Voltaire
Maubert ». Il y trouva un camarade, aussi dégoûté que lui de la procédure, aussi épris de plaisir et de poésie : ils devinrent amis pour la vie. C'était ce bon garçon de Thicriot, égoïste, paresseux, ami de ses aises et de son repos jusqu'à la trahison et l'improbité; il vécut aux crochets de Voltaire qui ne se lassa jamais de le servir et de lui pardonner.
Autre disgrâce. L'Académie ne couronne pas l'ode sur le vœu de Louis XIII. Le crédit de La Motte fait attribuer le prix au vieil abbé du Jarry. Le sang dArouet bout à ce déni de justice : une satire contre l'illustre M. de La Motte part, fait scandale, réchauffe la colère du père contre ce gamin qui ne fait que des sottises. Heureusement M. de Caumartin l'emmène à Saint-Ange jusqu'à ce que le bruit soit assoupi. Dans cette jolie région du Loing, auprès d'un homme d'esprit qui avait dans la tète tout le xvn" siècle, les grandes affaires et les anecdotes, Arouet, pour la première fois, prend des idées sérieuses; il reçoit les germes tout à la fois de la Henriade et du Siècle de Louis XIV.
Le grand roi meurt, et dans la joie de la délivrance, dans celle de la paix assurée, éclate la fête de la Régence. Révolte contre la tristesse bigote et le lourd despotisme du dernier règne; étalage débraillé de cynisme, de scepticisme et de débauche; fureur de jeu, d'amour, de luxe; bouillonnement hardi d'esprit, de rire et de satire; mais aussi avidité d'argent et lièvre de spéculation : il faut de l'argent pour le plaisir; pa« de grand nom qui ne trafique et n'agiote. Voilà le milieu où Voltaire s'agite au retour de Saint-Ange. Il fréquente les compagnies
les plus libres, qui sont celles aussi où l'esprit dispense de tout et rachète tout, au Temple chez le grand prieur de Vendôme, à Sceaux chez la duchesse du Maine.
Il rencontre au Temple Chaulieu, l'abbé de Bussy, le chevalier d'Aydie, le bailli de Froulay, le chevalier de Bouillon, le président Hénault; à Sceaux, le cardinal de Polignac, M. de Malezieu, Mlle Delaunay. M. de Sully l'emmène à Sully, où viennent le duc de La Vallière et Mme de Gondrin, la future comtesse de Toulouse. Il se coule comme une anguille dans tous les endroits où la vanité et le plaisir trouvent leur compte : à Maisons, chez le Président dont le fils est son cher ami, à Vaux chez le glorieux maréchal et la belle maréchale de Villars, à Paris et à Châtillon chez le banquier Hoguère, où il trouve les poètes Danchet et Crébillon, et l'aventurier Gœrtz, le ministre brouillon de Charles XII. On le voit à Richelieu en Poitou, tenant compagnie au jeune duc exilé, à la Source près d'Orléans, chez Bolingbroke, à Ussé en Touraine où fréquente le poète grivois Grécourt, à la Rivière-Bourdet en Normandie et rue de Beaune à Paris, chez la présidente de Bernières. L'honnête marquise de Mimeure est de ses amies : c'est chez elle qu'il a son premier duel d'esprit avec le salé Bourguignon qu'est Piron. La rousse et mûre Rupelmonde l'emmène en Hollande ; il passe onze jours à La Haye avec le poète Jean-Baptiste Rousseau que jusque-là il avait honoré comme un maître : ils se quittent brouillés à mort.
Il se déploie à l'Opéra, à la Comédie, dans les loges des actrices. Il perd ses peines avec la Duclos.