‹ Voltaire, philosopheChapitre 118 sur 135 · VI, S · texte numérisé non relu

VI, S

hMœurs, après avoir montré comment les nobles se sont multipliés en France, il blâme « la distinction avilissante entre Tanobli inutile qui ne

\ paie rien à TÉtat et le roturier utile qui paie la taille » (XVII, 17). Il nous donne en exemple beaucoup de pays libres où « les droits du sang » ne confèrent aucun avantage, où Ton ne connaît que ceux de citoyen. Et si pourtant il loue « une vraie noblesse » comme celle d'Angleterre, une noblesse à laquelle sont attachées des fonctions, il n'en combat pas moins ceux qui prétendent, avec Boulainvilliers, que « les seigneurs des châteaux » soient investis du pouvoir; car, dit-il, les Francs ou les Wisigoths, ancêtres de ces seigneurs, n'avaient aucun droit sur es biens dont ils s'emparèrent K

On veut que Voltaire soit un « aristocrate ». Et rien de plus vrai sans doute, si Ton entend par là qu'il a des goûts aristocratiques ou qu'il mène la vie de grand seigneur. Mais ce qu'on entend, c'est qu'il « méprise le peuple », et surtout qu'il croit impossible ou dangereux de faire son éducation^.

1. Outre la page de V Essai sur les Mœurs où se trouvent les citations précédentes, cf., dans le même ouvrage, XVI, 534.

2. Quant aux airs de grand seigneur qu'on lui reproche d'affecter, cf. la Lettre à M. Marin, 26 déc. 1775, édition Moland, XLIX, 464 : « Dites-lui bien, je vous prie [à Linguet], que je pense comme lui sur mon marquisat. Le marquis Crébillon, le marquis Marmontel, le marquis Voltaire ne seraient bons qu'à être montrés à la foire avec les singes de Nicolet. C'est apparemment un ridicule que MM. les Parisiens ont voulu me donner, et que je ne reçois pas », etc.

On lui reproche d'avoir signé parfois des lettres Voltaire, comte de Touriiay. Gollini, dans ses Mémoires, dit à ce propos : « Ses ennemis ne virent pas que c'était une plaisanterie, et accusèrent ce grand homme d'une vanité ridicule. Il avait pris ce titre de comte [après l'acquisition de la terre de TournayJ

Nous trouvon.s en effet dans l'œuvre de Voltaire maints passages où il exprime son dédain et son aversion pour la canaille. Par exemple, ilécritàd'Argental: « C'est à mon gré le plus grand service qu'on puisse rendre au genre humain, de séparer le sot peuple des honnêtes gens... On ne saurait souffrir l'absurde insolence de ceux qui disent : Je veux que vous pensiez comme votre tailleur et votre blanchisseuse » (27 avr. 1765). Mais ce que Voltaire méprise à vrai dire, ce n'est pas le peuple, c'est le fanatisme et la superstition populaires. Après avoir, dans VEssai sur les Mœiirs^ raconté la fin misérable de l'empereur Henri V :*<( Arrêlez-vous un moment, dit-il, près du cadavre exhumé... Cherchez d'où viennent tant d'humiliations et d'infortunes d'im côté, tant d'audace de l'autre... : vous en verrez l'unique origine dans la populace; c'est elle qui donne le mouvement à la superstition. C'est pour les forgerons et les bûcherons,de l'Allemagne que l'Empereur avait paru pieds nus devant l'évêque de Rome; c'est le commun peuple, esclave de la superstition, qui veut que ses maîtres en soient les esclaves » (XVI, 91). Au xviii^ siècle même, on sait quel rôle joua la populace dans l'affaire Calas, dans l'affaire La Barre, dan^ l'affaire Montbailh^ L'aversion de Voltaire n'est pas

comme il prit ensuite celui de Voltaire, capucin indigne, lorsque les capucins du pays de Gex Teurent nommé leur père temporel. »

1. Pour TafTaire Galas et l'alïaire La Barre, cf. p. 292, n. 1. Pour l'affaire Montbailli, cf. la Méprise d'Arras : « Cependant quelques personnes du peuple, qui n'avaient rien vu de tout ce qu'on vient de raconter, commencent à former des soupçons... On imagina que Montbailli et sa femme avaient pu assassiner leur mère... Cette supposition, tout improbable qu'elle était, trouva

celle d'un aristocrate pour les misérables, elle est celle d'un « honnête homme » pour des ignorants fanatisés.

