XXXVIII
VOLTAIBE AUX DELICES ET A FERXEY. 135
sur le désastre de Lisbonne, se désole de la guerre qui éclate en 1756, se raccommode avec le roi de Prusse en lui gardant une dent, essaie de s'entremettre pour le rétablissement de la paix, écrit aux Anglais en faveur de l'amiral Byng, s'enrôle dans Y Encyclopédie, chamaille avec Grasset, se brouille avec Haller, va visiter l'électeur Palatin, pleure la margrave de Baireuth, excite d'Alembert à faire son article Gexeve pour Y Encyclopédie, à y louer le christianisme raisonnable, le pur déisme des modernes calvinistes, et à refuser aux pasteurs genevois la rétractation que leur piété ou leur politique réclame.
Le tracas qui se fait pour l'article Genève lui donne à réfléchir. D'ailleurs il perçoit peu à peu l'incompatibilité d'humeur et de point de vue qui existe entre les Genevois et lui. Lé Magnifique Conseil défend aux citoyens et bourgeois de venir jouer ou voir jouer des tragédies chez Voltaire, invite Voltaire à s'abstenir de dresser un théâtre sur le territoire de la chrétienne république. Il en sera quitte pour « faire l'histrion » à Lausanne chez lui, ou à Monrepos chez le marquis de Gentil. Mais à Lausanne, d'autres pointes du zèle calviniste le blessent.
Il revient donc sur la terre française. Il achète, dans le pays de Gex, à une demi-heure de Genève, la terre de Fernex (il écrira Ferney, comme on prononçait) ; il loue à vie, du Président de Brosses, le comté de Tournay. Le voilà cette fois bien assuré, les pieds de devant, comme il disait, à Lausanne et et à Genève, ceux de derrière à Ferney et Tournay. Il dressera ses tréteaux à Ferney, surtout à Tournay,
dans son entresol, narguant le Magnifique Conseil, le Consistoire et tous les prédicants; et si le ciel devient noir du côté de Paris ou de Versailles, une petite promenade de ses chevaux le mettra de l'autre côté de la frontière, faisant la nique au ministère, au Parlement et à l'Eglise. Un seul moment, en 1765, après la mort du chevalier de La Barre, il prendra sérieusement peur, et aura la velléité très passagère d'aller fonder une colonie de philosophes, une « manufacture de la vérité », avec une imprimerie, dans le pays de Clèves, qui appartenait au roi de Prusse.
Depuis 1760, il réside ordinairement à Ferney. Il s'y fait une installation opulente. Sa fortune est immense et va toujours grossissant. Il a des fonds dans le commerce et les banques1, à Cadix, à Leipzig, à Amsterdam. Mais il place surtout ses capitaux disponibles en rentes viagères, à des taux élevés que lui assurent son âge et son « visage blême 2 » : il a pour débiteurs des seigneurs de France et des princes allemands, le maréchal de Richelieu, l'électeur Palatin, le duc de Wurtemberg : payeurs négligents, qui finissent pourtant par payer, avec qui on arrive à ne pas perdre plus qu'avec les juifs et les banquiers, et qui acquittent l'intérêt de leurs retards en réclame et en protection. Le notaire de Voltaire dit à Collé en 1768 que son client possède 80000 livres de rentes viagères, 40000 livres de bien-fonds et 60 000 livres de valeurs en portefeuille. En 1775,