CHAPITRE I
François-Marie Arouet, qui fut Voltaire, naquit le 21 novembre 1694 à Paris, sur la paroisse Saint- André-des-Arcs : on ne peut guère douter aujourd'hui du lieu ni de la date. Il avait sept ans quand son père, ancien notaire au Chàtelet, déviai payeur des épices et receveur des amendes à la Chambre des comptes, et, en cette qualité, eut un logement dans la « Court vieille du Palais », vis-à-vis la Sainte-Chapelle. Il avait sept ans aussi quand il perdit sa mère, Marguerite Daumard : on peut raisonner des conséquences qu'eut l'absence d'une mère sur la formation morale de Voltaire.
Des cinq enfants du ménage Arouet, trois seule-
riana. — Œuvres complètes de Voltaire, éd. Moland, t. I.
Al. Pierron, Voltaire et ses maîtres. — H. Beaune, Voltaire au collège. — Pour les citations de Voltaire, je renvoie à l'édition Moland.
ment vécurent : Armand qui succéda dans la charge du père, une fille qui fut Mme Mignot, et ce dernierné, chétif et malingre d'aspect, pourtant de constitution robuste au fond, comme la suite le prouva, et doué d'un magnifique appétit de vivre.
Les Arouet et les Daumard venaient du Poitou : les Arouet, marchands, tanneurs, drapiers, enfin élevés aux professions libérales en la personne du notaire et payeur des épices; les Daumard, plus avancés dans leur ascension de l'échelle sociale, récemment nobles, famille de petite robe. Des deux côtés, Voltaire est purement bourgeois ; il sort à peu près de la même couche sociale que Boileau.
De cette franche origine, il a reçu une certaine forme de conscience, certaines façons de voir la vie. La bourgeoisie, à la fin du xvne siècle, commence à contester le privilège de la naissance, mais c'est pour envahir, non pour détruire, le privilège de la noblesse. Elle entend que le mérite personnel, le travail, et le signe du mérite et du travail, la richesse, partagent avec la naissance les avantages sociaux. Elle n'est pas révolutionnaire : tout bourgeois qui réussit veut être noble et faire ses enfants nobles, par la robe ou par l'épée. Deux fils de Corneille sont officiers; le fils aîné de Racine va dans les ambassades. Le fils d'un négociant de Rouen épouse la fille du lieutenant de police d'Argenson et devient maréchal de camp. Le fils d'un libraire est fermier général et fait de son fils un conseiller au Parlement : ce sera le président Hénault, qui finira dans une charge de cour, surintendant de la maison de la reine.
Il n'y a rien d'étonnant à ce que le père Arouet, officier subalterne à la Chambre des comptes, ait voulu faire de son fils un avocat du roi : c'était pour la famille un avancement régulier. Si le jeune homme refusa, il retint pourtant la maxime de sa classe, qu'il n'y avait dans la bourgeoisie que les sots qui restaient bourgeois. Il en retint aussi le sentiment qu'il fallait élargir la distance qui séparait sa classe de la basse bourgeoisie, du peuple des métiers : de là les airs avec lesquels il rappelle que le père de Jean-Baptiste Rousseau faisait des souliers pour le sien; c'est la même hauteur avec laquelle le duc de Saint-Simon remarque que ce Voltaire, devenu une manière de personnage, est le fils du notaire de son père.
Le déclassement, pour un homme adroit, devenait plus aisé, maintenant que la vie de société mêlait toutes les conditions et effaçait les empreintes professionnelles. Les magistrats, malgré les édits, quittent les habits noirs, les manteaux et les collets, paraissent aux théâtres et aux bals, prennent des façons de courtisans. Les médecins se font hommes du monde. Les marchands même se polissent, commencent à mettre dans leur vie un peu d'élégance et de luxe, à goûter les plaisirs de la société1.
L'amour des lettres est une partie de la politesse, M. Jourdain et Turcaret se dégrossissent. Les gens de lettres hantent leurs maisons, en égaux, en amis, ni méprisés, ni méprisants. Poètes, philosophes et
1. La Bruyère, chap. m et vu. Siècle de Louis XIV, chap. xxix.
savante, ayant dépouillé ou masqué la rogue cuistrerie du bel esprit, moins strictement attachés à la domesticité des grands, circulent dans le monde, et sont les ferments de la bonne compagnie.
