Dict. phil., Religion, XXXII
sent le genre humain sans intéresser en rien la Divinité. « Si un mouton allait dire à un loup : Tu manques au bien moral, et Dieu te punira, le loup lui répondrait : Je fais mon bien physique, et il y a apparence que Dieu ne se soucie pas trop que je te mange ou non » {Traité de Métaph., XXXVII, 341)'. Une pareille assertion ne dément pas seulement 1' dogme des peines et des récompenses futures, auquel nous avons vu que Voltaire sans doute ne croyait pas ; elle semble démentir aussi que Dieu soit l'auteur de la loi morale. Mais, à vrai dire, Voltaire n'admet point une loi tombée du ciel. Dieu s'est abstenu de nous révéler directement sa volonté. Tous les présents qu'il nous a faits sont l'amour-propre, les besoins, les passions, la bienveillance pour notre espèce, et, par-dessus tout, la raison, d'où nous vient la connaissance du bien et du mal. Il ne nous a pas dit : Ceci est mal, ceci est bien. Il nous a seulement donné les instincts sociaux. Et, vivant en société, nous établissons par là même certaines règles morales. Ces règles n'ont qu'une valeur relative; ce que nous
1. Cf. Dict. phiL, Bien et Mal : « Point de bien ni de mal pour Dieu ni en physique ni en morale • (XXVII, 34S). — De VAme : « Néron assassine son précepteur et sa mère; un autre assassine ses parents et ses voisins; un grand-prêtre empoisonne, étrangle, égorge vingt seigneurs romains en sortant du lit de sa propre fille. Cela n'est pas plus important pour l'Être universel, âme du monde, que des moutons mangés par des loups et des mouches dévorées par des araignées. 11 n'y a point de mal pour le grand Être, il n'y a pour lui que le jeu de la grande machine qui se meut sans cesse par des lois éternelles » XLVllI, 80). — Trailé de Métaphysique : « Nous n'avons d'autres idées de la justice que celles que nous nous sommes formées de toute action utile à la société; ... or, cette idée n'étant qu'une idée de relation d'homme à homme, elle ne peut avoir aucune analogie avec Dieu », etc. (XXXVII, 295).
appelons le bien et le mal n'existe point en dehors de nous. Y a-t-il en dehors de nous quelque chose qui soit le chaud et le froid, le doux ou l'amer, la bonne ou la mauvaise odeur? On se ferait moquer si Ton prétendait que la chaleur existe par elle-même; n'estil pas aussi ridicule de prétendre que le bien moral existe en soi ^ ?
Tous les philosophes du xviii'^ siècle, sauf Jean- Jacques Rousseau, dérivent la morale de la société. Dans son Esprit des Lois^ Montesquieu, après une courte introduction métaphysique, prend pied aussitôt sur la réalité contingente, d'où il ne s'écartera plus. Il ne recherche pas je ne sais quel gouvernement idéal; il déclare que, dans chaque peuple, le meilleur gouvernement est celui dont la disposition particulière se rapporte le mieux au tempérament de ce peuple, à son état physique, intellectuel et moral. Vauvenargues lui-même, le solitaire et contemplatif Vauvenargues, ne fait pas exception : selon lui, la différence essentielle du bien et du mal, c'est que l'un tend à l'avantage de la société, et l'autre à son détriment^.
Voltaire s'accorde sur ce point avec Vauvenargues et Montesquieu. Le bien et le mal moral, dit-il, « est en tout pays ce qui est utile ou nuisible à la société' dans tous les lieux et dans tous les temps, celui qui sacrifie le plus au public est celui qu'on appellera le plus vertueux. Il paraît donc que les bonnes actions ne sont autre chose que les actions dont nous retirons de l'avantage, et les crimes, les actions qui nous sont