‹ VoltaireChapitre 56 sur 74 · XXXVTTI · texte numérisé non relu

XXXVTTI

duc de Villars, grand tragédien. Une foule de Genevois sont habitués chez Voltaire, vont et viennent sans cesse de la ville à Ferney : plus familiers souvent qu'amis : tous les Tronchin, le ménage Rilliet, les deux Cramer, Mme Gallatin, Huber, le spirituel découpeur de silhouettes qui souvent faisaient enrager le patriarche; et n'oublions pas « M. le fornicateur Covelle ».

Et que de visiteurs de tout état, de toute nation ! Voltaire est une curiosité européenne qu'il faut avoir vue. Ferney est le pèlerinage des esprits libres et des âmes sensibles. On y voit défiler Dalembert, Turgot, l'abbé Morellet, le musicien et valet de chambre du roi Laborde, le chevalier de Boufflers, Chabanon, Grétry, les Anglais Sherlock et Moore, le prince de Brunswick, le landgrave de Hesse, Mme Suard, le marquis de Villette : que d'autres, qu'on ne finirait pas d'énumérer. C'est une déclaration de principes, et un affront personnel, quand le comte de Falkenstein, le futur Joseph II, ne daigne pas se détourner de sa route vers Ferney.

Quelques visiteurs nous ont laissé leurs impressions. Ils nous font voir ce long vieillard décharné, aux yeux étincelants, enveloppé de sa robe de chambre de perse, ou bien, les grands jours, en noble habit mordoré avec une grande perruque et des manchettes à dentelles qui lui descendent jusqu'au bout des doigts : propre, droit, sec, vif, sobre, ne prenant que quelques tasses de café à la crème, toujours mourant et toujours se droguant, travaillant au lit une partie de la journée et y recevant des visites; très seigneur de village, entêté de ses droits

VOLTAIItE AUX DÉLICES ET A FERNEY 139

et honneurs, propriétaire jusqu'au fond de l'âme, lier de ses bâtiments, de ses plantations, de son troupeau, de son église, passionné pour le placement des montres ou des bas de soie de ses manufactures : majestueusement gracieux aux amis et aux vassaux qui célèbrent ses anniversaires avec des arcs de triomphe, des feux d'artifice, et des vers encenseurs ; toujours fou de théâtre, de vers, et d'esprit, causeur délicieux, d'une gaieté charmante; mais capricieux, fantasque, irritable, despote; large à qui le cajole, lésineur ou chicaneur avec qui le prend de travers, marchandant opiniâtrement un couteau de chasse, ou plaidant contre le président de Brosses pour quelques moules de bois qu'il enrage d'avoir enfin à payer, tracassier, taquin, intrigant dans les affaires genevoises, et ravi de se moquer de tout le monde; toujours mordu et mordant, traînant après lui une meute d'ennemis qu'il grossit à plaisir, Fréron, La Beaumelle, Chaumeix, les Pompignan, Nonnotte, Patouillet, Larcher, Cogé, n'étant jamais en reste et voulant toujours avoir le dernier, pour les coups de gueule et pour les coups de dents, tourmenteur diabolique du malheureux Jean-Jacques qu'il serait prêt à recueillir chez lui, égratignant à tout propos le grand Montesquieu qu'il a défendu de son vivant, inlassablement attaché aux mollets des gens qu'il déteste, et parfois de ceux qu'il ne déteste pas, n'en voulant pas toujours à ceux qu'il crible de ses mortels sarcasmes, ramené souvent par une avance, un bon procédé, et se réconciliant avec Trublet, avec Buffon : sans rancune même contre les amis ou les protégés qui le trahissent, qui le volent,

pourvu qu'ils ûe soient point fiers : en guerre avec son curé et son évêque, et tout amusé de communier par-devant notaire pour leur faire pièce : point méchant au fond, ni avare; serviable, libéral, généreux même à ses nièces et à Marie Corneille, hébergeant, secourant, défendant, patronnant je ne sais combien de gens, réconciliant Champflour fils avec Champflour père, assurant le transport d'un petit Pichon ou le mariage d'une fille engrossée du même entrain dont il mène l'affaire Calas ou la guerre à Fréron : gamin de Paris, et enfant gâté au possible, tout amour-propre et tout nerfs, et ne faisant à personne par ses folies autant de tort qu'à lui-même1.

De son petit royaume de Ferney, il échange des vérités et des coups de griffe avec Frédéric qu'il connaît comme il en est connu, de la philosophie et des compliments avec l'impératrice Catherine dont il est un peu la dupe dans les affaires de Pologne. Il fleurette avec toute sorte de rois et de princes. Il est politiquement en coquetterie avec la cour de France ; il cajole la Pompadour tant qu'elle vit, sans soupçonner l'incurable blessure qu'il lui a faite par une phrase de la dédicace de Tancrède. Il tire tout ce qu'il peut de son vieil et peu sûr ami le maréchal de Richelieu comme aussi des ministres qui passent; il les paye largement en adulations, Babet la bouquetière, c'est-à-dire le cardinal de Berois, et puis le duc de Choiseul, et puis le duc d'Aiguillon et Maupeou, et enfin Turgot, le vrai ministre selon

1. Cf. Asse, Lettres de Mme de Graffigny, p. 247-483, et Bibl. nat., ms. 15 285, le carnet de Voltaire, notamment p. 21.

son cœur, le seul dont il ne dise aucun bien qu'il ne pense. A tous, il ne demande pas seulement une protection, des faveurs pour lui, pour Ferney et pour les philosophes : il veut des réformes, il les excite et les soutient dans toutes celles qu'ils tentent.

