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seuls ont une patrie qui, possédant quelque chose, se sentent des intérêts communs, et interviennent d'une manière ou d'une autre dans la gestion de ces intérêts communs. Il croyait que, dans de grands Etats, il y avait encore des millions d'hommes qui n'avaient point de patrie.

En principe, il voudrait faire de l'instruction publique une fonction de l'État. Mais en pratique, il accepte la liberté, c'est-à-dire l'Université et les congrégations sous le contrôle de l'État.

Il ne croit pas possible ni désirable que le peuple soit instruit * : qui ferait les besognes rebutantes et dures ? Mais il restreint le peuple à la dernière classe des manœuvres. Il veut, par l'enseignement, élargir l'ordre moyen; il souhaite que les manufacturiers, les artisans, un maçon, un charpentier, un forgeron, que les cultivateurs soient instruits, éclairés, qu'ils voient au delà de leur métier et connaissent les intérêts publics. L'école ainsi ■ sera essentiellement l'école du citoyen.

Voltaire ne veut pas séparer l'Église de l'État. Son idéal est le régime anglais : en France, c'est le catholicisme qui sera l&religion de l'Etat, mais l'Église sera subordonnée au pouvoir civil et respectueuse de la loi civile. Suppression de la juridiction romaine et de toutes les taxes payées à la chancellerie romaine. Les biens ecclésiastiques seront soumis à l'impôt, comme ceux de tous les autres citoyens. L'État aura la surveillance de ces biens, et inter-

1. Il entend l'instruction, comme nous dirions, secondaire, celle qui mettrait h même de lire « les meilleurs chapitres de l'Esprit des Lois ». II ouvrit une école primaire à Ferney.

viendra dans leur répartition pour assurer à tous les prêtres un salaire suffisant . Dans ce sens Voltaire marche jusqu'à l'idée d'un clergé rétribué par l'État, de sorte que l'État pourrait limiter le nombre des prêtres et disposer de l'excédant des revenus ecclésiastiques.

Institution du mariage civil. Contrôle de l'État sur tous les rituels, sur les catéchismes, sur les livres de dévotion et d'enseignement, et sur la prédication : le pouvoir civil n'intervient pas dans le dogme, mais il doit veiller à ce que l'ordre public, les lois, la morale soient respectés. Les curés gardent l'enseignement de la religion et de la morale, et l'exercice de la charité.

Suppression de la sépulture dans les églises. Réduction du nombre des fêtes chômées.

Surveillance des communautés religieuses. Recul des vœux monastiques à l'âge de vingt-cinq ans. Diminution progressive pour arriver à la suppression totale des congrégations et couvents. Affectation de leurs biens aux œuvres d'assistance.

Il veut la liberté de conscience, mais non l'égalité des cultes. Des libres penseurs, des athées, Voltaire ne dit rien : leurs croyances sont des états individuels dont l'Etat ne s'occupe pas. Mais les autres églises que la catholique ne seront pas officiellement reconnues : tolérance et test, c'est le régime anglais qu'il désire pour la France. Il réclame pour les protestants la liberté du culte privé, la validité de leurs mariages, le droit pour les enfants d'hériter de leurs pères, la franchise des personnes, le droit d'exercer le commerce et tous les métiers. Aux juifs, qu'il

méprise, il offre la sécurité, l.a condition d'étrangers domiciliés, et l'invitation de se décrasser, de se cultiver.

A la grande politique de gloire et de conquête, Voltaire préfère l'administration économe ei pacifique. Il ne veut pas de grands ministres, mais de bons administrateurs. Que le gouvernement se propose par-dessus tout de favoriser le peuplement et le travail; et malheureusement, la plupart des règlements gênent le travail et causent la dépopulation. Le régime financier est détestable.

L'impôt doit être proportionnel, sans restriction ni privilège. Le système exclusif des physiocrates est aussi absurde que l'exemption du clergé ou de la noblesse.

L'impôt doit porter sur les riches : il est odieux de prendre au travailleur une partie du pain qu'il gagne.

Le système des fermes est mauvais. La régie directe serait moins onéreuse au trésor, moins vexatoire et ruineuse pour le peuple.

Altérations des monnaies, suppressions de rentes, créations d'offices, loteries, gabelle, douanes intérieures : autant de moyens abusifs ou détestables de prendre l'argent des sujets. La liberté du commerce des blés, du moins à l'intérieur, est nécessaire.

Il faut prendre l'impôt là où est l'argent; il faut augmenter la recette en diminuant l'impôt. Il faut faire rentrer l'impôt avec le moins de frais possible. Il faut organiser l'impôt de façon qu'il excite, au lieu de la paralyser, l'activité économique de la nation.

Abolition aussi des droits féodaux, des corvées, des dîmes.

