Cf. Dict.phiL, Gouvernement, XXX
raison abstraite de Rousseau; c'^st la raison d'un philosophe pratique et modéré, qui reste dans le domaine du possible, qui compte avec les intérêts et les passions des hommes, qui sait combien la réalité diffère de Tidéal.
Mais si Voltaire ne fait pas, comme Rousseau, table rase, il n'est pas non plus un conservateur à la façon de Montesquieu ^ Montesquieu, bien que demandant lui aussi maintes réformes, surtout dans la législation, a le tempérament d'un traditionaliste. Sqii œuvre s'inspire du respect des choses établies.^ (( 11 est quelquefois nécessaire, dit-il, de changer certaines lois. Mais le cas est rare, et, lorsqu'il arrive, il n'y faut toucher que d'une main tremblante; on doit y observer tant de solennités et apporter tant de précautions, que le peuple en conclue naturellement que les lois sont bien saintes, puisqu'il faut tant de formalités pour les abroger ». Sans légitimer théoriquement « ce qui est », Montesquieu le montre comme résultant de certaines influences contre lesquelles on ne réagit qu'à la longue, et nous engage à nous y résigner. Voltaire, beaucoup plus actif, est aussi beaucoup plus hardi. Au lieu que Montesquieu recommande l'esprit de conservation, il préconise l'esprit d'innovation. « Peut-être, écrit-il, ce goût universel pour la nouveauté est un bienfait de la nature. On nous crie : Contentez-vous de ce que vous avez, ne désirez rien au delà de votre état... Ce sont de très bonnes maximes. Mais, si nous les avions toujours suivies, nous mangerions encore du gland »
1. Rien de plus faux que la formule si souvent répétée : « Voltaire est un conservateur en tout sauf en religion. »
! (Dici. phiL, Nouveau, XXXI, 289). Il blâme la timi- I dite excessive qui nous empêche trop souvent de U faire les réformes les plus nécessaires, ou la patience avec laquelle nous supportons les plus criants abus. Lorsque la vénalité des charges judiciaires vient d'être abolie : « Non seulement, déclare-t-il, cet abus paraissait à tout le monde irréformable, mais utile; on était si accoutumé à cet opprobre, qu'on ne le sentait pas; il semblait éternel. Un seul homme, en peu de mois, Ta su anéantir » [Dict. phil., Vénalité, XXXII, 420). Quelquefois même. Voltaire parle en « radical ». Lorsqu'il dit, dans l'article Lois du Dictionnaire philosophique. « Voulez-vous avoir de bonnes lois? brûlez les vôtres et faites-en de nouvelles » (XXXI, 67) \ ce n'est là sans doute qu'une boutade. Mais c'est une boutade que nous ne trouverions certes pas dans Montesquieu.
Peu révolutionnaire par sa forme d'esprit et son tempérament, Voltaire n'en augure pas moins la révolution prochaine, et, d'avance, il y applaudit. « Tout ce que je vois, écrit-il au marquis de Chauvelin, jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement et dont je n'aurai pas le plaisir
1. Cf. la Lettre àM. Perret citée plus haut, p. 237. — Cf. encore Lettre à M. Dupaty du 27 mars 1769 : « Plût à Dieu que la France manquât absolument de lois ! on en ferait de bonnes. Lorsqu'on bâtit une ville nouvelle, les rues sont au cordeau : tout ce qu'on peut faire dans les villes anciennes, c'est d'aligner petit à petit. » — Lett7'e à Frédéric du 31 août 177.5 : « Nos lois sont un mélange de l'ancienne barbarie mal corrigée par de nouveaux règlements. Notre gouvernement a toujours été jusqu'à présent ce qu'est la ville de Paris, un assemblage de palais et de masures, de magnificence et de misères, de beautés admirables et de défauts dégoûtants. Il n'y a qu'une ville nouvelle qui puisse être régulière. »
(l'être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occasion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux; ils verront de belles choses » (:2 avr. 1764). Peut-être Voltaire, si belles que ces choses lui semblent à distance, ne les aurait pas vues sans épouvante. En tout cas il aurait approuvé la plupart des réformes que firent les hommes de 89; et lui-même n'en fut-il pas au surplus le premier initiateur?
Son action réformatrice s'étendit à presque tous lies domaines de la vie civile : indiquons-en, avec autant de précision que possible, les divers objets.
Pour ce qui est de l'éducation, s'il n'a tracé nulle part un plan suivi, deux ou trois de ses opuscules s'y rapportent et plusieurs de ses lettres.
A un négociant d'Abbeville qui lui demande conseil sur la manière d'élever ses enfants, il ne répond que quelques lignes en s'accusant d'incompétence, mais non sans critiquer la méthode des collèges, où les mêmes matières sont enseignées aux esprits les plus différents ^ Ailleurs, il se plaint que les jeunes gens apprennent des choses inutiles, que, s'adressant à leur mémoire, on néglige leur intelligence : balbutier du latin pendant sept ans et ne pas savoir seulement que François P'' a été fait prisonnier à Pavie, étudier une physique fondée sur des systèmes que démentent l'expérience et les mathématiques, se mettre dans la tête une philosophie consistant en ridicules sophismes et en formules vides, c'est à quoi le collège borne