‹ Voltaire, Mme de Pompadour et quelques arpents de neige [microforme]Chapitre 1 sur 8 · ENS EP E · texte numérisé non relu

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gloire—je ne pus me défendre d’un sentiment de tristesse et de mécontentenrent, peut-être même de colère, en apercevant sur la place de Rennes, près l’Institut, la statue de l’homme qui m’est le moins sympathique, qui s’est prosterné aux pieds de Frédéric de Prusse et de Catherine de Russie, qui n’a pas compris la fierté française ni l'importance de faire flotter le drapeau de la France sur d’autres continents que celui d'Europe, qui a aimé, s’il était susceptible d'affection, presque tous ceux que — ses compatriotes ont eu raison de haïr, qui n’a guère parlé de Dieu sans blasphémer, bref, qui a prostitué un immense talent aux causes les moins avouables. Ce même sentiment, je l'éprouvais quelques jours plus tard au Tréâtre-Français, en applaudissant le Cid de Corneille-- ce maître de notre langue que Voltaire a tant déprécié — et en me-heurtant au buste en marbre de l’auteur de la Pucelle, qui est sorti du ciseau de Houdon.

Mon indignalion ne connut plus de bornes, lorsque, après avoir lu sur le fron-

ton du Panthéon cette belle inscription :

‘“ Aux grands hommes la patrie reconnaissante,” l’on me montra dans l’un des caveaux de la crypte, le tombeau de Voltaire surmonté cette fois encore de la statue de Houdon. Est-ce bien véritablement son tombeau ? Quelques-uns prétendent que l’on fit consumer son cadavre par la chaux vive, aussitôt après sa mort, et que ce n’est pas le corps de Voltaire, maïs celui d’un moine qui, en 1791, aurait été transféré au Panthéon. Cette poussière, plus ou moine authentique, m’occupa peu, je l’avoue. Mais je ne pus m'empêcher d’éprouver du soulagement après m'être transporté de l’autre côté de la Seine, où je saluai la statue équestre que l’on a érigée en l’honneur de la vierge de Vaucouleurs —la plus grande de toutes les Françaises — que Voltaire a vainement essayé de salir dans un poème immonde.

Jeanne d'Arc et Voltaire, quel con-.

traste |! La vertu opposée au vice, les voix célestes aux voix humaines, la foi naïve à la libre pensée railleuse, la foi qui enfante

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les preux à li incroyance qui produit les lâches, le courage qui enséigne le devoir aux grands à la lâcheté qui leur conseille des bassesses, le désintéressement à la cupidité, l'intégrité territoriale de la France à la désagrégation, la délivrance à l'asservissement ; en un mot, la grandeur de la nation à sa déchéance. Tel est l’abîme qui sérare le savant Voltaire de l’illettrée Jeanne d’Arc.

La statue de l’insulteur de tant de gloires, que je rencontrai un peu partout, m’'impressionna si défavorablement, que, M. Paul de Cassagnae im’ ‘ayant demandé quelques lignes pôur son journal le Pays, sur l'importance de rouvrir des relations entre l’Ancienne et la Nouvelle-France, je ne pus m'empêcher de lui dire, au cours de la lettre que je lui adressai : ‘ Pendant plus d’un siècle, la France n’a guère songé à ses enfants éparpillés dans les vastes espaces de l'Amérique du Nord. Elle semblait les croire à jamais ensevelis dans leurs ‘quelques arpents de neige,” suivant la dédaigneuse expression de Vol-

taire. Vous élevez des statues au patriarche de Ferney. Pareil marbre ne pourrait

tenir debout au Canada. Le peuple se

souvient que cet homme néfaste banquetait, illuminait, lançait des feux d'artifice, jouait la comédie, au lendemain même de l'effondrement de la France en Amérique. Tel cet autre histrion qui s'appelait Néron, sur les ruines de l’ancienne Rome.

C’est incroyable apparemment, mais c’est historique. ” Les faits qui vont suivre établiront que cette appréciation n’est exagérée sur aucun point.

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François-Marie Arouet de Voltaire naquit en 1694, de François Arouet, ancien notaire et trésorier de la chambre des comptes, et de Marguerite d’Aumart, d’une famille noble du Poitou. Il fut ins-

truit par les Jésuites au coilège de Louisle-Grand à Paris. En 1701, il eut même pour préfet le P. Charlevoix, le futur historien de la Nouvelle-France. Comme tant d’autres, il les paya par l’injure, sa monnaie habituelle. De bonne heure, son parrain, l’abbé de Châteauneuf, l’introduisit aans la société des grands seigneurs et des incrédules. En ces temps-là, les abbés de Paris n'étaient vas toujours ce qu'ils sont au Canada. A vingt et un ans, il avait écrit contre Louis XIV une satire qui lui valut une année de Bastille. Elle se terminait par ce fameux vers :

J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans.

