‹ Voltaire's Zaïre and Épîtres;Chapitre 7 sur 54 · ACTE DEUXIÈME SoàKE I · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME SoàKE I

KÉBESTAN, CHATILLON.

CHATILLOK.

braye Nérestan! cheyalier généreux, sis

Vous qui brisez les fers de tant de malhenrenz,

Vous, sauyenr des chrétiens, qn'un Dieu sauyeur enyoie,

Paraissez, montrez-yous, goûtez la douce joie

De yoir nos compagnons, pleurant à yos genoux,

Baiser Theureuse main qui nous déliyre tous° a»

Aux portes du sérail, en foule, ils yous demandent;

Ne priyez point leurs yeux du héros qu'ils attendent,

Et qu'unis à jamais sous notre bienfaiteur . . .

NEBESTAN.

Illustre Ohatillon, modérez cet honneur;

J'ai rempli d'un Français le deyoir ordinaire, «k

J'ai fait ce qu'à ma place on yous aurait yu faireP.

CHATILLOK.

Sans doute; et tout chrétien, tout digne cheyalier, Pour sa religion se doit sacrifier; Et la félicité des cœurs tels que les nôtres Consiste à tout quitter pour le bonheur des autres. sao Heureux, à qui le ciel a donné le pouyoir De remplir comme yous un si noble deyoir!

Pour nous, tristes jouets du sort qui nous opprime, 1 80

ITons, malheureux Français, esclayes dans Solyme, 8» Oubliés dans les fers, oà longtemps, sans secours, Le père d'Orosmane abandonna nos jours.

Jamais nos yeux sans tous ne reyerraient la France.

NÉBESTAN.

Dieu s'est servi de moi, seigneur; sa providence De ce jeune Orosmane a fléchi la rigueur. ^

840 Mais quel triste mélange altère ce bonheur! ^ Ju^ ^ Que de ce fier Soudan la clémence odieu8e° ^ ' Eépand sur ses bienfaits une amertume affreuse^! Dieu me voit et m'entend; il sait si dans mon cœur J'avais d'autres projets que ceux de sa grandeur.

846 Je faisais tout pour lui; j'espérais de lui rendre Une jeune beauté qu'à l'âge le plus tendre Le cruel Noradin° fit esclave avec moi.

Lorsque les ennemis de notre auguste foi, . ^'

Baignant deP notre sang la Syrie enivrée^, a -

KO Surprirent Lusignan vaincu dans Gésarée^.

Du sérail des sultans sauvé par des chrétiens, Bemis depuis trois ans dans mes premiers liens, ^^^ ^ Benvoyé dans Paris sur ma seule paroleP,>^ \ Seigneur, je me flattais, espérance frivole!

866 De ramener Zwre à cette heureuse cour Où LouisP des vertus a flxé le séjour.

Déjà même la reine, à mon zèle propice, , Lui tendait de son trône une main protectrice. Enfin, lorsqu'elle touche au moment souhaité,

800 Qai la tirait du wjx de la captivité, "

On la retient . . . Que dis- je? Ah! Zure elle-même. Oubliant les chrétiens pour ce Soudan qui l'aime . . . N'y pensons plus , , . Seigneur, un refus plus cruel

Vient m'accabler encor d'un déplaisir mortel :

Des chrétiens malheureux l'espérance est trahie. a»

CHATILLON

Je vous offre pour eux ma liberté, ma vie; Disposez-en, seigneur, elle vous appartient.

NBEE8TAN.

Seigneur, ce Lusignan, qu'à Solyme on retient, , ,

Ge dernier d'une race en héros si féconde, ^^/a^'^^-c

Ce guerrier dont la gloire avait rempli le monde, ' aro

Ce héros malheureux, de Bouillon descendu.

Aux soupirs° des chrétiens ne sera poipt rendu.

CHATILLOK. / *^ ^^ ^ - ^ >^* ^ / (Z ^ c^ (? ;^

Seigneur,. s'il est ainsi, votre faveur est vaine:

Quel indigne soldat voudrait briser sa chaine.

Alors que dans les fers son chef est retenu? ^ sts

Lusignan, comme à moi°, ne vous est pas connu. < . - -

Seigneur, remerciez le ciel, dont la clémence

A pour votre bonheur placé votre naissance

Longtemps après ces jours à jamais détestés.

Après ces jours de sang et de calamités, sso

Où je vis sous le joug de nos barbares maîtres

Tomber ces murs sacrés conquis par nos ancêtres.

Ciel! si vous aviez vu ce temple abandonné,

Du Dieu que nous servons le tombeau profané.

Nos pères, nos enfants, nos filles et nos femmes, ses

Au pied de nos autels expirant dans les flammes.

Et notre dernier roi, courbé du° faix des ans, ^ ^;r^

Massacré sans pitié sur ses fils expirants !

