‹ Voltaire, philosopheChapitre 120 sur 135 · XXIX · texte numérisé non relu

XXIX

progrès non seulement intellectuel, mais moral et social, en vertu duquel la race humaine, malgré ses arrêts et ses écarts, avance peu à peu dans les voies de la vérité, de la justice, du bonheur.

Voltaire, d'abord, possède au plus haut degré le sens du relatif, de l'évolution continue qui se poursuit à travers les âges. Tandis que le xvii^ siècle considérait de préférence ce que le monde ou l'homme ont de fixe et de constant, ce qu'en voit surtout Voltaire, ce sont les changements perpétuels. Historien dans la véritable acception du mot — car le sens du relatif n'est autre chose que le sens historique — Fhistoire, pour lui, consiste à montrer de quelle manière se modifient d'âge en âge l'esprit, les mœurs, les lois des peuples *. Ces modifications l'ont tout particulièrement frappé chez nous -. Mais il les

1. Il n'est pas moins sensible, d'ailleurs, aux diversités entre les peuples dans le même temps. C'est un point sur lequel il insiste très souvent dans ses ouvrages historiques et philosophiques. Cf. par exemple : « Le bourgeois de Paris ou de Rome ne doit pas croire que le reste de la terre soit tenu de vivre et de penser en tout comme lui... Passez seulement de Gibraltar à Méquinez, les bienséances ne sont plus les mêmes; on ne trouve plus les mêmes idées : deux lieues de mer ont tout changé » {Dict. phiL, Emblème, XXIX, 83, 92). — « Un des plus grands avantages de la géographie est à mon gré celui-ci : Votre sotte voisine et votre voisin encore plus sot vous reprochent sans cesse de ne pas penser comme on pense dans la rue Saint-Jacques... Prenez alors une mappemonde... Vous opposerez l'univers à la rue Saint-Jacques... Peut-être alors auront-ils quelque honte d'avoir cru que les orgues de la paroisse Saint-Séverin donnaient le ton au reste du monde » {Dict. phiL, Géographie, XXX, 52).

2. « Tout change chez les Français beaucoup plus que chez les autres peuples » {Essai sur les Mœurs, XVI, 453). « La variation des usages et des lois fut toujours ce qui caractérisa la France » {Ibid., XVII, 13).

marque aussi dans Fétude des peuples moins prompts à se transformer. « Les Espagnols d'aujourd'hui, dit-il par exemple, ne sont plus les Espagnols de Charles-Quint... ; les Anglais ne ressemblent pas plus aux fanatiques de Cromwell que les moines et les monsignori dont Rome est peuplée ne ressemblent aux Scipions » [Disc, sur VHist. de Charles XII, XXIV, 17). Et citons surtout l'Avant-propos de \Hisioire du Parlement', il y développe cette idée capitale qu'aucun corps ne reste immuable, que tout ■j change d'un bout à l'autre de la terre, que la science historique est celle des changements ^

Or l'évolution du genre humain, selon Voltaire, a le progrès pour loi. Comparons les temps et plaignons-nous, si nous l'osons, c'est « une réflexion qu'on doit faire presque à chaque page », écrit-il dans VEssai sur les Mœurs (XVI, 411); et il l'y fait très souvent -. Sans doute les lettres et les arts peuvent

1. XXII, 1 sqq. Cf. encore l'É%e de la Raison, XXXIV, 323 sqq. — Augustin Thierry, clans ses Lettres sw VUistoire de France, signale chez les historiens précédents un « goût de l'uniformité » qui « fausse tout >• en effaçant les différences caractéristiques des races et des siècles. « Le grand précepte qu'il faut donner, dit-il, c'est de distinguer au lieu de confondre. » Et ce précepte est sans doute excellent. Mais Voltaire ne mérite point le reproche que Thierry adresse justement à tant d'autres historiens. Le sens historique, chez lui, se marque jusque dans son théâtre; car, si nous ne pouvons prendre au grand sérieux le casque doré d'Aménaïde ou certain bonnet de Zulime, plus ou moins moresque, la grande nouveauté, la nouveauté vraiment significative du théâtre de Voltaire consiste pourtant à y avoir introduit ce qui s'appela par la suite la couleur locale.

2. Cf. Dicl. phiL, Gouvernement : « Un provincial de ce pays... se plaignait amèrement de toutes les vexations qu'il éprouvait. Il savait assez bien l'histoire; on lui demanda s'il se serait cru plus heureux il y a cent ans, lorsque, dans son pays alors barbare, on condamnait un citoyen à être pendu pour avoir mangé

ne pas être toujours en progrès; bien des fois il déclare lui-môme que le xviii^ siècle artistique et littéraire ne vaut pas le xvn^ Le progrès auquel il a cru, c'est celui de la philosophie; et il explique comme quoi le xviu^ siècle, inférieur au xvii^ par sa littérature, lui est supérieur par ses lumières *. Ce progrès, V Essai sur les Mœurs en retrace le tableau dans le passé. Mais.il se continuera dans les âges futurs; l'humanité, siècle après siècle, doit devenir meilleure et plus heureuse, à mesure que la raison l'affranchira, que la science multipliera et amplifiera ses movens d'action -.

gras en carême. Il secoua la tête, Aimeriez-vous le temps des guerres civiles qui commencèrent à la mort de François 11, ou ceux des défaites de Saint-Quentin et de Pavie, ou les longs désastres des guerres contre les Anglais, ou ranarchie féodale et les horreurs de la seconde race, et les barbaries de la première? A chaque question, il était saisi d'elTroi... Il conclut enfin malgré lui que le temps où il vivait était, à tout prendre, le moins odieux » (XXX, 103).

1. Cf. notamment ces lignes d'une lettre au comte de la Touraille, 12 mai 1766 : • [La raison] fut agréable et frivole dans le beau siècle de Louis XIV, elle commence à être solide dans le nôtre. C'est peut-être aux dépens des talents; mais, à tout prendre, je crois que nous avons gagné beaucoup. Nous n'avons aujourd'hui ni des Racine, ni des Molière, ni des La Fontaine, ni des I3oileau, et je crois même que nous n'en aurons jamais; mais j'aime mieux un siècle éclairé qu'un siècle ignorant qui a prodlrrt^^ept ou huit hommes de génie. Et remarquez que ces écrivains, qui étaient si grands dans leur genre, étaient des hommes Jrès petits en fait de philosophie. Racine et Boileau étatenr^les jansénistes ridicules, Pascal est mort fou, et La Fontaine est mort comme un sot. Il y a bien loin du grand talent au bon esprit. »

2. Cf. le vers des Lois do Minos, souvent cité par Voltaire luimême :

Le monde avec lenteur marche vers la sagesse

Page 1