‹ Voltaire, philosopheChapitre 134 sur 135 · Prix de la Justice et de l'Humanité, L, 26o · texte numérisé non relu

Prix de la Justice et de l'Humanité, L, 26o

SOUS prétexte de s'en assurer? Au reste, la torture sauve le criminel robuste et fait dire tout ce qu'on veut à rinnocent qui a des muscles délicats. L'Angleterre et beaucoup d'autres pays l'ont supprimée, et les crimes n'y sont pas plus fréquents. Pourquoi donc la conservons-nous? Un peuple qui se pique d'être poli ne se pique-t-il pas d'être humain^?

Enfin Voltaire demande que les peines soient mieux appropriées aux délits. Dans son fameux ouvrage, paru en 1764, Beccaria déclarait qu' « il devait tout aux livres français », que ces livres « avaient développé en lui des sentiments d'humanité étouffés par huit années d'une éducation fanatique ». Quatre ans après, Voltaire publia son Commentaire sur cet ouvrage. « J'étais plein de la lecture du petit livre des Délits et des Peines^ dit-il tout au début, lorsqu'on m'apprit qu'on venait de pendre dans une province une fille de dix-huit ans, belle et bien faite, qui avait des talents utiles et qui était d'une très honnête famille. Elle était coupable de s'être laissé faire un enfant, elle l'était encore davantage d'avoir abandonné son fruit... Mais, parce qu'un enfant est mort, faut-il

1. Dict. phiL, Question, XXXTI, 52 sqq., Torture, id., 391 sqq. ; Comment, sur le Livre des délits, XLU, 446 sqq., Siècle de Louis XV, XXI, 410; Prix de la Justice et de l'Humanité, L, 327 sqq.; etc. — Cf. encore Ode à la Vérité :

Arrête, âme atroce, âme dure,

Qui veux, dans tes graves fureurs,

Qu'on arrache par la torture

La vérité du fond des cœurs.

Torture ! usage abominable,

Qui sauve un robuste coupable

Et qui perd le faible innocent ;

Du faîte éternel de son temple,

La Vérité qui vous contemple

Détourne l'œil en gémissant.

absolument faire mourir la mère? » (XLII, 419). A cet exemple de peine exorbitante, Voltaire en joint plusieurs autres : celui du chevalier La Barre, traité comme la Brinvilliers ; celui des ministres calvinistes, pendus pour un prêche; celui d'un négociant condamné aux galères perpétuelles parce qu'il avait fait venir des lingots d'Amérique et les avait secrètement convertis en monnaie; celui des domestiques infidèles, qui, n'eussent-ils dérobé que de menus objets, sont punis de mort^; celui des voleurs de grande route, auxquels on inflige le même châtiment qu'aux assassins. Une pareille disproportion entre le délit et la peine révolte l'humanité. Aussi bien elle est nuisible à l'état social. Par exemple, dans le cas d'un vol domestique, beaucoup de maîtres ne réclament pas l'appHcation de lois trop rigoureuses; ils se contentent de chasser le coupable, et celui-ci va dérober ailleurs. Mais, d'autre part, en châtiant la rapine de la même peine que l'assassinat, on invite les brigands à se faire assassins pour exterminer les témoins de leur crime ^.

Telles sont les principales réformes que Voltaire demanda dans l'ordre politique, social, administratif^ judiciaire. La plupart ont été faites, et certaines, vu le progrès du temps, nous semblent aujourd'hui bien insuffisantes. Ce n'est pas une raison pour en rabaisser la valeur : elles auraient pu, sans révolution, renou^

1. Une jeune servante fut pendue à Lyon, en 1772, pour avoir volé douze serviettes à sa maîtresse {Prix de la Justice et de l'Humanité, L, 257; Dict. phil., Supplices, XXXII, 283).

2. Commentaire sur le Livre des délits, XLII, 431,461, etc.; Prix de la Justice et de VHumanité, L, 257, 260, etc.

vêler « rancien régime ». Et du reste, par delà les réformes dont Voltaire poursuivit la réalisation avec un zèle opiniâtre, sa « philosophie », nous Tavons vu, en concevait beaucoup d'autres, que celles-là devaient faciliter.

D'un tempérament peu révolutionnaire comme d'un tour d'esprit peu systématique, il n'en admettait pas moins, il augurait et déjà préparait pour l'avenir tout ce qui pouvait introduire plus de justice dans les rapports des hommes entre eux. Et, s'il se défiait des utopies, ne l'accusons pas d'être trop circonspect, mais rendons hommage à sa nette inteUigence des choses possibles.

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