‹ VoltaireChapitre 7 sur 74 · Eludes critiques, IV · texte numérisé non relu

Eludes critiques, IV

taires. Houdart de La Motte, Lesage, Marivaux, Mme de Lambert, Mlle Delaunay nous définissent bien ce type intellectuel, qui ne s'incline plus que devant les convenances du monde, et aussi devant les considérations de la prudence mondaine.

La Régence n'a pas créé le libertinage : elle n'y ajouta que la sécurité et l'affichage public. Toute la doctrine est déjà dans Saint-Evremond. Oter à la raison la connaissance de Dieu et de l'immortalité qui sont déclarées avec un respect ironique madères de foi, aimer la tolérance, détester la persécution et la guerre civile par scepticisme, par urbanité, par humanité, régler la vie selon la nature par la raison, c'est-à-dire rejeter le christianisme comme antinaturel, et réhabiliter le corps et ses besoins, garder la mesure dans la poursuite du plaisir, par sagesse pour ne pas se nuire, par bienveillance pour ne pas gêner les autres hommes, voilà la substance diluée dans les trois in-quartos que Desmaizeaux publiait à Amsterdam en 1705 : la bonne compagnie parisienne y conformait sa pratique. En dehors même de l'incrédulité déclarée, générale était la tendance à détacher la vie des fins et des sanctions ultra-terrestres, et à ne s'occuper que de la chasse au bonheur ici-bas.

A la fin du xvne siècle, le déisme français commence à se déclarer dans quelques livres qui s'impriment en Hollande, dans la curieuse Histoire des Sévarambes de Denis Vairasse (1677), et dans le hardi Voyage au Canada de La Hontan (1703) *. Locke et

1. Complété et renforcé en 1704 par le Dialogue avec un sauvage de l'Amérique.

le déisme anglais commencent à s'infiltrer en France.

Deux hommes surtout firent du libertinage une philosophie. Fontenelle vulgarisait la méthode cartésienne, allégée de la métaphysique où s'enfonçaient Spinoza et Malebranche. Il répétait en formules claires et fines que la raison consiste à douter, et à voir avant de croire, et que le désir ni le besoin de l'homme ne sont arguments de vérité. Il se donnait la peine de démontrer que les oracles des anciens n'étaient point rendus par des démons, et son explication du surnaturel païen par la fourberie des prêtres et la crédulité des peuples, s'étendait comme d'elle-même au surnaturel chrétien. Il enseignait aux gens du monde l'astronomie nouvelle, celle de Copernic, de Galilée et de Descartes ; il substituait délicatement, sans tapage, dans leurs esprits la notion des lois de la mécanique à l'idée de la Providence, et aux antiques cieux dont le plus haut est le séjour immobile de l'éternelle divinité, une représentation prodigieuse d'espaces infinis peuplés de mondes sans nombre qui n'était guère compatible avec les récits de l'histoire sainte. Il changeait le type de la culture des honnêtes gens; d'oratoire et poétique, il la rendait scientifique, et menaçante pour la religion qui a besoin pour subsister que l'éducation fasse prédominer les facultés imaginalives et sentimentales.

Plus riche était encore cette autre source de libre pensée, Bayle, avec ses Nouvelles de la République des Lettres, ses Pensées sur la Comète, et ce Dictionnaire critique, quatre in-folios dont onze éditions se succédaient en quarante ans (1697-1740). Bayle faisait aux sorciers une guerre qui menaçait les mira-

cles : les lois de la nature valent également contre les uns et les autres. Il affranchissait la morale de la religion, réclamait les droits de la conscience erronée, rejetait la contrainte et l'autorité en matière de croyance, et la règle même du consentement universel. Il exerçait avec sérénité, sans fanfaronnade, la plus absolue indépendance d'esprit, et donnait l'exemple de la libre critique qui ne connaît pas de domaine réservé et qui soumet à l'examen de la raison tous les mystères, celui de la religion comme celui de la royauté. Le premier, il habitua les gens du monde à employer contre les dogmes de l'Église d'autres armes que celles du bon sens et de la logique. Il mit au service de la raison philosophique l'immense arsenal de la théologie protestante; il lui apprit toutes les difficultés philologiques et historiques qui choquent la théologie romaine, et il lui fit voir que l'étude de la religion fournit les moyens de renverser la religion.

Bayle tut entendu. Il enchanta La Fontaine. Ce bourgeois salé, Mathieu Marais, dans le huis clos de son journal, se déclara « Bayliste ». Il conquit même des dames. Mme de Mérignac le goûtait comme « un esprit sublime, élevé, vif, fort, d'une philosophie très pyrrhonienne ».

