LETTRE A M. DE FORMONT
A Paris, ce samedi . . . novembre. 1782.
H y a mille ans, mon cher Forment, que je ne vous ai écrit; j'en suis plus fâché que vous. Vous me parliez, dans votre dernière lettre, de Zaïre^ et vous me 5 donniez de très-bons conseils. Je suis un ingrat de toutes façons. J'ai passé deux mois sans vous en remercier, et je n'en ai pas assez profité. J'aurais dû employer une partie de mon temps à vous écrire, et l'autre à corriger Zaïre. Mais je l'ai perdu tout entier,
10 à Fontainebleau, à faire des querelles entre les actrices pour des premiers rôles, et entre la reine et les princesses pour faire jouer des comédies, à former de grandes &ctions pour des bagatelles, et à brouiller toute la cour pour des riens. Dans les intervalles que me laissaient
15 ces importantes billevesées, je m'amusais à lire Kewton, au lieu de retoucher notre Zaïre, Je suis enfin déterminé à faire paraître ces Lettres anglaises; et c'est pour cela qu'il m'a fellu relire Newton; car il ne m'est pas permis de parler d'un si grand homme sans le con-
20 naître. J'ai refondu entièrement les lettres où je parlais de lui, et j'ose donner un petit précis de toute sa philosophie. Je fais son histoire et celle de Descartes. Je touche en peu de mots les belles découvertes et les innombrables erreurs de notre René°. J'ai la hardiesse
96 de soutenir le système d'IsaacP, qui me paraît démontré. Tout cela fera quatre ou cinq lettres, que je tâche
d'égayer et de rendre intéressantes autant que la matière peut le permettre. Je suis aussi obligé de changer tout ce que j'avais écrit à roccasion de M. Locke, parce qu'après tout je veux vivre en France°, et so qu'il ne m'est pas permis d'être aussi philosophe qu'un Anglais. H me faut déguiser à Paris ce que je ne pourrais dire trop fortement à Londres. Cette circonspection, malheureuse, mais nécessaire, me &it rayer plus d'un endroit assez plaisant sur les quakers et les 85 presbytériens. Le cœur m'en saigne; Thieriot° en souffrira; vous regretterez ces endroits, et moi aussi; mais
Non me fata meis patiuntur scribere nugas AuspidiSt et sponte mea componere chartaeP. 40
J'ai lu au cardinal de Fleuri deux lettres sur les quakers, desquelles j'avais pris grand soin de retrancher tout ce qui pouvait effaroucher sa dévote et sage Éminence. Il a trouvé ce qui en restait encore assez plaisant" ; mais le pauvre homme ne sait pas ce qu'il a perdu. Je 45 compte vous envoyer mon manuscrit, dès que j'aurai tâché d'expliquer Newton et d'obscurcir Locke. . . .
Tout le monde vous désire ici. Vous devriez bien venir reprendre votre appartement chez MM. des AUeurs, et passer votre hiver à Paris. Vous me feriez 50 peut-être faire encore quelque tragédie nouvelle. Adieu; je supplie M. de Cideville de vous dire combien je vous aime, et je prie M. de Forment d'assurer mon cher Cideville de ma tendre amitié.
Adieu ; je ne me croirai heureux que quand je pour- 65 roi passer ma vie entre vous deux.
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ÉPÎTRE DÉDICATOIRB
Line 20. Négociant. *'On joua une mauvaise farce à la comédie italienne de Paris, dans laquelle on insultait grossièrement plusieurs personnes de mérite, et entre autres M. Falkener. Le sieur Hérault, lieutenant de police, permit cette indignité, et le public siffla.** (Note in the French édition).
OO. Note the peculiar meaning of sage which is ''sensible'* ratber tban *'wise.'* Tbe word implies tbe capacity of selfrestraint and prudence.