‹ Voyage à la mer libre du pôle arctiqueChapitre 12 sur 21 · __ >: — A ; ; £ = = = PS = = LE · texte numérisé non relu

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Combat avec un ours blanc (voy. p. 139 et 140). — Dessin de A. de Neuville d'après une planche de M. Hayes.

sisté, nous tournâmes le dos à la tempête, et poussés par son souffle puissant, nous redescendimes en toute hâte la pente du glacier.

Nous avions soixante-douze kilomètres dans les jambes, lorsque je m’aventurai à permettre une halte; le thermomètre marquait — 29 1/2 Cent., la tempête s’apaisait un peu; nous étions à trois mille pieds audessous de notre périlleux campement, et ma petite troupe avait bien gagné quelques heures de repos. Mais comme il faisait froid sous la tente! Le vent l’ébranlait sans relâche, et nous avions quelque peine à l’'empècher de s’envoler au loin.

Le lendemain soir, nous arrivions à Port Foulke sains et saufs, mais très-fatigués., La lune nous éclairait pendant cette dernière partie du voyage ; à la base du glacier l’air était parfaitement calme, et dans la gorge, dans la vallée, sur le lac Alida, et sur le ford, nous avancions au milieu de scènes vraiment féeriques. Les nuées chargées de neige passaient comme des fantômes à travers la nuit, voilant et découvrant tour à tour les crètes des blanches collines; ces ombres nous disaient que l’ouragan hurlait encore là-haut, mais dans notre humble vallée tout était aussi paisible que dans une caverne vainement assiégée par la tempête ; sur nos têtes un grand arceau des cieux s’arrondissait profond et bleu. Les douces étoiles, revêtues de la majesté de la nuit, se miraient sur la surface unie du petit lac; le glacier reflétait les pâles rayons de la lune, et les noires falaises allongeaient leurs grandes ombres surla mer de lumière qui inondait la vallée. Les caps aux cimes déchirées se découpaient sur Le fond éblou‘ssant du fiord parsemé d’îles; ses vagues congelées s’étendaient dans la baie pour se mêler ensuite à l'Océan lointain ; à l’horizon se profilaient vaguement les hautes montagnes blanches de la côte occidentale et sur la mer flottait une lourde traînée de vapeurs; poussée lentement par la bise, elle laissait voir peu à peu la forme spectrale d’un iceberg émergeant de ses noires profondeurs; une faible aurore boréale frangeait le sombre manteau des vagues, et, derrière cette masse de ténèbres impénétrables, dardaït parmi les constellations de soudains jets de lumière semblables à des flèches de feu lancées par les démons d’un autre monde.

…. La goutte de rosée, distillée sur la feuille du palmier des tropiques, tombe sur le gazon et reparaît dans le ruisseau murmurant de la forêt primitive ; elle a coulé dans la rivière et de la rivière dans l'Océan ; là elle s’est évanouie en vapeur, et portée vers les montagnes du Nord par le vent invisible , elle est devenue un doux flocon de neige; pénétrée par un rayon, la neige se transforme à son tour en un petit globule d’eau; la froide brise succédant au soleil, ce globule se change en cristal, et ce cristal recommence sa course errante et cherche encore l'Océan.

Ainsi le glacier est un immense fleuve de glace, et bien que son extrémité, emprisonnée sous les eaux, ait une tendance à s'élever, elle est longtemps retenue par l'action de la masse à laquelle elle àppar-

tient ; elle continue à plonger jusqu’à ce que la force d’émersion, augmentant toujours, fasse éclater des fragments qui remontent aussitôt à leur niveau naturel ; ces fragments peuvent être des cubes solides d’un demi-mille de côté où même davantage. La disruption ne s’accomplit pas sans un grand tumulte des eaux, et un fracas qu’on entend au loin, La masse de glace flotte en liberté; les oscillations que lui avait imprimées cette soudaine rupture finissent par se calmer, puis le bloc de cristal s’abandonne au courant et dérive avec lenteur vers la haute mer. C’est une montagne de glace, un iceberg, maintenant : le glacier a accompli le rôle que lui assigne, dans les régions polaires, la grande loi de la circulation.