Pour l'agriculture, le commerce, l'industrie, tout

se résume en un mot : liberté, c'est-à-dire affranchissement des entraves, suppression des règlements tyranniques ou ruineux, des jurandes et maîtrises, de l'obligation de ne vendre qu'au marché, des tracasseries de la régie des vins, etc. Ce libéralisme admet pourtant la protection contre la concurrence étrangère, mais de façon que le blé, c'est-àdire le pain, reste à bas cours.

L'établissement de l'unité des poids et mesures est désirable.

Voltaire voit surtout l'agriculture et le commerce, la grande propriété et le gros négociant. Il n'aperçoit guère l'industrie, quoiqu'il ait créé des fabriques et qu'il se rende compte de la misère du tisserand lyonnais. Il se borne à demander pour l'ouvrier le droit de porter son travail au plus offrant, et un salaire qui lui permette de vivre et d'élever ses enfants. Il ne propose, pour lui faire gagner plus, que l'augmentation du nombre des journées de travail : et pourtant il croit que le travail de manufacture fait dégénérer la race. Toute son économie se ramasse au fond dans sa théorie du luxe. Dépenser ses revenus est un devoir social. Le riche, par ses plaisirs comme par ses besoins, fait vivre le pauvre; sa dépense excite le commerce, l'industrie, l'agriculture. Toutes ses jouissances s'écoulent en salaires dans le peuple, et y font circuler le bien-être.

Les nations prospères et bien administrées peuvent payer de lourds impôts : mais les impôts ne sont pas faits pour être gaspillés par la cour et nourrir des parasites. L'impôt est d'abord une assurance; il sert à établir l'ordre et la sécurité. Il doit être aussi

une coopération : il est destiné à subvenir aux entreprises d'utilité publique. De l'eau et des marchés dans les villes, des canaux et des chemins à travers le pays, voilà les objets pour lesquels l'argent serait mieux employé qu'en guerres. Les dépenses productives sont celles qui protègent la santé publique, et qui facilitent l'activité agricole et commerciale.

Aux postes, Voltaire ne demande que le secret des lettres : c'est le plus urgent.

L'assistance publique est un devoir de l'Etat. Répression de la mendicité, réforme des hôpitaux, création d'hôpitaux et spécialement de maternités, de maisons d'enfants trouvés, d'hospices pour les vieillards et les travailleurs invalides. Il faut employer à ces établissements nécessaires, avec le droit des pauvres sur les spectacles, les biens disponibles du clergé et des couvents.

Enfin l'administration de la justice est toute à réorganiser. Là sont les pires abus. Voltaire applaudira à la suppression des Parlements, parce qu'il espère voir réaliser par elle deux réformes capitales qu'il réclamait depuis longtemps : l'abolition de la vénalité des charges, et la séparation de l'ordre judiciaire et du pouvoir politique. Il souhaitait aussi la diminution des frais de justice, et des délais de la justice; pour cela, la diminution du ressort du Parlement de Paris. Il demandait l'unité de législation, la composition d'un code civil et d'un code criminel qui fissent disparaître l'incohérence et l'arbitraire des jugements.

Dans la législation civile, il voulait introduire le divorce. Mais au criminel il exigeait une réforme

générale. La justice criminelle est atroce, absurde, aveugle, encore embarrassée d'idées théologiques; elle frappe au hasard; dure aux petits, elle laisse échapper les grands coupables.

Il ne faut punir que les délits qui atteignent les hommes et blessent l'ordre social. L'offense à Dieu, sacrilège, sorcellerie, suicide, hérésie ou sodomie, n'est pas du ressort de la justice. Il faut définir avec soin les cas de répression légale, distinguer les délits des crimes, proportionner les peines aux délits, et ne pas abuser des galères ni surtout de la mort. Il faut ôter au supplice de la mort les raffinements de cruauté dont on l'a enrichi. Il faut que la peine soit personnelle, et ne pas l'étendre à une famille innocente par des confiscations de biens, ou autrement.

La procédure méconnaît tous les droits de la personne humaine. L'accusé ne doit pas être traité en coupable. On ne doit pas emprisonner à la légère des innocents pour les relâcher après de longs mois, flétris, ruinés, sans indemnité aucune. Suppression des monitoires, qui ne font appel qu'aux témoins à charge et excitent la délation. Suppression de la torture. Suppression des procédures secrètes. Il ne faut ni intimider ni écarter les témoins. L'accusé doit être confronté avec les témoins. Il a droit d'être assisté d'un avocat, au criminel comme au civil.

Il faut renoncer au système barbare et puéril des demi-preuves, des quarts de preuve, à cette addition d'incertitudes dont on composait une certitude légale. Il faut motiver les arrêts au criminel comme au civil.

Voilà, bien sèchement, le tableau des réformes que ^ oltaire, pendant vingt années, demanda avec

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une verve infatigable, tour à tour sarcastique et indignée, auxquelles il s'efforça de convertir la raison et l'humanité du public.

