DU JUSTE ET DE L'INJUSTE
Qui nous a donné le sentiment du juste et de l'injuste?
20 Dieu, qui nous a donné un cerveau et un cœur. Mais quand notre raison nous apprend-elle qu'il y a vice et vertu? Quand elle nous apprend que deux et deux font quatre. Il n'y a point de connaissance innée, par la raison qu'il n'y a point d'arbre qui porte des feuilles et
?5 des fruits en sortant de la terre. Rien n'est ce qu'on appelle inné, c'est-à-dire né développé; mais, répétons-le. encore,1 Dieu nous fait naître avec des organes qui, à mesure qu'ils croissent, nous font sentir tout ce que notre espèce doit sentir pour la conservation de cette espèce.
Comment ce mystère continuel s'opère-t-il? Dites-lemoi, jaunes habitants des îles de la Sonde, noirs Africains, imberbes Canadiens, et vous Platon, Cicéron, Épictète. Vous sentez tous également qu'il est mieux de donner le superflu de votre pain, de votre riz ou de 5 votre manioc au pauvre qui vous le demande humblement, que de le tuer ou de lui crever les deux yeux. Il est évident à toute la terre qu'un bienfait est plus honnête qu'un outrage, que la douceur est préférable à l'emportement. 10
Il ne s'agit donc plus que de nous servir de notre raison pour discerner les nuances de l'honnête et du déshonnête. Le bien et le mal sont souvent voisins; nos passions les confondent: qui nous éclairera? Nousmêmes, quand nous sommes tranquilles. Quiconque a 15 écrit sur nos devoirs a bien écrit dans tous les pays du monde, parce qu'il n'a écrit qu'avec sa raison. Us ont tous dit la même chose : Socrate et Épicure, Confutzée et Cicéron, Marc-Antonin et Amurath II * ont eu la même morale. 20
Redisons tous les jours à tous les hommes : La morale
est une, elle vient de Dieu; les dogmes sont différents,
ils viennent de nous. ,r VTV „
Vol. XIX, 548, 549.
Génie des langues. — On appelle génie d'une langue son aptitude à dire de la manière la plus courte et la plus 25 harmonieuse ce que les autres langages expriment moins heureusement.
Le latin, par exemple, est plus propre au style lapidaire
158 voltaike's prose.
que les langues modernes, à cause de leurs verbes auxiliaires qui allongent une inscription et qui l'e'nervent.
Le grec, par son mélange me'lodieux de voyelles et de consonnes, est plus favorable à la musique que l'alle- 5 mand et le hollandais.
L'italien, par des voyelles beaucoup plus répétées, sert peut-être encore mieux la musique efféminée.
Le latin et le grec étant les seules langues qui aient une vraie quantité, sont plus faites pour la poésie que 10 toutes les autres langues du monde.
Le français, par la marche naturelle de toutes ses constructions, et aussi par sa prosodie, est plus propre qu'aucune autre à la conversation. Les étrangers, par cette raison même, entendent plus aisément les livres français 15 que ceux des autres peuples. Ils aiment dans les livres philosophiques français une clarté de style qu'ils trouvent ailleurs assez rarement.
C'est ce qui a donné enfin la préférence au français sur la langue italienne même, qui, par ses ouvrages immor- 20 tels du XVIe siècle,1 était en possession de dominer dans l'Europe. Vol. XIX, 557, 558.