Scène III
NÉRESTAN
KÉBESTAN.
En quel état, ô ciel! en quels lieux je la laisse I ma religion I 6 mon père! ô tendresse!
Mais je la vois.
ScÈXB IV
ZAIBE, KEBESTAN.
NÉRE8TAN. Ma sœur, je puis donc vous parler?
Ah I dans quel temps le ciel nous voulut° rassembler ! wo Vous ne reverrez plus un trop malheureux père.
Dieu ! Lusignan? . . .
NBRESTAN. H touche à° son heure dernière.
Sa joie, en nous voyant, par de trop grands efforts. De ses sens affaiblis a rompu les ressorts; Et cette émotion, dont son âme est remplie, 775
A bientôt épuisé les sources de sa vie.
Mais, pour comble d'horreurs, à ses derniers moments. Il doute de sa fille et de ses sentiments; Il meurt dans l'amertume, et son âme incertaine° Demande en soupirant si vous êtes chrétienne. tso
Quoi! je suis votre sœur, et vous pouvez penser Qu'à mon sang, à ma loi j'aille ici renoncer?
NÉRE8TAN.
Ah! ma sœur! cette loi n'est pas la vôtre encore;
Le jour qui vous éclaire est pour vous à l'aurore;
Vous n'avez point reçu ce gage précieux° 785
Qui nous lave du crime, et nous ouvre les cieux.
Jurez par nos malheurs, et par votre famille.
Par ces martyrs sacrés de qui vous êtes fille.
Que vous voulez ici recevoir aujourd'hui
Jjç sc^au du Dieu vivant qui nous attaçhç â lui. W
ZAÏBE.
Oui, je jure en vos mains, par ce Dieu que j'adore, Par sa loi que je cherche, et que mon cœur ignore. De vivre désormais sous cette sainte loi . . . Mais, mon cher frère . . . hélas! que veut-elle de moi?
TO6 Que faut-il°?
NBRE8TAN". Détester l'empire de vos maîtres.
Servir, aimer ce Dieu qu'ont aimé nos ancêtres. Qui, né près de ces murs, est mort ici pour nous. Qui nous a rassemblés, qui m'a conduit vers vous. Est-ce à moi d'en parler? moins instruit que fidèle,
800 Je ne sais qu'un soldat, et je n'ai que du zèle. Un pontife sacré viendra jusqu'en ces lieux Vous apporter la vie, et dessiller vos yeux.
Songez à vos serments; et que l'eau du baptême Ne vous apporte point la mort et l'anathème.
806 Obtenez qu'avec lui je puisse revenir.
Mais à quel titre, ô ciel! faut-il donc l'obtenir? A qui le demander dans ce sérail profane?
Vous, le sang de vingt rois, esclave d'Orosmane! Parente de Louis, fille de Lusignan !
810 Vous chrétienne, et ma sœur, esclave d'un soudan! Vous m'entendez ... je n'ose en dire davantage: Dieu ! nous réserviez-vous à ce dernier outrage?
ZAÎBB.
Ah, cruel! poursuivez, vous ne connaissez pas Mon secret, mes tourments, mes vœux, mes attentats. 815 Mon frère, ayez pitié d'une sœur, égarée. Qui brûle, qui gémit, qui meurt désespérée.
Je suis chrétienne, hélas!. . . . j'attends avec ardeur Cette eau sainte, cette eau qui peut guérir mon cœur.
102 VOLTAIRB
Non, je ne serai point indigne de mon frère,
De mes aïeux, de moi, de mon malheureux père. 820
Mais parlez à Zaïre, et ne lui cachez rien;
Dites . . . quelle est la loi de l'empire chrétien? . . •
Quel est le châtiment pour une infortunée
Qui, loin de ses parents, aux fers abandonée,
Trouvant chez un barbare un généreux appui, ®6
Aurait touché son âme et s'unirait à lui?
NÉBESTAN.
ciel! que dites-vous? ah! la mort la plus prompte^ Devrait . . .
ZAÎBE. C'en est assez; frappe, et préviens ta honte.
NÉRESTAN"
Qui? VOUS? ma sœur!
ZAÏBE. C'est moi que je viens d'accuser.
