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CHAPITRE III

Malgré la permission du lieutenant de police, le séjour de Paris était mauvais pour Voltaire. Il se décida à demeurer au château de Cirey, où il avait attendu la fin de l'orage : Cirey-sur-Blaise, dont la jeune et mondaine nièce du poète, Mme Denis, peint avec horreur la « solitude effrayante pour l'humanité, à quatre lieues de toute habitation, dans un pays où l'on ne voit que des montagnes et des terres incultes », est en réalité dans une jolie vallée, fraîche et verte, enserrée entre deux coteaux qui portent de grands bois ; le charbon qu'ils fournissaient alimentait quelques forges, aujourd'hui abandonnées.

1. Desnoiresterres, Voltaire à Cirey. — Longchamp (et Wagnière), Mémoires sur Voltaire, 2 vol. 1825. — E. Asse, Lettres de Mme du Châtelet, 1882; Lettres de Mme de Grafpgny, etc., 1879. — Léouzon Le Duc, Voltaire et la police, 1867. — Mém. de la soc. des lettres de Saint-Dizier, 1892-1894 (abbé Piot, Cirey-le-Château) — Duc de Broglie, Frédéric II et Louis XV, 1885. Revue d'histoire littéraire, 1902 (P. Bonnefon, Sur Voltaire et J.-B. Rousseau). — Dubois- Reymond, Voltaire comme homme de science, trad. Lépine, 1869. — Saigey, les Sciences au XVIII' siècle; la physique de Voltaire, 1873.

L'endroit est charmant, mais en effet assez retiré, en dehors des grandes voies de communication ; par Saint-Dizier, on était à deux pas de la frontière du Barrois, et à la première alerte on passait des Etats du roi de France dans le domaine du duc de Lorraine. Cirey était le repos, l'étude et la sécurité.

Il était l'amour aussi, du moins au début. La marquise du Châtelet, à qui cette terre appartenait» après avoir tàté de quelques amants, était devenue en 1733, à vingt-sept ans, la maîtresse du poète. Après le mystère de l'auberge de Charonne où ils allaient manger des fricassées de poulet, et celui des parties carrées chez Voltaire avec la duchesse de Saint-Pierre et M. de Forcalquier, la liaison devint publique, et, par sa durée, respectable, selon les mœurs du monde.

Représentez-vous une femme grande et sèche, le visage aigu, le nez pointu; voilà la figui'e de la belle Emilie : figure dont elle est si contente, qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir : frisures, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion ; mais comme elle veut paraître belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est obligée, pour se donner le superflu, de se passer du nécessaire, comme chemises et autres bagatelles *.

C'est une femme qui parle ainsi, et c'est Mme du Deffand : deux raisons d'en rabattre. Point du tout laide, et même fort agréable, Mme du Châtelet était certainement coquette, aimant la parure, de tempérament ardent, et hardiment, aristocratiquement impudique, jusqu'à se baigner devant un valet de chambre, qui n'était pas pour elle un homme. Elle était assez joueuse.

^ 1. Mme du Deffand, Corresp. complète, t. II, p. 762.

Elle savait le latin, l'italien, l'anglais. Elle était passionnée pour les mathématiques, la plrysique, la métaphysique, et les comprenait. Elle lisait Leibniz, et avait pour amis Maupertuis et Clairaut. Elle « pensait ». Une autre bonne langue du siècle dit qu'elle faisait tous les ans la revue de ses principes. Elle écrivait sur des matières de science et de philosophie. On l'estimait pédante. Elle était sincèrement sérieuse. Elle préférait l'application de l'esprit aux bagatelles de la société. Elle n'était pas dévote, ni même croyante. Elle n'était ni tracassière, ni médisante, ni méchante. Gomme la maîtresse de M. de Mopinot, elle eût pu dire qu'elle entendait que, sauf au lit, on la traitât en homme. Elle avait l'esprit viril, le cœur viril : droite, sûre, capable d'actif dévouement; à tout prendre, valant mieux que les femmes qui se moquaient d'elle.

Voltaire vint donc loger en son château, à côté du discret marquis : c'était encore régulier alors. Il fît ménage commun avec eux, leur avançant de l'argent dans leurs embarras, embellissant la maison où il fît construire pour lui une galerie avec une porte d'un joli goût rococo, un peu trop richement chargée de toute sorte d'ornements, attributs et devises.

Dans cette retraite, point de tumulte mondain, point de défilé de visiteurs. On vit en famille, Monsieur, Madame, l'ami, le fils, le précepteur Linant, pauvre diable qu'on ne renvoie pas parce qu'il ne trouverait pas ailleurs à vivre, la sœur du précepteur qui n'est guère moins paresseuse et incapable que lui, et qu'on garde également par pitié, quelque voisin ou voisine comme le « gros chat » Mme de

Champboriin, ou le vieux cousin Trichâteau. Voilà l'ordinaire de Cirey.