Voilà le spectacle que, des Délices et de Ferney, pendant vingt-trois ans, Voltaire offrit à l'Europe tour à tour enthousiaste ou scandalisée, et toujours amusée. Pendant vingt-trois ans il réussit ce miracle d'être la nouvelle du jour, de fournir l'actualité, bouffonne ou sérieuse et surtout imprévue, qui occupe le public : ses Pâques ou ses coliques, Tancrède ou la Pucelle, l'adoption de Marie Corneille, ou une lettre au roi de Prusse, le renvoi ou le rappel de Mme Denis, un généreux effort pour Calas ou La Barre, un débordement de facéties injurieuses sur La Beaumelle ou Jean-Jacques, tout l'exquis du bon sens et de l'humanité, ou toute l'énormité de l'ordure et de l'impiété, de tout cela chaque jour quelque chose, et jamais deux jours de suite la même chose. Pendant vingt-trois ans Voltaire fut le grelot le plus sonore de l'Europe.

A coup sur, le bruit lui était doux, la popularité nécessaire. Il ne s'inquiétait pas qu'il y eût un peu de mépris dans le rire de la galerie : il n'avait pas l'armature de moralisme, la carapace de dignité qui font garder aux plus ambitieux, aux plus vains des postures décentes. Ayant la gloire de l'esprit et de la bienfaisance, il ne dédaignait pas celle des contorsions et des grimaces. Mais dans toutes ses arlequinades, il avait son idée qui ne le quittait pas plus que

l'amour-propre. Il voulait améliorer l'ordre social. De 1755 et surtout de 1760 jusqu'à sa mort, il n'écrivit pour ainsi dire pas une page qui ne fût la critique d'un abus, la recommandation d'une réforme, une sollicitation au gouvernement ou au public pour l'une ou contre l'autre. A quatre-vingts ans il était aussi enragé qu'à soixante. Il faut être bien partial pour ne pas voir ce qu'il y a de conviction profonde et désintéressée dans ses principales attitudes.

Il était revenu d'Allemagne au moment où la nation éclairée désespérait enfin du roi et de la cour, et devenait impatiente du mal social; où se montait la machine de guerre de Y Encyclopédie, autour de laquelle la libre pensée s'organisa en parti; où, à côté des anciennes factions religieuses, jansénistes et défenseurs de la constitution Unigenitus, se groupaient des hommes qui travaillaient à répandre les lumières et à augmenter le bien-être général, philosophes, économistes, patriotes; où toutes les voix individuelles de raison et de liberté étaient assurées d'éveiller de larges échos dans tous les états et toutes les provinces; où les hommes qui avaient le talent d'exprimer se sentaient de plus en plus soulevés, poussés par la foule qui les écoutait.

Les forces de conservation sont grandes : plus que la cour, irrégulière et inconséquente, la Sorbonne et le Parlement de Paris opposent à la « raison » une résistance dont la condamnation de la thèse de l'abbé de Prades (1752), celles de Y Esprit (1758) et de Y Emile (1762), la suppression^ la suspension de Y Encyclopédie (1752 et 1758), la censure de Bélisairc (1767) sont les épisodes principaux.

Voltaire se jette fougueusement dans la mêlée. Il est « celui qui rit de toutes les sottises qui sont frivoles, et qui tâche de réparer celles qui sonl cruelles1 ». Détrompé, il voulait détromper les autres, et il bouillait d'impatience à l'idée que le progrès pouvait bien mettre deux ou trois cents ans à se faire 2. Il se battit, non point héroïquement, mais obstinément , cherchant à obtenir le plus d'effet possible avec le moins de risque. 11 connaissait le terrain et l'ennemi, et se montra un merveilleux tacticien.

Il savait qu'il n'y avait ni privilège ni permission tacite à espérer. L'impression clandestine, en France ou à l'étranger, et surtout à Genève, lui ôtait le tracas de la censure; mais c'étaient tous les hasards de la contrebande et du colportage en fraude : des peines sévères menaçaient les auteurs, libraires et colporteurs. On ne prenait presque jamais que ceux-ci : et c'était pour ces pauvres diables le carcan, les galères et la marque. L'écrivain qui se laissait prendre pouvait s'en tirer par une rétractation humiliante : il eût été imprudent de toujours compter sur cette ressource.

Voltaire se déroba. Sa position sur la frontière, l'anonymat, les pseudonymes, les désaveux couvrirent sa personne. La forme de la justice s'arrêtait devant des dénégations qui ne trompaient pas le public et l'amusaient.

Pour paralyser les mauvaises volontés, pour prévenir les lettres de cachet toujours possibles, pour

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