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CHAPITRE X

L'influence de Voltaire sur son siècle et sur le xixe siècle est certaine, mais impossible actuellement à déterminer avec quelque précision. Je ne sais s'il sera jamais possible de le faire : Voltaire reçoit sûrement de son temps la plupart des suggestions qu'il renvoie, et son influence en beaucoup de cas est celle d'un agent de transmission qui met la puissance contagieuse de sa passion et la puissance séductrice de son talent au service des idées qu'il sert et qu'il n'a pas créées. Il devient malaisé de distinguer son action du mouvement collectif et des autres efforts individuels qui vont dans le même sens.

Peut-être a-t-il servi surtout en son temps à fixer Y ordre du jour de l'opinion. Par les coups de cloche ou les pétards de ses écrits, il rassemblait tous les esprits et en faisait converger toutes les forces vers un même point. Il disciplinait, coordonnait les aspirations que ses contemporains avaient en commun avec lui; et l'on ne pourrait pas aisé-

ment décider s'il était le général de l'armée du progrès, ou s'il en était le tambour.

La difficulté s'accroît de toute l'aversion de Voltaire pour les constructions systématiques. La présence de Montesquieu et de Rousseau dans une intelligence est vite décelée par les traces des partis pris doctrinaux qui leur sont propres. Voltaire souvent ne fait que fouetter des sentiments sans imposer aucune préférence dogmatique.

Peut-être parviendra-t-on un jour à se tirer de ces embarras : en tout cas, actuellement, il serait vain de s'en flatter. L'histoire des idées, de leur formation et de leurs modes de propagation, aux xvme et xixe siècles, n'est pas suffisamment faite; on n'a point jusqu'à ce jour étudié assez exactement la relation des faits politiques et sociaux aux faits moraux et littéraires. Il serait nécessaire de regarder de près la formation et le développement de beaucoup d'individus , distingués ou médiocres, illustres ou obscurs. Mais on n'a point rassemblé encore un assez grand nombre d'observations de ce genre pour qu'il soit possible de dégager des conclusions générales. Ce n'est pourtant que lorsque tout ce travail sera fait, qu'il pourra être question de définir l'influence de Voltaire.

Sans donc prétendre à une précision ni à une certitude actuellement illusoires, je présenterai quelques remarques sur ce qui me paraît le plus vraisemblable.

Et d'abord, si l'on ne peut établir rigoureusement le détail ni la mesure de l'influence voltairienne, on ne peut guère mettre en doute la réalité de cette

influence. Voltaire a été la nourriture intellectuelle de beaucoup d'hommes pendant plusieurs générations, et s'est ainsi mêlé dans une multitude de consciences.

Dans la dernière génération du xvme siècle, presque personne ne lui échappe, et des chrétiens comme Joseph de Maistre et Chateaubriand ne feront souvent que retourner contre lui ce qu'ils auront appris chez lui.

Il serait intéressant de savoir combien il a été lu aux diverses époques. La bibliographie peut nous renseigner sur ce point. De 1740 à 1778 il se fit 19 recueils des œuvres, sans compter les éditions séparées, très nombreuses pour les principaux écrits1. De 1778 à 1815, Quérard indique 6 éditions des œuvres complètes, sans compter deux éditions incomplètes et déjà copieuses. Enfin, pour la période de 1815 à 1835, en vingt ans, Bengesco rencontre 28 éditions des œuvres complètes 2. Puis rien de 1835 à 1852. De 1852 à 1870, 5 éditions, dont l'édition de propagande du journal le Siècle.

Depuis 1870, une édition, celle de Moland, de caractère purement littéraire et historique, et tout à fait sans rapport avec la conservation ou la diffusion du voltairianisme.

Au total, grande consommation jusqu'à la Révolution, puis ralentissement jusqu'en 1815. Prodigieuse recrudescence de la demande sous la Restauration,

li Bengesco, t. IV, n°* 2122-2141.

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