Mercure, janvier
valeur même aujourd'hui, et dont les historiens prennent encore la peine de discuter les assertions.
Un protestant français, homme d'esprit, mais aventurier, peu scrupuleux, assoiffé de bruit et d'argent, Angliviel de La Beaumelle, s'empara de l'ouvrage en 1753 et le fit réimprimer avec des remarques parfois judicieuses et utiles, pour la plupart satiriques et injurieuses. Voltaire, outré d'être à la fois volé et diffamé, riposta par un Supplément au Siècle de Louis XIV. Ce fut le commencement de ses démêlés avec La Beaumelle, où, comme toujours, il passa la mesure, et donna lieu au public d'oublier que les premiers torts étaient du côté de son adversaire.
La Beaumelle, qui avait de l'esprit et du savoir, n'a fait que de menues retouches au Siècle de Louis XIV. Hénault n'a pas pu davantage. L'ouvrage était solide : personne au xvme siècle n'était de force à l'entamer. Voltaire avait été très bien préparé à l'écrire. Il avait vécu sa jeunesse parmi les survivants du grand règne, au Temple, à Saint-Ange, à Sully, à Sceaux, à Vaux-Villars, à la Source. En Angleterre, il avait vu des acteurs de la guerre de la succession d'Espagne, lord Peterborough, lord Methuen, la veuve du duc de Marlborough, sans parler de Bolingbroke. Il eût pu, de toutes les conhdences recueillies, faire de très intéressants Mémoires des autres sur Louis XIV. Il voulut faire une histoire.
Il reprit méthodiquement ses interrogations, suivant toutes les pistes, frappant à toutes les portes, allant de la duchesse de Saint-Pierre, sœur deTorcy,
au cardinal Fleury. Il lut tout ce qui s'était public d'histoires et de mémoires, 200 volumes, nous dit-il. Il lit la chasse à l'inédit, et il eut les mémoires de Torcv, de Dangeau, de Villars, les papiers de Louvois, Golbert et Desmarets. Il eut même accès aux archives, et dans le dépôt du Louvre trouva de curieux documents sur l'affaire de la succession d'Espagne.
Après sa première édition, il resta à l'affût de tout ce qui paraissait; il obtint du duc de Noailles les manuscrits de Louis XIV. Il se corrigea ou se compléta, et même, si fort que pussent le blesser les critiques, il en profita quand elles lui semblaient justes.
Il a fait ainsi une œuvre de premier ordre, aussi solide et exacte qu'il était possible de la faire alors, d'une méthode qui, si elle ne satisfait pas à toutes les exigences de la science d'aujourd'hui, marquait un progrès véritable sur celle de ses devanciers. C'est à peu près la méthode du Port-Royal et des Lundis de Sainte-Beuve : une curiosité inlassable et fureteuse, et la finesse littéraire appliquée au discernement des vérités historiques.
Rien de plus faux dans l'ensemble que les critiques du président Hénault. Voltaire, dit-il, ne voii que la superficie des choses. Voltaire n'a pas le ton sérieux de l'histoire. Voltaire diffame sa patrie, il en veut aux grands hommes de la France !.
Voltaire a mis très intelligemment en lumière les grands problèmes de son sujet : la succession d'Espagne, la révocation de l'édit de Nantes, les
i. Lion, le ['résident Ilenaidt, p. 67 et suiv.
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caractères et les rôles des grands acteurs, Colbert, Mme de Maintenon, le roi. Il les a étudiés sérieusement. Les épigrammes du style ne doivent pas nous dérober la modération sérieuse des jugements. Si l'on excepte les affaires religieuses, c'est par optimisme plutôt que par satire que Voltaire, une fois en sa vie, a péché. S'il n'a pas cru au désintéressement de Turenne dans sa conversion, est-ce malignité, ou vérité? Indulgent aux maîtresses et aux favoris du roi, il lui a fait, tout pesé, la part plutôt belle dans les splendeurs de son règne. Il a le premier vu Mme de Maintenon dans son vrai caractère, et marqué l'importance de Colbert qui n'était pas en faveur auprès de ses contemporains. Il a été modéré sur la Révocation jusqu'à mécontenter les protestants, indiquant l'injustice, la cruauté, les désastreuses conséquences de cette mesure intolérante, mais condamnant la révolte des Cévennes au nom de l'ordre public et par dégoût des illuminés.
Très librement pensé, tout son livre n'est pourtant qu'une glorification de l'esprit français, de la civilisation française du xvne siècle, et du roi qui en a été la splendide expression : le philosophe qui hait la guerre a bien de la peine à ne pas se laisser parfois éblouir par la grandeur militaire et les conquêtes de la France polie.
Depuis Gibbon, pas un critique n'a omis de blâmer le plan du livre, qui morcelle le sujet, et détruit la liaison des faits. On lit Malplaquet et les derniers jours sombres du vieux roi avant d'avoir assisté aux Plaisirs deVile enchantée. On entre dans la guerre de Hollande avant d'avoir su les tarifs de Colbert, et
l'on voit le pape ligué avec les puissances protestantes avant d'avoir entendu parler de la régale. Mais ce morcellement correspond à la forme analytique de l'esprit voltairien, et à l'enchaînement de ses idées.
Tandis que vers 1730 l'opinion n'était pas favorable à Louis XIV, contre lequel se réunissaient les rancunes des grands écartés du pouvoir et les antipathies des philosophes révoltés du despotisme, Voltaire, homme d'esprit et poète alors avant tout, voyait dans ce long règne le prodigieux développement de l'intelligence, les chefs-d'œuvre des arts et des lettres, la France manquant, il est vrai, la monarchie universelle, mais établissant sur toute l'Europe la domination de sa langue, de sa politesse, de sa culture, de ses grands écrivains. De là, l'enthousiasme dont sortit le premier dessein, tout français et classique, du Siècle de Louis XIV. Il s'y joignit une arrière-pensée : quel contraste entre la cour où l'on voyait à la fois Condé, Colbert et Racine ', et celle ou il n'y a plus de Condé, ni de Colbert, et on Voltaire n'est pas ! Une leçon au gouvernement de Louis XV devait sortir de l'histoire de Louis XIV.
Elle s'étagea en plans successifs : après le portique grandiose des victoires et des conquêtes, la personne du roi, les mœurs et la vie de cour, la politesse noble, puis le gouvernement intérieur et les institutions utiles, puis les affaires ecclésiastiques, enfin au fond de la scène le merveilleux décor des arts, des lettres et des sciences, caractéristique