Lusignan, le dernier de cette auguste race, ^v

Dans ces moments affreux ranimant notre audace, /O^^ 89o

Au milieu des débris des temples renversés,

Des vainqueurs, des vaincus, et des morts entassés, Terrible, et d'une main reprenant cette épée, , . i Dans le sang infidèle à tout moment trempée, c^^ ' ^

896 Et de l'autre à nos yeux montrant avec fierté De notre sainte foi le signe redouté", c-v-o-^ Criant à haute voix: "Français, soyez fidèles ..." Sans doute en ce moment, le couvrant de ses ailes, La vertu du Très-Haut, qui nous sauve aujourd'hui, ^ ^ J

400 Aplanissai t sa route, et marchait devant lui; V^" *-" ^ ' Et des tristes chrétiens la foule délivrée „ » / .,

Vint porter avec nous ses pas° dans Césarée. 6i -"-'"' Là, paFnbs chevaliers, d'une commune voix, Lusignan fut choisi pour nous donner des lois". • '^ ^ " ^ ^

406 mon cher Nérestan ! Dieu, qui nous humilie, N'a pas voulu sans doute, en cette courte vie. Nous accorder le prix qu'il doit à la vertu; Vainement pour son nom nous avons combattu.

Eessouvenir affreux, dont l'horreur me dévore!

410 Jérusalem en cendre, hélas! fumait encore, Lorsque dans notre asiïe attaqués et trahis, . - Et livrés par un Grec à nos fiers ennemis, La flamme, dont brûla Sion" désespérée.

S'étendit en fureur aux murs de Césarée:

415 Ce fut là le dernier de trente ans de revers;

Là, je vis Lusignan chargé d'indignes fers : \

Insensible à sa chute, et grand dans ses misères, ^ Il n'était attendri que des maux de ses frères. Seigneur, depuis ce temps, ce père des chrétiens,

420 Resserré" loin de nous, blanchi dans ses liens, l^^ . ^ " Gémit dans un cachot, privé de la lumière, '"" \ • i- Oublié de l'Asie et de l'Europe entière. . '

Tel est son^rt aflEreux; qui pourrait aujourd'hui, Quand il souffre pour nous, se voir heureux sans lui?

Ce bonheur, il est vrai, serait d'un cœur barbareP. «k

Que je hais le destin qui de lui nous sépare!

Que yers lui yos discours m'ont sans peine entraîné!

Je connais ses malheurs, avec eux je suis né ;

Sans un trouble nouveau je n'ai pu les entendre;

Votre prison, la sienne, et Oésarée en cendre, «o

Sont les premiers objets, sont les premiers revers

Qui frappèrent mes yeux à peine encore ouverts.

Je sortais du berceau; ces images sanglantes Ca-^^. --, ^^^

Dans vos tristes récits me sont encor présentes. \- ,

Au milieu des chrétiens dans un temple injmoléfit-^'^ \'y*^

Quelques enfants, seigneur, avec moi rassemblés, ^ '^' '

Arrachés par des mains de carnage fumantes

Aux bras^ensanglantés de nos mères tremblantes.

Nous fûmes transportés dans ce palais des rois.

Dans ce même sérail, seigneur, où je vous vois. 44o

Noradin m'éleva près de cette Zaïre,

Qui depuis . . . pardonnez si mon cœur en soîipire! ,

Qui depuis, é garée en ce funeste lieu, /J>7 < ' r- ' v ♦. 'a •■ %-

Pour un maître barbare abandonna son Dieu.

CHATILLOK.

Telle est des musulmans la funeste prudence : 445

De leurs chrétiens captifs ils séduisent l'e^fance;

Et je bénis le ciel, propice à nos desseins,, . v ta <^ M

Qui dans vos premiers^^ans vous sauva de leurs mains.

Mais, seigneur, après tout, cette Zaïre même,

Qui renonce aux chrétiens pour le Soudan qui l'aime, ^so

De son crédit au moins nous pourrait secourir:

Qu'importe de quel bras Dieu daigne se servir? M'en croirez-vous? le juste, aussi bien que le sage, Du crime et du malheur sait tirer avantage.

4S6 Vous pourriez de Zaïre employer la faveur  fléchir Orosmane, à toucher son grand cœur,  nous rendre un héros que lui-même a dû plaindre, 'J Que sans doute il admire, et qui n'est plus à craindre.

J^ NEBESTAK.

Mais ce même héros, pour briser ses liens, ^

,"4fioVoudra-t-il qu'on s'abaisse à ces honteux moyens? S ^ ^ ,.

. Et, quand il le voudrait, est-iP en ma puissance c/ Ç 'obtenir de Zaïre un moment d'audience?

^ Croyez-vous qu'Orosmane y daigne consentir? - V Le sérail à ma voix pourra-t-il se rouvrir? t; , :^4M Quand je pourrais enfin paraître devant elle, ^,, Que faut-il espérer d'une femme infidèle, ' ^ : \

l A qui mon seul aspect ° doit tenir lieu d'affront°.

Et qui lira sa honte écrite sur mon front? ^ k

Seigneur, il est bien dur, pour un cœur magnanime,^ a . 2^/*' ^- 470 D'attendre des secours de ceux qu'on n^ésestime : tt n.

Leurs refus sont affreux, leurs bienfaits font rougir.

OHATILLON.

Songez à Lusignan, songez à le servir.

KÉBESTAN.

Eh bien! . . . Mais quels chemins jusqu'à cette infidèle Pourront? ... On vient à nous. Que vois-je? ô ciel I c'est elle!

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