‹ Voltaire's proseChapitre 98 sur 99 · À M. LE BARON DE FAUGÈRES · texte numérisé non relu

À M. LE BARON DE FAUGÈRES

Officier de Marine.

Vous proposez, monsieur, qu'autour de la statue éleve'e

10 à Montpellier, à Louis XIV après sa mort, on dresse des monuments aux grands hommes qui ont illustré son siècle en tout genre. Ce projet est d'autant plus beau que, depuis quelques années, il semble qu'on ait formé parmi nous une cabale pour rabaisser tout ce qui a fait la gloire

15 de ces temps mémorables. On s'est lassé des chefsd'œuvre du siècle passé. On s'efforce de rendre Louis XIV petit, et on lui reproche surtout d'avoir voulu être grand. La nation, en général, donne la préférence à Henri IV, et l'exclusion à tous les autres rois; je n'ex-

20 aminé pas si c'est justice ou inconstance, si notre raison perfectionnée connaît mieux le vrai mérite aujourd'hui qu'autrefois; je remarque seulement que, du temps de Henri IV, elle ne connaissait point du tout le mérite, elle ne le sentait point.

25 On ne me connaît pas, disait ce bon prince au duc de Sully, on me regrettera. En effet, monsieur, ne dissimulons rien : il était haï et peu respecté. Le fanatisme, qui

le persécuta dès son berceau, conspira cent fois contre sa vie, et la. lui arracha enfin, au milieu de ses grands officiers, par la main d'un ancien moine feuillant,1 devenu fou, enragé de la rage de la Ligue. Nous lui faisons aujourd'hui amende honorable; nous le préférons à tous 5 les rois, quoique nous conservions encore, et pour longtemps, une grande partie des préjugés qui ont concouru à l'assassinat de ce héros.

Mais si Henri IV fut grand, son siècle ne le fut en aucun genre. Je ne parlerai pas ici de cette foule de 10 crimes et d'infamies dont la superstition et la discorde souillèrent la France. Je m'arrête aux arts dont vous voulez éterniser la gloire. Ils étaient ou ignorés ou très mal exercés, à commencer par celui de la guerre. On la faisait depuis quarante ans, et il n'y eut pas un seul 15 homme qui laissa la réputation d'un général habile, pas un que la postérité ait mis à côté d'un prince de Parme, d'un prince d'Orange.2 Pour la marine, monsieur, vous qui vous y êtes distingué, vous savez qu'elle n'existait pas alors. Les arts de la paix, qui font le charme de la 20 société, qui embellissent les villes, qui éclairent l'esprit, qui adoucissent les mœurs, tout cela nous fut étranger, tout cela n'est né que dans l'âge qui vit naître et mourir Louis XIV.

J'ai peine à concevoir l'acharnement avec lequel on 25 poursuit aujourd'hui la mémoire du grand Colbert, qui contribua tant à faire fleurir tous ces arts, et surtout la marine, qui est un des principaux objets de votre grand dessein. Vous savez, monsieur, qu'il créa cette marine si longtemps formidable. La France, deux ans avant sa 30 mort, avait cent quatre-vingts vaisseaux de guerre et trente galères. Les manufactures, le commerce, les compagnies de négoce, dans l'Orient et dans l'Occident, tout fut son

ouvrage. On peut lui être supérieur, mais on ne pourra jamais l'éclipser. ^

Il en sera de même dans les arts de l'esprit, comme en éloquence, en poésie, en philosophie, et dans les arts où

5 l'esprit conduit la main, comme en architecture, en peinture, en sculpture, en mécanique. Les hommes qui embellirent le siècle de Louis XIV par tous ces talents ne seront jamais oubliés, quel que soit le mérite de leurs successeurs. Les premiers qui marchent dans une carrière

10 restent toujours à la tête des autres dans la postérité. Il n'y a de gloire que pour les inventeurs, a dit Newton dans sa querelle avec Leibnitz; et il avait raison. Il faut regarder comme inventeur un Pascal, qui forma en effet un genre d'éloquence nouveau; un Pellisson, qui défendit

15 Fouquet1 du même style dont Cicéron avait défendu le roi Déjotaurus2 devant César: un Corneille, qui fut parmi nous le créateur de la tragédie, même en copiant le Cid espagnol; un Molière, qui inventa réellement et perfectionna la comédie; et si Descartes ne s'était pas

20 écarté, dans ses inventions, de son guide, la géométrie;

si Malebranche avait su s'arrêter dans son vol, quels

hommes ils auraient été!

Vol. L, 7, 8.

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