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Voyage à la Rivière-Rouge en 1845

coup accru depuis que les oppositions se sont multipliées; en sorte qu’il y à tout lieu de présumer qu’il peut atteindre des proportions tout à fait alarmantes, si on déclare la hberté absolue de commerce, ou si le gouvernement ne prend pas des mesures énergiques pour accorder aux races sauvages une protection que l’état d'enfance dans lequel elles vivent encore requiert impérieusement.

J'aurais désiré vous dire bien d’autres choses et vous dire celles-ci bien mieux; mais je n'ai déjà que trop abusé de votre patience. 11 m'en coûte de vous envoyer cette lettre, que je n'ai écrite qu'avec beaucoup de difficultés, parce que j'ai cent fois été dérangé en l’écrivant; je n’ai pas même le temps de la refaire. Puissent les quelques renseignements que je vous fournis vous être utiles; ils vous prouveront du moins le désir que j’ai de satisfaire votre demande.

Agréez en mème temps, elc.

+ ALEXANDRE, Evéque de Srunt-Bonifuce.

Sous ce titre, nous publions un travail du R. P. Pierre AUBERT, Supérieur de la maison de Montréal, lu au Cabinet de lecture de cette ville en 1861. Les détails qu'il renferme sont dignes d’être recueillis. Mis en face des renseignements qui nous sont envoyés, ils montrent les progrès incessants qu'ont subis ces vastes régions, naguère désertes et maintenant habitées par une population des plus actives. Nous compléterons, par ce document, l’histoire de la colonie de la Rivière-Rouge.

Autrefois, lorsqu'un voyageur revenait d’une contrée lointaine et peu connue, de retour dans ses foyers, il aimait à décrire les pays qu'il avait visités, et pour peu qu’il fùt poëte, il ne manquait point d’orner son récit d’une foule d'aventures

merveilleuses qui, pour la plupart, n'avaient existé que dans son imagination ; mais elles avaient le rare privilége de charmer les esprits, et de faire naître, chez les enfants et les jeunes gens, la vocation des voyages vers les régions inexplorées.

Chaque pays a fourni sa classe de voyageurs ; cependant je ne crois pas qu'il y en ait qui, relativement, en aient produit autant que le Canada, surtout durant l’existence de ia Compagaie connue sous le nom de Nord-Ouest. Ceux qui revenaient du Pays d'en haut, pour me servir d’une expression reçue, aimaient à raconter leur vie aventureuse et à décrire ce qu'ils avaient vu; leurs récits durant les longues soirées d'hiver étaient toujours avidement écoutés, et entretenaient parmi la nouvelle génération la passion des voyages vers ces régions, où elle espérait ne trouver que du merveilleux. Ces récits ont plus fait pour recruter des hommes au service des Sociétés pour le commerce des pelleteries que toutes les promesses d'argent ou de bien-être qu’on pouvait leur offrir.

Je regrette qu'on n'ait point recueilli les narrations de quelques-uns de ces aimables conteurs qui revenaient des régions du nord-ouest, après les avoir longtemps explorées ; j’ai la conviction qu’ils auraient rivalisé d'intérêt avec certains épisodes qu'Homère nous a transmis dans son Odyssée. Je sais qu'on a accusé nos voyageurs d’avoir un peu trop abusé de la qualité de l’esprit qu’on appelle invention, qualité cependant qui fait les grands poëtes et les grands artistes ; de là est né le dicton, un peu brutal, Menteur comme un voyageur. Ne leur faisons point un crime d'avoir jeté un peu de poésie sur une vie pleine de sacrifices, et dont la réalité était dure et souvent intolérable. D'ailleurs, est-ce que les touristes qui, de nos jours, livrent leurs impressions de voyage, n’inventent pas? Personne, aujourd’hui, n’a la simplicité de le croire, à moins d’être encore dans la première jeunesse, ou de ne jamais avoir perdu de vus le clocher de son village Pour moi, j'ai été si souvent trompé par les récits et les descriptions des voyageurs, que j'en suis venu à cette conclusion que, pour connaitre un pays, il faut le voir de ses propres yeux, et que, pour avoir des notions exactes sur les mœurs et le caractère

d’un peuple, il ne suffit point de traverser les lieux qu’il habite; qu'il est nécessaire d’avoir avec lui des rapports fréquents et directs, et de vivre de sa vie durant plusieurs années ; car il est rare que les premières impressions ne trompent point, même les meilleurs esprits.

