Lettre à 3/"^ Denis, 28 oct
2. En juillet ITol, la reine, qui allait faire ses dévolions aperçut clans une librairie un exemplaire de ce poème; er repassant, elle entra, déchira la brocliure et menaça la mar chande de faire fermer sa boutique.
lisant ses livres. Il craint qu'on ne le poursuive jusqu'au fond de son désert, qu'un décret ne l'oblige de quitter Ferney; et déjà il s'enquiert d'un asile plus sûr au pays de Clèves K Le 5 février 1768, lorsque vient de paraître le Dîner du comte de Boulainvilliers, il écrit à M. Saurin : « Vous sentez... combien il serait aiïrcux qu'on m'imputât cette brochure... Mon âge, ma santé très dérangée, mes affaires qui le sont aussi, ne me permettent pas de chercher une autre retraite contre la calomnie... Les morts se moquent de la calomnie, mais les vivants peuvent en mourir 2. » Quelques mois plus tard, le 13 juillet, il écrit à M^^^ du Deffand : « Les dents et les gritïes de la persécution se sont allongées jusque dans ma retraite ; on a voulu empoisonner mes derniers jours. »
Dirons-nous que les appréhensions de Voltaire étaient excessives? Certains de ses amis, entre autres d'Alembert et Diderot, le trouvent trop prompt à s'alarmer. Mais d'Alembert ne lui en recommande pas moins d'être circonspect; et, dans une lettre à 1Sr"é^olland, Diderot exprime la crainte que « nosseigneurs » ne laissent jamais le « patriarche » en repos, que, malgré ses protections, malgré ses talents et sa gloire, ils ne « lui jouent quelque mauvais tour » {Lettre du 8 août 1768).
Or Voltaire, qui veut bien être confesseur, ne veut
1. Cf. Lettre de Frédéric à Voltaire, juill. 1766; LXIII, 218.
2. Cf., même jour, à M"" de Saint-Julien : « Vous me faites beaucoup d'honneur et un mortel chagrin en m'attribuant l'ouvrage de Saint-Hyacinthe... Les soupçons, dans une matière aussi grave, seraient capables de me perdre et de m'arracher au seul asile qui me reste sur la terre dans une vieillesse accablée de maladies. »
pas être martyr'. Aussi prend-il toutes les précautions possibles. « Les philosophes doivent rendre la vérité publique et cacher leur personne » {Lettre à Damilavitle, 19 sept. 1764). Il regrette qu'Helvétius « ait eu le malheur d'avouer un livre ^ qui Tempêchera d'en faire d'utiles » (Au même, 10 oct. 1762). Il écrit à d'Alembert : « Frappez et cachez votre main. On vous reconnaîtra, je veux bien croire qu'on en ait l'esprit, qu'on ait le nez assez bon; mais on ne pourra vous convaincre » (7 mai 1761). Et encore : « On m'a dit que vous travaillez à un grand ouvrage ; si vous y mettez votre nom, vous n'oserez pas dire la vérité » (8 mai 1764). Lui-même publie une foule de brochures soit anonymes, soit pseudonymes. Très souvent, il se plaint que « les frères » le signalent comme l'auteur de tel ou tel écrit où sont attaqués le fanatisme et la superstition. Peu importe « de quelle main la vérité vienne, pourvu qu'elle vienne. C'est lui, dit-on, c'est son style, c'est sa manière; ne le reconnaissez-vous pas? Ah! mes frères, quels discours funestes! Vous devriez au contraire crier dans les carrefours : Ce n'est pas lui! » [Lettre à d'Aîembert, V' mai 1768) ^ On veut faire un crime à Voltaire de son « anonymat perpétuel » et de son « pseudonymat obstiné »*. Sans doute il se fût montré plus courageux en avouant ses
1. Lettre à Damilaville du 21 juillet 1164; Lettre à d'Argental du 1'' avril 1768; Lettre à d'Alembert du 24 mai 1769.