—YOLTAIRE

À sa sortie de prison, M. Arouet changea son nom en celui de Voltaire, que portait un petit domaine appartenant à sa mère. En 1726, après avoir publié plusieurs poèmes et s'être querellé avec un chevalier de Rohan, il était de nouveau remis à la Bastille. Une réclusion de six Muis lui permit de se livrer à létude de l'anglais, puis il passa à Londres où il’ publia maiïnts livres et pamphlets. Ses Lettres philosophiques sur l'Angleterre, imprimées d’abord en anglais, ayant été brûlées par la main du bourreau, par ordre du parlement, il alla s’enfermer, au châtea de Cirey, en Lorraine, chez son eucienne amie la marquise du Châtelet, avec laquelle il vécut pendant vingt ans dans une liaison intime. Cette femme, qui ne demeurait pas avec son mari— une espèce de demi-séparation conforme aux mœurs du temps— n'était pas seulement éprise des plaisirs de la vie; pendant que Voltaire travaillait à ses œuvres historiques

et dramatiques, elle cultivait, à ses ce tés, avec non moins d'ardeur, les lettres. les

- de son amour pour la philosophie, la poé-

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rs et les. sciences, abordant même de hautes questions scientifiques, qu’elle à traitées dans plusieurs volumes : s Dissertation sur la nature du | feu, Institutions de ; physique, etc. Cette liaison. que. le jeune Saint-Lambert. paraît avoir ébréchée, ne fut pas sans nuages. … .

. En 1740, Voltaire 8e. rendit à Berlin, sur les era invitations de Frédéric I, surnommé le. Grand, qni yenait de succéder à son père comme, roi de Prusse.

De retçur à. Paris, il fut chargé, trois ans plus tard, par le roi de France, d’une mission auprès de Frédérie, qui ne lui valut ni honneur, ni place, ni argent. Il devint ensuite l’hôte de:la duchesse du Maine, à Nancy, où régnait Stanislas ;, et à la mort de Mme du Châtelet, qu’il perdit en 1749, il retourna à, Berlin, (1750).où les pressantes sollicitations de Frédéric le rappelaient depuis longtemps. |

Frédéric posait au général, à Phabnens d'Etat, au plus grand roi que la Prusse eût produit, mais ii.se piquait davantage

sie, l’histoire, les sciences et les arts. Elevé par une Française réfugiée, Mme Duval de Rocoulle, qui avait de l’esprit et des connaissances, il n’écrivait qu’en français, ne trouvait beau que ce qui était composé dans cette langue, et ne se gênait pas de montrer son dédain pour l'allemand, une langue insupportable, selon lui. Ilse complaisait même à écrire des vers français, entre deux batailles, et peu de rois en ont livré autant que Frédéric. Une fois même, se trouvant dans une position. désespérée, résolu à périr s’il était vaincu, il écrivit à Voltaire :

Pour moi. menacé du naufrage, Je dois, en affrontant l’orage, Penser, vire et mourir en roi.

Frédéric voulut se composer toute une cour de philosophes, de poètes et de savants. En correspondance avec Voltaire depuis 1736, il avait même publié une édition de luxe de la Henriade, avec une préface, dans laquelle il appelait l'auteur le prince de la poésie française, un génie vaste, um esprit sublime. À son arrivée en

Prusse, Voltaire fut installé par le roi à son palais de Poisdam, et nommé chambellan. Les choses allèrent bien pour commencer, l’un et l’autre s’accablant

. de compliments. ‘ Il me traitait d'homme

divin, a dit Voltaire ; je le traitais de Salomon. Les épithètes ne nous coûtaient rien. (1)” Une autre fois, il écrivit à Frédéric: “Vous pensez comme Trajan et vous écrivez comme Pline, et vous parlez français comme nos. meilleurs écrivains, Quelle différence entre les hommes |! Louis XIV était un grand roi, je respecte sa mémoire, mais il ne parlait pas aussi humainement que vous, Monseigneur, et ne s'exprimait pas de même.

J'ai vu de ses lettres ; il ne savait pas l’orthographe de sa langue. ‘“ Ne voulant pas être en reste d’éloges, Frédéric lui avait répondu :”” Si jamais je vais en France, la première chose que je demanderai, ce sera : Où est M. de Voltaire? Le roi, sa cour, Paris, Versailles, ni le sexe (ni le sexe surtout! ), ni les plaisirs n'auront

(1) Mémoires, Œuvres, À. X, L. p. 150.

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