Ces ignorants, il faudrait les instruire. Mais quelquefois, dans un accès d'humeur, Voltaire les déclare indignes et incapables d'être instruits. Si la raison, écrit-il à d'Alembert, doit triompher chez les honnêtes gens, « la canaille n'est pas faite pour elle » (4 févr. 1757). Et à Frédéric : « Votre Majesté rendra un service éternel au genre humain en détruisant cette infâme superstition, je ne dis pas chez la canaille, qui n'est pas digne d'être éclairée, je dis chez les honnêtes gens, chez les hommes qui pensent, chez ceux qui veulent penser » (5 janv. 1767) *. D'autre part, sous Tinfluence d'idées généralement répandues. Voltaire, au point de vue économique et social, pouvait considérer l'instruction populaire comme nuisible. C'est dans ce sens qu'il félicite La

des partisans, et peut-être parce qu'elle était improbable. La rumeur de la populace augmenta de moment en moment selon l'ordinaire; le cri devint si violent, que le magistrat fut obligé d'agir » (XLVI, 548).

Cf. encore VA, B, C : <^ Il n'y a qu'à voir la populace imbécile d'une ville de province dans laquelle il y a deux couvents de moines, quelques magistrats éclairés et un commandant qui a du bon sens. Le peuple est toujours prêta s'attrouper autour des cordeliers et des capucins. Le commandant veut les contenir. Le magistrat, fâché contre le commandant, rend un arrêt qui ménage un peu l'insolence des moines et la crédulité du peuple » (XLV, 55).

1. Cf. Lettre à Damilaville, 19 mars 1766 : « Il est à propos que le peuple soit guidé et non pas qu'il soit instruit. 11 n'est pas digne de l'être. » — Lettre à d'Alembert, 4 juin 1767 : « A l'égard de la canaille, je ne m'en mêle pas; elle restera toujours canaille. >>^'=^-Dict . phil . , Blé : « Distingue toujours les honnêtes gens qui pensent de la populace qui n'est pas faite pour penser ■ (XXVil, 397).

tÇiialûtais de « proscrire rélude chez les laboureurs ». « Moi qui cultive la terre, ajoute-t-il, je vous présente requête pour avoir des manœuvres et non des clercs tonsurés » {Lettre à La Chalotais^ 28 févr. 17G3)*. Au surplus, après s'être si souvent plaint de la superstition qui abrutit le peuple, qui le rend féroce, il déclare parfois qu'on perdrait sa peine à Tinstruire. « On n'a jamais prétendu éclairer les cordonniers et les servantes, écrit-il à d'Alembert; c'est le partage des apôtres » (2 sept. 1768). Et à Helvétius : « Qu'importe... que notre tailleur et notre sellier soient gouvernés par frère Kroust ou par frère Berthier? » (15 sept. 1763). Enfin ceux qui le taxent d'aristocrate allèguent encore ces mots d'une lettre à Damilaville (1*^'" avr. 1766) : « Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. »

Mais quelques-unes des citations précédentes ne paraissent pas aussi catégoriques lorsqu'on les a remises à leur place, ou même elles changent de sens. Par exemple, Voltaire peut bien, dans sa lettre à d'Alembert du 4 février 1757, nier que la canaille soit faite pour la raison : dans la même lettre il regrette que le progrès toujours plus sensible du théisme « ne s'étende pas encore chez le peuple ». Pas encore, dit-il; c'est dire que le peuple lui-même, avec le temps, finira par ouvrir les yeux. Et, quand il écrit à Damilaville que tout est perdu si la populace se met à raisonner, ce trait, dont ses adver-

1. Cf. Lettre à Damilaville, 1" avr. 1766 : « II me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. »

▼OLTAIRE PHILOSOPHE. 1°

saires abusent, n'a rapport en réalité qu'aux querelles théologiques*.

