verte jeunesse, De voir notre saint-père, au sortir de la messe, Avec le grand lama danser un cotillon....

Cette pensée ne le quittait jamais. S'il se pouvait donc qu'il obtînt publiquement pour son œuvre les

félicitations papales, sans doute les fanatiques de tous les pays en feraient des grincements de dents -, mais qu'importe, se disait-il, s'ils tombent dans le mépris de tout ce qui pense en Europe , s'ils sont abandonnés des magistrats, des rois, des législateurs et du pape lui-même?

Jamais Voltaire ne déploya plus d'adresse et de ruse même qu'il ne le fit dans cette circonstance. D'abord il sut habilement pressentir le saint-père, se mit en relations avec des cardinaux romains qui furent enchantés de sa correspondance, qui parlèrent de lui au pape avec éloge. Benoît XIV était d'ailleurs un homme instruit, aimable, sensible aux beaux vers. Il n'aimait pas les fanatiques ^ Voltaire savait très bien tout cela, cependant il s'enquérait sans cesse, à petit bruit, des sentiments de ce successeur de saint Pierre.

D'un autre côté, pour éviter, chez les Welches, de trop grands orages, il fit jouer sa pièce à Lille, la ville de province où se trouvaient alors les meilleurs acteurs. Il alla lui-même (en 1741) leur donner ses l instructions, leur distribuer leurs rôles et assister aux premières représentations, qui mirent toute la ville dans un enthousiasme indicible. Le succès fut tel que plusieurs prélats voulurent en avoir une représentation par les mêmes acteurs, dans une maison particulière. 11 fallut bien que de là, quoi que pût inventer la cabale, elle se reproduisît sur tous les théâtres de

ll\6 VOLTAIRE.

France. Lorsqu'on la représenta à Paris, le 9 août 17A2, il y avait, dit Voltaire, une loge entière remplie des premiers magistrats de cette ville ; des ministres même y furent présents.

Mahomet fut le grand succès dramatique au xvine siècle , et fit du théâtre , à cette époque , une des premières institutions de l'État. Voltaire était au comble de la gloire et de la joie : on sait combien il aimait le théâtre , tout ce qu'il en attendait pour éclairer et policer les peuples -, on connaît ses efforts pour ennoblir aux yeux du public la profession d'acteur. Il avait dédié sa dernière tragédie (Zulirne) à mademoiselle Clairon • il dédia le Fanatisme , ou Mahomet le prophète, au pape Benoît XIV. Qu'on juge de l'étonnement du public lorsqu'on vit la pièce de Voltaire imprimée avec une dédicace au Pape; et qu'on se figure, s'il est possible, la consternation des dévots et des sots, en voyant cette dédicace accompagnée de la réponse suivante :

Benedictus P. P. XIV dilecto filio salutem et aposlolicam benediclionem.

« Settimane sono ci fu presentato da sua parte la sua bellis- » sima tragedia di Mahomet , la quale leggemmo con sommo » piacere

» .... Monsignor Leprotti ci diede poscia il distico fatto da » lei sotto il nostro ritratto ; jeri mattina il cardinale Valenti » ci présenté la di lei lettera del 4 7 Agosto. In questa série » d'azzioni si contengono molti capi, per ciascheduno de' quali » ci reconosciamo in obbligo di ringraziarla. Noi gli uniamo » tutti assieme, e rendiamo a lei le dovute grazie per cosi sin- » golare bontà verso di noi, assicurandola che habiamo tutta » la dovuta stima del suo tanto applaudito merito (1). »

Ici Benoît XIV raconte un petit débat littéraire survenu entre un Français et lui, au sujet du distique latin dont il vient de parler, et dans lequel ce Français prétendait voir une faute de prosodie. Rispondemmo che sbagUava : « Nous lui répondîmes qu'il était dans Terreur, » dit le pape; puis il ajoute :

« Benchè la causa sia propria délia sua persona, abbiamo » tanta buona idea délia sua sincerità e probità che faciamo la » stessa giudice sopra il punto délia ragione a chi assista, se a

(1) Traduction. — « Il y a quelques semaines qu'on me présenta de votre part votre admirable tragédie de Mahomet, que j'ai lue avec un très grand plaisir....

... « M. Leprotti m'a communiqué votre distique pour mon portrait ; et le cardinal Valenti me remit hier votre lettre du 17 d'août. Chacune de ces marques de bouté mériterait un remercîment particulier; mais vous voudrez bien que j'unisse ces différentes attentions pour vous en rendre des actions de grâces générales. Vous ne devez pas douter de l'estime singulière que m'inspire un mérite aussi reconnu que le vôtre. »

1A8 VOLTAIKE.

» noi o al suo oppositore ; ed in tanto restiamo col (lare a lei » Tapostolica benedizione.... (1). »

Maintenant qu'il soit permis au commentateur de citer quelques passages de cette œuvre applaudie par le pape, par les prélats, par les ministres, en même temps que par le public. On prie seulement le lecteur de peser chaque vers. Nous sommes ici, en quelque sorte, face à face avec l'âme de Voltaire ; ce n'est plus son biographe, c'est lui qui vous parle, ou plutôt c'est la voix même de l'humanité au \viiic siècle.

ZOPIRE

Bannis tonte imposture , et d'un coup d'œil plus sage Regarde ce prophète à qui tu rends hommage ; Vois l'homme en Mahomet , conçois par quel degré Tu fais monter aux cieux ton fantôme adoré. Enthousiaste ou fourbe , il faut cesser de l'être ; Sers-toi de ta raison, juge avec moi ton maître : Tu verras de chameaux un grossier conducteur , Chez sa première épouse insolent imposteur ,

(l) Traduction. — « Quoique vous soyez partie intéressée dans ce différend , nous avons une si haute idée de votre franchise et de votre*droiture, que nous n'hésitons pas à vous faire juge entre votre critique et nous. Il ne nous reste plus qu'à vous donner notre bénédiction apostolique.. .. »

Qui sous le vain appas d'un songe ridicule, Des plus vils des humains tente la foi crédule; Comme un séditieux à mes pieds amené , Par quarante vieillards à l'exil condamné : Trop léger châtiment qui l'enhardit au crime. De caverne en caverne il fuit avec Fatime ; Ses disciples errants, de cités en déserts, Proscrits, persécutés, bannis, chargés de fers, Promènent leur fureur qu'ils appellent divine ; De leurs venins bientôt ils infectent Médine. Toi-même alors, toi-même , écoutant la raison, Tu voulus dans sa source arrêter le poison. Je te vis plus heureux, et plus juste, et plus brave, Attaquer le tyran dont je te vois l'esclave. S'il est un vrai prophète , osas-tu le punir ? S'il est un imposteur, oses-tu le servir?

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