Arouet le père n'était pas un notaire à l'ancienne mode. Il avait été marié à une agréable personne dont il ne faudrait pas croire du mal par la seule raison qu'on en a un peu médit. Il entretenait d'excellentes relations avec ses très nobles clients les Saint-Simon et les Richelieu, plus familières sans doute avec ceux-ci, puisque le fils du notaire et le fils du duc en restèrent liés pour la vie. Caumartin de Saint-Ange, Ninon de Lenclos, l'abbé de Châteauneuf, parrain de François-Marie, l'abbé Gedoyn, le chansonnier Rochebrune venaient en amis dans sa maison. Il avait connu Corneille et Boileau, et fréquentait la Comédie.
Ainsi, sans sortir du logis paternel, l'enfant qui devait être Voltaire mettait le pied dans trois mondes : celui des grands seigneurs, celui de la noblesse parlementaire, et celui des gens de lettres. Une conscience confuse et complexe s'ébauchait en lui.
A dix ans, François-Marie fut mis chez les jésuites, au collège Louis-le-Grand. Neuf ans plus tôt le père avait donné son aîné aux jansénistes de Saint-Magloire. Cette contradiction s'explique peutêtre simplement par le mauvais état où étaient en 1704 les affaires du jansénisme, après le cas de conscience. L'aimable homme, un peu léger, qu'était Arouet, ne devait pas se roidir contre les courants.
Il eut sûrement, en confiant son cadet aux jésuites,
la pensée de lui assurer pour l'avenir de belles relations. En effet Voltaire connut au collège les neveux du cardinal de Tencin, d'Argental et Pont de Veyle, Cideville , qui sera conseiller au Parlement de Rouen, Fyot de la Marche, qui sera président au Parlement de Bourgogne, les deux d'Argenson, fils du lieutenant de police, qui tous les deux seront ministres.
Il eut pour maîtres le Père Thoulié, préfet des études (plus tard abbé d'Olivet), les Pères Lejay, Tournemine, Porée, Carteron. Il est difficile de faire la part de la vérité dans les anecdotes qui ont cours sur ses années de collège : on ne peut guère douter du fond qu'elles revêtent, et qui se réduit à deux points, la précocité d'intelligence et la précocité d'impertinence de Voltaire.
Les jésuites ou ne purent ou ne surent donner à leur élève une piété fervente. Et ils ne réussirent pas davantage à lui donner la solidité morale. Je ne sais pas ce que les jansénistes auraient fait d'une pareille nature; mais les honnêtes jésuites de Louisle-Grand ne pouvaient former des êtres moraux qu'en faisant des dévots soumis; là où ils ne plantaient pas la foi obéissante qui ne raisonne pas, le fondement de la moralité manquait; il ne restait que des habitudes de complaisance au monde, de compromis avec les mœurs du siècle et les tentations intérieures, toute cette pratique relâchée dont leur adroite religion savait faire un pieux usage, à la gloire de Dieu et au profit de l'Eglise. Qui ne sortait pas bon catholique de leurs mains, n'en pouvait sortir profondément, gravement moral; et certains
fléchissements de Voltaire ont peut-être leur origine dans l'incapacité de ses éducateurs à séparer la morale du catéchisme.
Il faut d'ailleurs ajouter que, dans ce début du xvme siècle, les Pères, fins rhéteurs, humanistes excellents, s'appliquaient mieux, quoique très pieux eux-mêmes, à former le bon goût que la piété. Ils semblaient se contenter de fabriquer des lettrés qui n'auraient pas un grain de jansénisme, et garderaient une soumission extérieure à l'Église.
De là l'indulgence souriante avec laquelle ils virent éclore chez eux Voltaire : puer ingeniosus, sed insignis nebulo, dit l'une de leurs notes. Les marques précoces de son talent les enchantaient, une épigramme, un impromptu, une traduction en vers français d'une ode latine d'un de leurs Pères. A leur distribution des prix, en 1710, l'un d'eux signalait à J.-B. Rousseau « un petit garçon qui avait des dispositions étonnantes pour la poésie », et le poète regardait curieusement ce « jeune écolier... d'assez mauvaise physionomie, mais d'un regard vif et éveillé ».