Les dix ou douze années que Voltaire y passa sont des années de travail fécond. Son amie se fit sa modératrice. Elle le disputa au public, aux tentations de la popularité bruyante; elle le voulait tout à elle, mais c'était pour lui aussi qu'elle l'empêchait d'écrire des choses dangereuses, qu'elle les mettait sous clef sévèrement, Métaphysique ou Pucelle , quand elles étaient écrites. Elle le tirait vers les besognes moins scabreuses, vers les études qu'elle aimait. Elle l'appliquait aux sciences, aux calculs, aux expériences. Il cédait; sa curieuse intelligence s'élançait toujours allègrement en tout sens. Mais il ne pouvait résister à son plaisir et à sa destinée. Il ne pouvait renoncer à la poésie, ni à l'histoire. Son esprit ne se tenait pas sous le boisseau : imprimé ou manuscrit, il fallait qu'il amusât le monde, ou le scandalisât, qu'il fît sonner le nom de Voltaire. La pauvre femme s'en désespérait.

Le repos de Voltaire fut un repos mobile et orageux, comme son humeur, étrangement mêlé de succès éclatants, d'études fiévreuses, de polémiques effrénées, d'alertes, de fuites, d'élans ambitieux vers les grands théâtres de Paris ou de la cour, ou vers les flatteuses amitiés des princes.

Il dotait ses nièces. Il écrivait. Il faisait des tragédies touchantes et terribles, Alzire, Mahomet, Me'rope. II rimait des stances, des odes, des épîtres surtout, que le marquis du Ghâtelet n'était pas toujours content de voir courir, lorsqu'elles célébraient trop vivement la belle Emilie. Ensemble se bâtis-

saient les folies de Jeanne, et les Discours en vers sur Chomme. La vie est bonne dans le paradis de Cirey : Voltaire est optimiste, il fait le Mondain :

Oh ! le bon temps que ce siècle de fer,

où l'on a du Champagne et du café, l'argenterie de Germain et les tapisseries des Gobelins. la musicpie de Rameau et les filles de l'Opéra. Par malheur, il en méprise Adam qui n'était pas raffiné, et le paradis terrestre qui n'était pas confortable. Les théologiens aboient, et le poète court jusqu'en Hollande.

Une douceur glorieuse lui vint des avances du prince royal' de Prusse, ami des arts et de la philosophie, et fort maltraité pour ces amours par son père le roi sergent. Frédéric entama une correspondance active avec Voltaire, dont il fit son maître d'orthographe et de poésie françaises, un maître illustre et gratuit qui se payait en compliments et en petits cadeaux. Kaiserling était dépêché en ambassade à Cirey pour remettre au poète, à l'ami du prince, une écritoire avec des vers; la comédie, le feu d'artifice et une illumination célébrèrent l'envoyé, et cette nouveauté sociale, un fils de roi faisant sa cour à un homme d'esprit.

Avec son amie, Voltaire étudie la physique, achète des appareils à l'abbé Nollet, installe des fourneaux, observe, expérimente. Ils envoient des mémoires à l'Académie des sciences, qui ne les couronne pas. Voltaire se jette dans la métaphysique, il en écrit, il en dispute avec la marquise, avec le Prince. Il pousse vigoureusement son Siècle de Louis XIV. Et comme il lui reste sans doute de l'énergie inem-

ployée, il ne laisse passer aucune occasion de querelle et de bruit. Procès contre ce « fripon » de Jore, et sentence équivoque qui déboute le libraire en éclaboussant l'écrivain. Échanges virulents de diffamations imprimées avec le vieux Jean-Baptiste Rousseau. Guerre surtout contre l'abbé Desfontaines, à qui il assène le Préservatif, et dont il essuie la Vohairomanie : toute cette boue qu'ils remuent avec tant d'entrain, fait mal au cœur aux honnêtes gens, et Voltaire y perd plus que le « folliculaire ». Le service essentiel qu'il avait rendu à l'abbé en le tirant de Bicêtre où il avait été mis pour une fâcheuse affaire de mœurs1, les très réels mauvais procédés de l'obligé, qui se libéra trop vite de la reconnaissance et de tous ménagements, disparurent dans un amas d'imputations grossières ou calomnieuses qui salirent surtout celui qui les écrivait. L'espèce de rétractation qu'il finit par tirer de Desfontaines ne raccommoda pas sa considération moins entamée par les injures de son ennemi que par le scandale de ses propres fureurs sans dignité, par ses clameurs à la police, à la magistrature, aux ministres, par les coalitions d'amis et de clients qu'il ameutait, et par le lamentable incident de Thieriot, qui ne voulut pas marcher, laissant incertain si c'était un scrupule d'honneur ou une lâcheté égoïste qui le retenait. Le public oublia le fond du débat, et sur les accessoires prit le droit de mépriser Voltaire.

Il eut un autre profond dégoût du gouvernement

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