FRAGMENT D'UNE LETTRE SUR UN USAGE TRÈS UTILE ÉTABLI EN HOLLANDE
Il serait à souhaiter que ceux qui sont à la tête des 25 nations imitassent les artisans. Dès qu'on sait à Londres qu'on fait une nouvelle étoffe en France, on la contrefait.
3oS voltaire's prose.
Pourquoi un homme d'État ne s'empressera-t-il pas d'établir dans son pays une loi utile qui viendra d'ailleurs? Nous sommes parvenus à faire la même porcelaine qu'à la Chine; parvenons à faire le bien qu'on fait chez nos
5 voisins, et que nos voisins profitent de ce que nous avons d'excellent.
Il y a tel particulier qui fait croître dans son jardin des fruits que la nature n'avait destinés qu'à mûrir sous la ligne:1 nous avons à nos portes mille lois, mille cou-
io tûmes sages; voilà les fruits qu'il faut faire naître chez soi, voilà les arbres qu'il faut y transplanter: ceux-là viennent en tous climats, et se plaisent dans tous les terrains.
La meilleure loi, le plus excellent usage, le plus utile
15 que j'aie jamais vu, c'est en Hollande. Quand deux hommes veulent plaider l'un contre l'autre, ils sont obligés d'aller d'abord au tribunal des conciliateurs, appelés faiseurs de paix. Si les parties arrivent avec un avocat et un procureur, on fait d'abord retirer ces der-
20 niers, comme on ôte le bois d'un feu qu'on veut éteindre. "Les faiseurs de paix disent aux parties: Vous êtes de grands fous de vouloir manger votre argent à vous rendre mutuellement malheureux; nous allons vous accomoder sans qu'il vous en coûte rien.
25 Si la rage de la chicane est trop forte dans ces plaideurs-, on les remet à un autre jour, afin que le temps adoucisse les symptômes de leur maladie. Ensuite les juges les envoient chercher une seconde, une troisième fois. Si leur folie est incurable, on leur permet de
30 plaider, comme on abandonne au fer des chirurgiens des membres gangrenés: alors la justice fait sa main.2
Il n'est pas nécessaire de faire ici de longues déclamations, ni de calculer ce qui en reviendrait au genre
humain si cette loi était adopte'e. D'ailleurs je ne veux point aller sur les brisées de M. l'abbé de Saint -Pierre,1 dont un ministre plein d'esprit a appelait les projets les rêves d'un homme de bien. Je sais que souvent un particulier qui s'avise de proposer quelque chose pour 5 le bonheur public se fait berner. On dit: De quoi se mêle-t-il ? voilà un plaisant homme, de vouloir que nous soyons plus heureux que nous ne sommes ! ne sait-il pas qu'un abus est toujours le patrimoine d'une bonne partie de la nation? pourquoi nous ôter un mal où tant de gens 10 trouvent leur bien? A cela je n'ai rien à répondre.
Vol. XXIII, 127, 128.
DISCOURS DE M. DE VOLTAIRE À SA RÉCEP- TION À LACADÉMIE FRANÇAISE, PRONONCÉ LE LUNDI 9 MAI 1746.
Pourquoi Homère, Théocrite, Lucrèce, Virgile, Horace, sont-ils heureusement traduits chez les Italiens et chez les Anglais?3 Pourquoi ces nations n'ont-elles aucun grand poète de l'antiquité en prose, et pourquoi n'en avons-nous 15 encore eu aucun en vers ? Je vais tâcher d'en démêler la raison.
La difficulté surmontée, dans quelque genre que ce puisse être, fait une grande partie du mérite. Point de grandes choses sans de grandes peines : et il n'y a point 20 de nation au monde chez laquelle il soit plus difficile que chez la nôtre de rendre une véritable vie à la poésie ancienne. Les premiers poètes formèrent le génie de leur langue ; les Grecs et les Latins employèrent d'abord la poésie à peindre les objets sensibles de toute la nature. 25 Homère exprime tout ce qui frappe les yeux : les Fran-
çais, qui n'ont guère commencé à perfectionner la grande poésie qu'au théâtre, n'ont pu et n'ont dû exprimer alors que ce qui peut toucher l'âme. Nous nous sommes interdit nous-mêmes insensiblement presque tous les objets
5 que d'autres nations ont osé peindre. Il n'est rien que le Dante n'exprimât, à l'exemple des anciens : il accoutuma les Italiens à tout dire ; mais nous, comment pourrions-nous aujourd'hui imiter l'auteur des Géorgiques, qui nomme sans détour tous les instruments de l'agricul-
10 ture ? A peine les connaissons-nous, et notre mollesse orgueilleuse, dans le sein du repos et du luxe de nos villes, attache malheureusement une idée basse à ces travaux champêtres, et au détail de ces arts utiles, que les maîtres et les législateurs de la terre cultivaient de leurs mains
15 victorieuses. Si nos bons poètes avaient su exprimer heureusement les petites choses, notre langue ajouterait aujourd'hui ce mérite, qui est très grand, à l'avantage d'être devenue la première langue du monde pour les charmes de la conversation, et pour l'expression du sen-
20 timent. Le langage du cœur et le style du théâtre ont entièrement prévalu: ils ont embelli la langue française: mais ils en ont resserré les agréments dans des bornes un peu trop étroites.
Et quand je dis ici, messieurs, que ce sont les grands
25 poètes qui ont déterminé le génie des langues,1 je n'avance rien qui ne soit connu de vous. Les Grecs n'écrivirent l'histoire que quatre cents ans après Homère. La langue grecque reçut de ce grand peintre de la nature la supériorité qu'elle prit chez tous les peuples de l'Asie et de
30 l'Europe : c'est Térence qui, chez les Romains, parla le premier avec une pureté toujours élégante ; c'est Pétrarque qui, après le Dante, donna à la langue italienne cette aménité et cette grâce qu'elle a toujours conservées ;
c'est à Lope de Véga que l'espagnol doit sa noblesse et sa pompe ; c'est Shakespeare qui, tout barbare qu'il était, mit dans l'anglais cette force et cette énergie qu'on n'a jamais pu augmenter depuis sans l'outrer, et par conséquent sans l'affaiblir. D'où vient ce grand effet de la 5 poésie, de former et fixer enfin le génie des peuples et de leurs langues ? La cause en est bien sensible : les premiers bons vers, ceux même qui n'en ont que l'apparence, s'impriment dans la mémoire à l'aide de l'harmonie. Leurs tours naturels et hardis deviennent familiers; les 10 hommes, qui sont tous nés imitateurs, prennent insensiblement la manière de s'exprimer, et même de penser, des premiers dont l'imagination a subjugué celle des autres. Me désavouerez-vous donc, messieurs, quand je dirai que le vrai mérite et la réputation de notre langue ont com- 15 mencé à l'auteur du Cid et de Cinna ?l
Vol. XXIII, 207-210.