Le glacier par lequel j’avais pénétré dans la mer de glace est un bel exemple de la croissance et de la marche que je viens de décrire. Il forme un large fleuve qui a fini par remplir une vallée de dix-huit kilomètres de longueur; son front qui, ainsi que je l’ai dit plus haut, a près de deux kilomètres de large, est encore à trois kilo. mètres et demi de la mer. En 1861, j'ai repris les angles et les mesures d’octobre 1860, et reconnu qu’il s’avance de plus de cent pieds par an. Il lui faudra donc un siècle pour qu’il atteigne la baie; et comme l’eau profonde se trouve à onze kilomètres du rivage, cinq cents ans seront nécessaires avant qu’un iceberg de quelque importance puisse s’en détacher. Le mouvement de ce glacier est beaucoup plus rapide que celui de plusieurs autres que j'ai pu explorer. Av sud-ouest du Frère Jean, j'ai constaté que la mer de glace a ses rives échancrées par les hautes colïines de Port Foulke et qu’elles descendent à l'Océan par un couloir dont la falaise maritime audessus du cap Alexandre a une largeur de trois kilomètres et demi, et se débarrasse déjà de quelques petits icebergs ; puis après avoir de son bras gigantesque entouré le cap Alexandre, la mer de glace atteint encore les eaux au sud du promontoire, et, projetant vers le midi une succession de vastes courbes irrégulières, elle a comblé de ses fleuves glacés chaque ravin de la côte groënlandaise, depuis le glacier de T'yndall jusqu'au cap Farewell, Enfin sur le littoral qui regarde le Spitzberg, elle s'étend du cap Farewell aux régions les plus reculées qu’on ait jamais reconnues, Au nord du Glacier de mon frère Jean, elle s’infléchit derrière les hauteurs dont j'ai parlé. Vis-à-vis Port van Rensselaer, au point où en 1854 je lai vue avec M. Wilson, elle court entre quatrevingt-dix et cent dix kilomètres du rivage. Dans cette direction, elle atteint le détroit de Smith par le grand glacier de Humboldt, qui se développe sur la mer pendant cent dix kilomètres ; au delà, elle recouvre la terre de Washington et se perd au nord dans des régions inconnues.

Obscurité croissante. — Vie journalière. — Une chasse à l'ours. — Epidémie canine. — Obligé de recourir aux Esquimaux. — Voyage et mort de Sonntag. — Son tombeau.

Les ténèbres s’épaisissaient autour de nous, et de plus en plus nous retenaient à bord du navire; à peine si nous avions d'autre clarté que celle de la June et des

étoiles, et quoique la chasse ne fût pas encore abandonnée, si courtes étaient les heures où nous pouvions en essayer qu'elle ne nous apportait aucun profit ; la nuit reposait sur les vallées, et les unes après les autres, les crêtes des collines disparaissaient sous son voile sombre; il fallait nous résigner de notre mieux et attendre en paix le printemps, pour retourner à la vie active et aux travaux en vue desquels notre expédition était organisée. J’extrais de mon journal le compterendu de ces longues heures de loisir.

9 novembre. — La routine la plus méthodique s’est emparée de notre vie, l’imprévu et l’irrégulier ont entièrement disparu avec le soleil, et une monotonie absolue nous gouverne maintenant. Quel bonheur de déposer pour tout l'hiver la grave responsabilité qui pesait sur moi! Une bonne petite pendule est notre unique souveraine, et à son signal, la cloche du bord répond et nous prescrit Ce que nous avons à faire.

On se lève à sept heures et demie. On déjeune une heure après ; la collation est servie à une heure, et le diner à six. À onze heures les lampes s’éteignent et chacun s’en va coucher. Seuls, les veilleurs se promènent sur le pont, et le commandant rédige son journal. Après diner je fais un whist avec les officiers ou je reste chez moi à jouer aux échecs avec Sonntag et Knorr. Tous nos jours se suivent et se ressemblent. Radclifte me remet le soir le tableau des observations atmosphériques, et ce tableau lui-même est presque aussi monotone dans son contenu que dans le cérémonial de la présentation. Mac Cormick, à son tour, me rend un compte exact de ce qui se passe à bord; mais il est bien rare que quelque fait saillant vienne interrompre l’uniformité de sa prose. Je passe une partie de la nuit à inscrire force notes sur mon volumineux journal, et j’avoue qu’à part les relevés du magnétomètre, des baromètres et des thermomètres, du marégraphe et de l'épaisseur des glaces, on pourrait en supprimer beaucoup sans inconvénient ; les nouvelles sont assez clairsemées et je les accompagne d’un signe marginal pour y revenir de temps en temps, comme on fait dans sa mémoire pour un événement heureux.