La raison s'aventurait même sur le terrain politique et social. Très prudemment, très adroitement, clairement pourtant, La Bruyère traduisait des sentiments déjà répandus dans la bourgeoisie, comme le mépris du courtisan et la haine des financiers : de la peinture des caractères il passait à la critique de quelques abus, qu'il appelait « usages », le pri-

vilège de la naissance et l'achat de la noblesse, le système fiscal, l'organisation judiciaire, les richesses ecclésiastiques. Les désastres de la fin du règne de Louis XIV excitèrent les particuliers à examiner les affaires de l'État : Boisguillebert, Vauban, émus de la misère du peuple, proposaient la réforme de l'impôt, et Fénelon allait jusqu'à dénoncer le despotisme et la folie guerrière.

Les protestants, après la Révocation, mettaient en cause la royauté. Bayle niait qu'il pût y avoir un bon despote. Jurieu élevait le droit du peuple contre le droit du roi, et en vertu du pacte social, déliait du serment de fidélité les sujets opprimés par leur prince.

Après la mort de Louis XIV, tout remuait. La noblesse, le Parlement se redressaient, et cet effort des privilégiés pour disputer aux ministres et aux commis une part du gouvernement faisait l'effet alors d'un mouvement libéral. On en voulait surtout au despotisme, qui si longtemps avait tout courbé pour finir par tout ruiner. De hardis libelles invoquaient contre lui l'antique constitution du royaume, limitaient le pouvoir royal par le contrôle du Parlement, ou le ployaient sous la souveraineté des Etats généraux. Partout, chez l'abbé de Saint- Pierre, chez le marquis de Lassay, dans Massillon, dans Montesquieu, se manifeste le même idéal de royauté modérée , humaine , bienfaisante et pacifique. Une société même se forme en 1725 pour l'élude des questions politiques : au Club de l'entresol (l'entresol de l'abbé Alary, dans l'hôtel du Président Hénault, à la place Vendôme) viennent le

marquis d'Argcnson et le président de Montesquieu. Ces assemblées d'hommes épris du bien public seront suspectes au gouvernement, et le cardinal Fleury, en 1731, leur donnera l'avis d'être « circonspects <> : ils comprendront et cesseront de se réunir.

L'esprit du début du xvme siècle se définit tout entier par ce petit livre léger et hardi des Lettres persanes, livre charmant, voluptueux et persifleur, grave et badin, où prennent leur vol toutes les libertés qu'on désirait alors en littérature, en morale, en religion, en politique.

Le public applaudissait, sans approfondir, à toutes les révoltes contre l'autorité du roi et de l'Eglise. Peu lui importait que le jansénisme fût intolérant, que le Parlement eût le plus égoïste esprit de corps : ils étaient la résistance au despotisme spirituel et temporel. Cette attitude leur valait une immense popularité.

Voilà l'air que Voltaire huma avec délices dès sa sortie du collège. Son attachement classique aux maîtres du xvne siècle ne l'enchaîna pas à leur timide pensée. S'il ne parvint point encore à goûter Rabelais, trop copieux et trop effréné pour son goût, il s'enchanta de Montaigne, ce livre de cnevet ies libertins. Mais il dépassa le point de vue de la libre pensée du xvie siècle, à la suite de Bayie, de Fontenelle, de Fénelon, de La Motte, de tous les honnêtes gens qui pensaient. II se fit de bonne heure une philosophie, qu'on trouve éparse en ses écrits de la vingtième à la trentième année.

32 VOLTAIKE.

« La grande et la seule affaire qu'on doive avoir, c'est de vivre heureux '. »

Quelques femmes toujours badines, Quelques amis toujours joyeux, Peu de vêpres, point de matines, Une fille, en attendant mieux, Voilà comme l'on doit sans cesse Faire tète au sort irrite, Et la véritable sagesse Est de savoir fuir la tristesse Dans les bras de la volupté *.

Ajoutez, avec lui, la bonne chère, l'opéra, et du temps pour l'étude 3. Le cœur a sa place dans ce plan de vie épicurienne. Le monde devient sensible en devenant philosophe. Il commence à savourer le charme des émotions, et la beauté dont elles décorent la vie. Voltaire éprouve déjà ce qu'il exprimera en 1729 en se souvenant de son cher Génonville, mort depuis six ans :

Malheureux, dont le cœur ne sait pas comme on aime. Et qui n'ont pas connu la douceur de pleurer *,

La morale est un art d'exploiter pour le bonheur toutes les ressources de la nature.

Le plaisir est l'objet, le devoir, et le but De tous les êtres raisonnables 5.

La morale chrétienne est écartée avec le dogme chrétien. Dieu même n'est plus qu'une hypothèse :

i. T. XXXIII, p. 62.

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