Orosmane m'adore ... et j'allais l'épouser. sao
NÉRESTAN
L'épouser! est-il vrai, ma sœur? est-ce vous-même? Vous, la fille des rois?
ZAÏRE. Frappe, dis-je; je l'aime.
NÉRESTAN
Opprobre malheureux du sang dont vous sortez°.
Vous demandez la mort, et vous la méritez :
Et si je n'écoutais que ta honte et ma gloire, ^
L'honneur de ma maison, mon père, sa mémoire.
Si la loi de ton Dieu, que tu ne connais pas.
Si ma religion ne retenait mon bras.
J'irais dans ce palais, j'irais, au moment pême.
Immoler de ce fer un barbare qui t'aime, 8<o
De son indigne flanc le plonger dans le tien.
Et ne l'en retirer que pour percer le mien.
Ciel! tandis que Louis, l'exemple de la terre,
Au Nil épouvanté ne va porter la guerre 845 Que pour venir bientôt, frappant des coups plus sûrs.
Délivrer ton Dieu même, et lui rendre ces murs,
Zaïre, cependant^, ma sœur, son alliée",
Au tyran d'un sérail par l'hymen est liée!
Et je vais donc apprendre à Lusignan trahi 850 Qu'un Tartare est le Dieu que sa fille a choisi I
Dans ce moment affreux, hélas! ton père expire.
En demandant à Dieu le salut de Zaïre.
ZAÎBE
Arrête, mon cher frère . . . arrête, connais-moi ; Peut-être que Zaïre est digne encor de toi.
856 Mon frère, épargne- moi cet horrible langage;
Ton courroux, ton reproche est un plus grand outrage, Plus sensible pour moi, plus dur que ce trépas Que je te demandais, et que je n'obtiens pas. L'état où tu me vois accable ton courage;
860 Tu souffres, je le vois; je souffre davantage: Je voudrais que du ciel le barbare secours De mon sang, dans mon cœur, eût arrêté le cours. Le jour qu'empoisonné d'une flamme profane.
Ce pur sang des chrétiens brûla pour Orosmane,
866 Le jour que de ta sœur Orosmane charmé . . . Pardonnez-moi, chrétiens ; qui ne l'aurait aimé ! n faisait tout pour moi; son cœur m'avait choisie; Je voyais sa fierté pour moi seule adoucie.
C'est lui qui des chrétiens a ranimé l'espoir;
aro C'est à lui que je dois le bonheur de te voir;
Pardonne; ton courroux, mon père, ma tendresse. Mes serments, mon devoir, mes remords, ma faiblesse.
dbyGoogk
Me servent de supplice, et ta sœur en ce jour Meurt de son repentir, plus que de son amour.
NBBEBTAN.
Je te blâme, et te plains; crois-moi, la Providence 875
Ne te laissera point périr sans innocenceP:
Je te pardonne, hélas! ces combats odieux;
Dieu ne t'a point prêté son bras victorieux.
Ce bras, qui rend la force aux plus faibles courages
Soutiendra ce roseau plié par les orages. 88o
H ne souffrira pas qu'à son culte engagé.
Entre un barbare et lui ton cœur soit partagé.
Le baptême éteindra ces feux dont il soupire.
Et tu vivras fidèle, ou périras martyre.
Achève donc ici ton serment commencé : 885
Achève, et dans l'horreur dont ton cœur est pressé,
Promets au roi Louis, à l'Europe, à ton père.
Au Dieu qui déjà parle à ce cœur si sincère.
De ne point accomplir cet hymen odieux
Avant que le pontife ait éclairé tes yeux, sm
Avant qu'en ma présence il te fasse chrétienne.
Et que Dieu par ses mains t'adopte et te soutienne.
Le promets-tu, Zaïre? . . .
ZAÏBE. Oui, je te le promets:
Bends-moi chrétienne et libre, à tout je me soumets. Va, d'un père expirant, va fermer la paupière; sk
Va, je voudrais te suivre, et mourir la première.
KÉBESTAK.
Je pars. Adieu, ma sœur, adieu, puisque mes vœux Ne peuvent t'arracher à ce palais honteux, Je reviendrai bientôt, par un heureux baptême, T'arracher aux enfers^, et te rendre à toi-même. •»