Autant que faire se peut, le dimanche est observé comme là-bas, dans la patrie lointaine, A dix heures, escorté de l’oflicier de service, je visite avec soin toutes les parties du navire et m'enquiers minutieusement de la santé, des habitudes, du confort de tout l'équipage ; puis, tout le monde réuni sur l'arrière, je lis une portion des prières du matin et un chapitre du livre que nous aimons tous. J'ajoute parfois un des beaux sermons de Blair, et quand approche l’heure du repas, c'est bien de tout cœur que nous demandons à Dieu de continuer à étendre sur nous sa main paternelle, et si notre prière n’est pas bien longue, elle n’en est peutêtre que mieux sentie.

6 novembre. — Sonntag est de retour d’une excursion qu'il a tentée sur la glace marine, et comme je le craignais, 1l n’a pas réussi dans son entreprise. Le voyage a été des plus pénibles. A chaque instant, les chiens

avaient à franchir des hummocks élevés, des neiges amoncelées, de larges fissures; le vent soufflait avec rage et ajoutait aux fatigues de la petite bande le danger des morsures de la gelée.

Tout d’abord les attelages n’avaient pu sortir de la baie de Hartstene sans de fort graves difficultés : l’eau atteignait presque la glace de terre: ils marchèrent assez bien jusqu’à Fog Inlet, où d'énormes crevasses leur barrèrent le passage ; impossible de les franchir ou de les tourner; un traineau fut brisé, et après l’avoir réparé tant bien que mal, nos hommes ne songeaient plus qu’à revenir au navire le plus vite possible : un peu au-dessus du cap de Hatherton, ils trouvèrent la trace de deux ours, et bêtes et gens ne purent résister à

la tentation de les suivre. Sonntag m'a donné de cette

chasse une description fort animée. |

Les deux malheureuses victimes, une mère et son petit, dormaient sur le versant d’une chaîne de hummocks ; réveillées par les aboiïs des chiens, elles se dirigèrent immédiatement vers les crevasses ouvertes à une distance d’environ sept kilomètres. Sans attendre les incitations de leurs conducteurs, et comme s'ils avaient oublié leur traïneaux, les chiens s’élancèrent à la poursuite des fugitifs. Les hummocks, fort élevés déjà, étaient séparés par d’étroites et sinueuses ravines, et si les ours avaient eu l'instinct de s’y cantonner, leurs ennemis, arrêtés à chaque instant, et ne pouvant pas toujours suivre leurs traces, n’auraient probablement pas réussi à les atteindre, mais la chaîne avait tout au plus

un demi-kilomètre de large, et les ours, la traversant

au plus vite, songeaient évidemment à gagner une énorme fissure où devait se trouver un espace de mer. Atteindre l’eau était pour eux le salut, Tout aussi bien que les chasseurs, les chiens paraissaient le redouter, car ils suivirent la piste avec tout le sauvage élan de leur brutale nature. Enragés par la perspective de voir échapper leur proie, ils parcouraient l’espace comme un tourbillon furieux. Jensen et Hans les excitaient par tous les moyens que leur suggérait une longue expérience ; les traîneaux volaient sur la neige durcie et rebondissaient sur les pointes aiguës qui se projetaient sur la surface glacée.

Par leurs cris et leur vitesse, les chiens manifestaient toute l’impatience d’une meute lancée après le renard et dix fois autant de férocité, et Sonntag, que cette folle course enlevait aux notions de la réalité présente, se croyait au milieu d’une horde de loups serrant de près un buffle blessé.

En moins d’un quart d'heure la distance était réduite à quelques centaines de mètres. La mer, espoir des fugitifs et terme fatal de la poursuite, se rapprochaït aussi, mais l’ourse était arrêtée dans sa marche par son petit qu’elle ne voulait pas abandonner; effrayé et anxieux, 1l trottait pesamment près d'elle, et c'était pitié d'entendre les appels déchirants de la pauvre mère, de voir sa profonde douleur; elle comprenait parfaitement le péril, mais ne pouvait se résoudre à fuir sans sa progéniture. La crainte et l'amour maternel semblaient lutter alternativement dans son cœur; elle s’élançait vers la mer pour

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