Il me semble que je plaide mal ma propre cause, en veneut ainsi vous mettre en garde sur la véracité de toute description et de toute narration faite par des voyageurs, et que, à bon droit, vous pourriez me dire : Mais quelle garantie nous donnez-vous que vous n’inventez rien dans le travail qui fait le sujet de votre lecture? Et puis, si, pour connaitre un pays, il faut le voir de ses propres yeux, à quoi bon alors en parler 1 Pour Ja véracité de mon récit, je crois vous en donner ja preuve en vous déclarant que je ne suis pas pobte ; et, si cette déclaration n’est pas pour vous d'une garantie suffisants, j'ajouterai que je ne trouve aucune différence notable entre inventer et mentir ; pour moi, ces deux mots sont synonymes.

Maintenant, si je viens vous parler d’une contrée que vous n'avez point visitée, ce n’est pas que j'aie la prétention de vous la faire connaître d’une manière aussi parfaite que si vous l’aviez habitée ; seulement, comme je sais que, lorsqu'un voyageur revient d’un pays lointain, on aime & l'entendre parler de ce qu’il a vu, je cède à ce désir, en venant, te soir, vous entretenir sur un voyage à la Rivière-Rouge. Ce sujet a d'autant plus d’intérèt pour vous, qu'il tient, sous beaucoup de rapports, à l’histoire du Canada.

Il ya près de quinze ans, c'était le 25 du mois de juin, je quittais le village de Lachine, monté sur un canot d’écorce, pour me rendre à la Rivière-Rouge ; j'avais avec moi un bon et aimable compagnon de voyage, c'était Mur Tacmé, qui alors n’était encore que Sous-Diacre. Notre équipage se composait de six hommes, dont deux Iroquois et quatre Canädiens, hommes rompus aux fatigues des voyages, doués de fort belles voix et sachant par cœur le répertoire de toutes les chansons cana diennes. Nous avions à percourir une distance d'environ 800 lieues à travers un pays inculte, et presque habité exclusivement par les sauvages, et où les vestiges de l’homme civi-

lisé n’apparaissent que rarement. Comme notre voyage devait durer deux mois, nous avions tout le temps d’expérimenter les douceurs de la vie nomade, et le loisir de contempler les scènes variées que la nature offre avec prodigalité dans ces régions si peu explorées par les touristes, ne nous manquait point. J'ignore, Messieurs, s’il y en a parmi vous qui counaissent, par leur propre expérience, les agréments d’un long voyage en canot d’écorce, et le plaisir de camper, chaque soir, sur la grève hospitalière ; pour moi, je ne connais pas de mode plus charmant de voyager; je le préfère de beaucoup à celui des bateaux à vapeur et des chemins de fer ; pour ceux qui, de nos jours, veulent encore trouver un peu de poésie dans les voyages, c’est à peu près Le seul qui leur reste.

Vous aimerez sans doute que je vous initie un peu sur la manière dont se font ces sortes de voyages, et pour cela j’entrerai dans quelques détails qui me paraissent nécessaires. Le matin, dès les premières lueurs de l’aurore, le guide crie de toute la force de ses poumons : Lève, lève; et comme tout le monde se couche habillé, on est bientôt debout. Après une courte prière, l'équipage met le canot à l’eau, le charge im- - médiatement, et enlève les effets du campement; tout cela dure au plus uu quart d'heure; durant ce temps, les voyageurs plient leur lit, abattent leur tente et s’embarquent, remettant à l'heure du déjeuner les soins de la toilette. Le canot, mis à l’eau le matin, n’en est plus retiré que le soir, à moins qu’il ne se rencontre quelque portage, ou qu’il ne se déclare une voie d’eau, accident qui arrive très-fréquemment. Le soir, on campe un peu avant le coucher du soleil, parce qu’il faut toujours quelque temps pour préparer le grand repas de la journée; d’ailleurs, les hommes, après quinze ou seize heures d'un travail pénible, ont besoin de repos.

Je ne connais pas de tableau plus pittoresque que celui d’un campement de voyageurs sur les bords solitaires des ri. vières et des lacs de l'Amérique du Nord ; bien souvent il se renouvelait devant mes yeux, et j'y trouvais toujours un charme indéfinissable.