Leur ensemble ne fait pas une belle construction philosophique qui se développe dans l'abstrait, pour la gloire de l'esprit humain. C'est une série de corrections, de réparations du vieil édifice social, qui ne peuvent se juger séparées de la réalité où elles s'appuient. Voltaire se demande quelles retouches exigent dans chaque partie du gouvernement et de l'administration les sentiments de liberté, d'égalité, d'humanité qui composent à ses yeux la conscience sociale et la raison de son temps.

Nous sommes tentés aujourd'hui de méconnaître ■ et de rapetisser l'importance de cette critique, parce qu'elle n'est pas organisée en système, et parce que la plupart des réformes qu'elle indique ou sont réalisées depuis longtemps, ou bien ont été déclassées, dépassées par l'évolution de nos institutions et de nos mœurs. Les contemporains savaient gré à Voltaire de cette précision réaliste qui désignait les améliorations actuellement possibles dans toutes les parties du corps social.

Et si nous voulons y penser un peu, si nous nous représentons la France du roi Louis XV, avec le despotisme capricieux de son gouvernement, la cour égoïste et gaspilleuse, les grands corps, magistrature, clergé, plus soucieux de leurs privilèges que du bien général, le désordre des finances et l'absurdité oppressive du système fiscal, l'énormilé scandaleuse des revenus ecclésiastiques, et la misère des curés de paroisse, le chaos des lois, L'enchevê-

tre nient et le conflit des autorités, l'intolérance qui condamnait les protestants au concubinage ou à 1 hypocrisie, et qui envoyait leurs pasteurs aux galères, la multitude des privilèges et des règlements qui se tournaient en vexations et en misère pour la masse du peuple : — si nous appliquons là-dessus les réformes de Voltaire, et que nous introduisions dans cette France de l'ancien régime, qui reste catholique et monarchique, la tolérance, la liberté de la presse, l'impôt proportionnel, l'unité de législation, la réforme de la procédure criminelle, le clergé soumis et salarié, l'assistance développée, les principes de gouvernement pacifique et libéral, d'administration appliquée, honnête, et uniquement soucieuse de favoriser la prospérité publique : — alors nous comprendrons la portée de la transformation que la critique de Voltaire opérait, et combien il s'en faut qu'elle ait été négative, et timide. C'est toute une autre France qu'elle dégageait de l'ancien chaos féodal et monarchique, romain et ecclésiastique, anarchique et tyrannique : une France bien moderne, quelque chose, sous le très chrétien Bourbon, comme ce qu'a été notre pays aux minutes pacifiques du Consulat ou du second Empire. Plus justement encore, la réforme voltairienne est, dans ses lignes principales, aux Chambres près, le dessin de la France bourgeoise de Louis-Philippe. C'est celle qu'on eût vu sortir, si Turgot avait pu rester vingt ans au ministère, et faire ce qu'il voulait. Voltaire a été, en gros, le journaliste de l'œuvre dont Turgot était l'homme d'Etat. On se tromperait d'ailleurs sur l'esprit de Voltaire, si l'on croyait que ses vues n'allaient pas au

delà de ces réformes. Il n'est pas révolutionnaire, ni chimérique. Il est opportuniste et réaliste. Il indique ce qu'on peut obtenir tout de suite par la pression de l'opinion. Ce n'est pas qu'il renonce, cela obtenu, à demander autre chose. Il ne se dit pas républicain. Il ne demande pas une constitution à l'anglaise. Il ne demande pas expressément la participation directe des propriétaires et des industriels à la direction des affaires publiques. Il ne demande pas pour les protestants l'accès aux charges ni la liberté du culte public. Il ne demande pas la nomination de tous les professeurs par l'Etat. Ce sont choses pourtant qu'il estime raisonnables. Il se contente de poser le droit de l'Etat sur les communautés : il n'en demande pas tout de suite la suppression, qu'il désire et qu'il espère.

Voltaire sans nul doute est conservateur. Mais il l'est comme l'est tout libéral. Il ne veut pas de bouleversement violent. Il ne détruit ni les classes ni l'inégalité des richesses. Il remet la France aux mains de la bourgeoisie éclairée, dont il étend la limite du côté du peuple par l'instruction. Mais son programme, précisément parce qu'il est pratique, n'a rien d'absolu ni de définitif. Il est conforme à son esprit de prévoir, après les améliorations immédiatement réalisables sur lesquelles tout son effort se concentre, d'autres améliorations que les premières, en s'effectuant, rendront possibles : et ce sera ainsi tant que l'on pourra apercevoir du mal dans la réalité et concevoir du mieux par la raison, tant que l'humanité et la justice seront blessées quelque part, que la société ne sera pas parfaite et l'homme heureux.

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