Pendant plus de trente ans, jusqu'aux heures chaudes de la bataille encyclopédique, les relations ne se rompront pas entre Voltaire et les jésuites. Ceux-ci furent lents à désespérer de mettre de leur côté un bel esprit de cet éclat; ils lui savaient quelque gré d'être si mal avec les jansénistes. Et lui, de son côté, se sentait profondément redevable à de tels maîtres : malgré tout ce qui le séparait d'eux, malgré son antipathie pour la politique et la doctrine de leur Compagnie, malgré même le manège inté-
ressé de ses protestations à certains jours, il gardait réellement un cher souvenir aux Pères Tourneraine et Porée, une affectueuse estime pour la manière dont les jésuites instruisaient la jeunesse dans leurs collèges. Il savait bien qu'il leur devait son goût. Il leur en devait la sûreté, la finesse; il leur en devait les préjugés et les limites. Si forte fut la prise qu'il ne put jamais se libérer.
Le parrain du petit Arouet, l'abbe de Châteauneuf, l'introduisit dans le monde. Il l'avait présenté à la vieille Ninon, qui, séduite par sa vivacité, lui légua, nous dit-il, deux mille écus pour acheter des livres. Il le mena dans la société du Temple, il lui fit connaître tous ces épicuriens, Chaulieu, Courtin, l'abbé Servien, M. de Sully : compagnie faite pour aiguiser chez ce petit bourgeois deux appétits qu'il avait naturellement, celui du plaisir et celui de l'esprit. De là, les premières difficultés avec le père Arouet, qui voulait bien du plaisir et de l'esprit, mais avec mesure, c'est-à-dire sans compromettre le solide. Le solide, pour lui, c'était une charge de robe. François-Marie n'en voulut pas : il manquait totalement de gravité et ne se plaisait qu'aux folies. Il rentrait tard, faisait danser les écus, quand il en avait, s'endettait pour en avoir. Il faisait des vers et ne voulait pas faire autre chose; il avait une tragédie dans ses tiroirs, envoyait une ode au concours de l'Académie française. Le père admettait les vers, mais comme un agrément de la société, non pas comme une carrière.
Il décida de dépayser le garnement. Le marquis de Châteauneuf, qui s'en allait représenter le roi
auprès des Provinces-Unies (septembre 1713), emmena le jeune Arouet parmi ses pages. A La Haye vivait une réfugiée, Mme Dunoyer, aventurière qui se piquait d'écrire, et mère d'une fille jolie et délurée. Olympe Dunoyer — Pimpette pour les amis — fort brusquement quittée par l'ancien chef des Camisards, Jean Cavalier, qu'elle avait dû épouser, avait été mariée à un certain comte de Winterfeld : elle tourna la tète aux dix-neuf ans du page. Ce polisson n'était pas l'amant sérieux que Aime Dunoyer pouvait souhaiter pour sa fille, il n'avait pas le sou. Elle alla faire du bruit à l'ambassade; les deux amoureux furent séparés. Arouet écrivit à son cher cœur des lettres d'une jolie couleur, grisées et mutines, telles qu'en devaient écrire les Dorante et les Chérubin1. Pimpette voulut bien se faire enlever; il lui fit passer des habits d'homme. Alors l'ambassadeur renvoya son page pour Paris (déc. 1713) : mais l'enragé ne perdit pas encore courage, et il essaya d'intéresser le P. Tournemine et l'évêque d'Évreux à la bonne œuvre catholique de ramener en France une jeune huguenote. A la fin, Pimpette resta en Hollande, et se consola, dit-on, avec Guyot de Merville. Arouet ne garda pas plus de fidélité que de rancune au cher cœur.
Cependant maître Arouet, après avoir sollicité une lettre de cachet pour faire enfermer son coquin de fils, après avoir songé à l'embarquer pour les Iles, se radoucit à le mettre clerc chez Maître Alain, procureur au Châtelet, « près les degrés de la place