Aussi iDien, d'autres passages beaucoup plus nombreux démentent ceux qui précèdent et sont en accord avec le sens de toute son œuvre. Dans un dialogue entre le fakir Bambalef et Ouang, disciple de Confucius, celui-ci montre qu'il faut mettre le peuple à même de pratiquer la justice en lui enseignant une religion vraiment philosophique^. L'opuscule ironiquement intitulé Jiisquà quel point on doit tromper le peuple commence de la façon suivante : « C'est une très grande question, mais peu agitée, de savoir jusqu'à quel degré le peuple, c'est-à-dire neuf parts du genre humain sur dix, doit être traité comme des singes. La partie trompante n'a jamais bien examiné ce problème délicat, et, de peur de se méprendre au calcul, elle a accumulé tout le plus de visions qu'elle a pu dans les têtes de la partie trompée. Oserai-je... demander quel mal il arriverait au genre humain si

1. Voici le texte complet : « Confucius a dit qu'il avait connu des gens incapables de science, mais aucun incapable de vertu. Aussi doit-on prêcher la vertu au plus bas peuple. Mais il ne doit pas perdre son temps à examiner qui avait raison de Nestorius ou de Cyrille, d'Eusèbe ou d'Athanase, de Jansénius ou de Molina, de Zwingle ou d'OEcolampade. Et plût à Dieu qu'il n'y eût jamais eu de bon bourgeois infatué de ces disputes! Nous n'aurions jamais eu de guerres de religion, nous n'aurions jamais eu de Saint-Barthélémy. Toutes les querelles de cette espèce ont commencé par des gens oisifs et qui étaient à leur aise. Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. Je suis de l'avis de ceux qui veulent faire de bons laboureurs des enfants trouvés au lieu d'en faire des théologiens. »

2. Dict. phil., Fraude, XXIX, SH sqq. — Cf. Sermon des Cinquante, XL, G26 : « On nous dit qu'il faut des mystères au peuple, qu'il faut le tromper. Eh! mes frères, peut-on faire cet outrage au genre humain ? » etc. Cf. encore Éptire aux Frères^ XL IV, 9.

quelque puissant astrologue apprenait aux paysans et aux bons bourgeois des petites villes qu'on peut, sans rien risquer, se couper les ongles quand on veut, pourvu que ce soit dans une bonne intention? » (XXXIX, 609).

Reste à savoir si le peuple est capable de s'instruire. Mais pourquoi pas? Dans sa lettre à Damilaville du 13 avril 1766, Voltaire explique ^ qu'on doit commencer par faire l'éducation des principaux citoyens. La lumière, dit-il, descendra peu à peu. Et, s'il ajoute que celle du bas peuple sera toujours fort confuse, sachons d'abord ce qu'il appelle le bas peuple. Voici par exemple une lettre à Linguet du 15 mars 1767 où il distingue les artisans plus relevés des simples manœuvres. Tandis que les uns vont de la grand'messe au cabaret, les autres sont désireux de s'instruire. Ne les voit- il pas, en Suisse, consacrer à la lecture le temps qui leur reste après le travail? Et il conclut que « tout est perdu », non pas, comme certains le disaient, comme on le lui a fait dire à luimême, quand on éclaire le peuple, mais quand on le laisse dans l'ignorance^.

Souvent même, Voltaire dit en termes exprès qu'on doit répandre la raison jusque dans les classes les / plus pauvres et les plus grossières. Il recommanda aux philosophes d'écrire des brochures simples, courtes, facilement intelligibles, pour éclairer le ' cordonnier aussi bien que le chancelier ^ Dans l'ar-

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