‹ Voltaire's proseChapitre 33 sur 99 · GOUT · texte numérisé non relu

GOUT

Le goût, ce sens, ce don de discerner nos aliments, a produit dans toutes les langues connues la métaphore qui exprime, par le mot goût, le sentiment des beaute's et des défauts dans tous les arts : c'est un discernement prompt,

5 comme celui de la langue et du palais, et qui prévient comme lui la réflexion ; il est, comme lui, sensible et voluptueux à l'égard du bon ; il rejette, comme lui, le mauvais avec soulèvement; il est souvent, comme lui, incertain et égaré, ignorant même si ce qu'on lui pré-

10 sente doit lui plaire, et ayant quelquefois besoin, comme lui, d'habitude pour se former.

Il ne suffit pas, pour le goût, de voir, de connaître la beauté d'un ouvrage : il faut la sentir, en être touché. Il ne suffit pas de sentir, d'être touché d'une manière

15 confuse; il faut démêler les différentes nuances. Rien ne doit échapper à la promptitude du discernement; et c'est encore une ressemblance de ce goût intellectuel, de ce goût des arts, avec le goût sensuel : car le gourmet sent et reconnaît promptement le mélange de deux liqueurs;

20 l'homme de goût, le connaisseur, verra d'un coup d'oeil prompt le mélange de deux styles; il verra un défaut à côté d'un agrément; il sera saisi d'enthousiasme à ce vers des Horaces:1

Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? — Qu'il mourût!

25 il sentira un dégoût involontaire au vers suivant;

Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.

( Acte III, scène 6. )

Comme le mauvais goût, au physique, consiste à n'être flatté que par des assaisonnements trop piquants et trop

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