Il est une autre émotion de l’âme, d’un ordre supérieur,

qui se fait sentir d’une manière très-vive, dans ces vastes et profondes solitudes, lorsque la nuit couvre la terre de ses ombres, c’est le Sentiment Religieux. Alors les objets, vus seulement d’une manière vague, prennent de plus grandes proportions ; les forêts paraissent plus profondes ; un silence presque mystérieux règne partout; il n’est troublé que par le bruit des flots qui se brisent contre les rochers, et par ces barmonies indéfinissables que produisent les arbres lorsque le vent agite leur cime flexible. Loin de tout lieu habité, et n'étant plus distrait par la vue des ouvrages de l’homme, la présence de Dieu devient plus sensible, et la grandeur de ses œuvres frappe davantage ; aussi se sent-on pénétré de ce saint recusillement qui dispose admirablement l’âme à la prière, et lui fait oublier les petits intérêts et les joies trompeuses de ce monde,

On s’imagine généralement qu’un long voyage en canot, à travers des régions inhabitées, procure à ceux qui le font une abondante récolte de misères et de privations, et que de toutes les manières de voyager c’est la pire. C’est une erreur : je n'excepte que les vieillards, les infirmes et les femmes élevées dans les délicatesses de notre civilisation. 1l est vrai que, comme l'on est le plus souvent sans ebri, lorsqu'un orage vous surprend, il vous mouille jusqu'aux os, et que la réflexion du soleil ardent sur la surface de l’eau vous brûle les mains et le visage, et vous rend, en peu de jours, semblables aux Peaux-Rouges. J’avouerai aussi que les campements du soir, après une journée de pluie, sont peu confortables ; qu’il arrive même quelquefois que, vous trouvant envahi par les eaux durant la nuit, votre lit se trouve tout à coup transformé en baignoire ; ce qui vous soumet à un baïn forcé, jusqu'à l'heure du lever; le soin de sécher vos vôtements, vous le laissez à la chaleur du corps et aux rayons du soleil. Comme los chemins des portages, et surtout des demi-portages, ne sont pas précisément des routes royales, il faut souvent se frayer une voie à travers les broussailles qui vous mettent vos habits en lambeaux ; quelquefois Le sol que vous foulez est si rocailleux, qu'il a bientôt mis vos chaussures hors de service ; ce qui

pourtant est moins désagréable que de traverser un bourbier ; ce à quoi il faut savoir pourtant se résigner de temps à autre. Je ne dissimulerai point que les lits ne sont pas toujours trèsbons, et qu’on n’a pas toujours la chance de trouver près du campement un galet bien uni, ce qui en voyage est presque une bonne fortune, tant on y dort bien ; mais Les inconvénients se trouvent souvent près des avantages ; comme il est difficile do fixer solidement la tente sur le roc, si, durant la nuit, il s'élève un vent un peu violent, elle est bientôt jetée à bas, et vous vous trouvez alors couché à la belle étoile,

Je vous dirai qu’on se fait à toutes ces petites misères et à bien d’autres encore ; mais ce à quoi on ne s’habitue jamais, o’est aux piqûres des maringouins et des autres insectes de la mème famille qui s’acharnent pour tourmenter les pauvres voyageurs; c’est là un fléau qui quelquefois n’est pas tolérable.

En parcourant la voie que nous avons suivie, pour nous rendre à la Rivière-Rouge, on aperçoit de temps à autre quelques croix plantées sur des tertres; ce sont des monuments funèbres qui attestent que, près de là, des voyageurs ont trouvé la mort par quelque déplorable accident ; c’est vous dire que la navigation dans ces pays n’est pas sans danger. Pour s'en faire une idée, il suffit de savoir qu’on saute plus de cinquante rapides, dont quelques-uns sont très-périlleux ; qu’en traversant les lacs nombreux que l’on rencontre sur son passage, si le vent s'élève au point de faire briser les vagues, le canot est bientôt rempli d'eau, et s1 vous vous trouvez éloigné du rivage, vous êtes englouti dans les flots. On sait aussi qu'il y a toujours péril à mettre la voile, et qu’enfin rien ne garantit contre le choc des souches et les aspérités des rochers qui effleurent l’eau des rivières. Cependant, avec un guide habile et prudent, on évite tous ces dangers ; pour preuve, je dirai qu'il ne m'est jamais arrivé d'accident grave, quoique j'aie fait à plusieurs reprises de longs voyages en canot, et que j'aie toujours cédé au plaisir de sauter les rapides.

Je reviens maintenant à notre itinéraire : nons avions, pour aous rendre d’abord au las Huron, à suivre la voie tracée par

le noble et intrépide Champlain, qui, en 1645, le premier des Européens, osa, avec quelques hommes seulement, pénétrer en canot jusqu’à cette mer d’eau douce, dont les sauvages Jui avaient tant parlé, en montant l'Ottawa et la Mattawan jusqu’à sa source; de là, il franchit à pied la hauteur des terres, descendit par un ruisseau jusqu'au lac Nipissing, qu'il traversa dans sa partie méridionale, pour gagner l'entrée de la Rivière-des-Français, dont les eaux mènent directement au lac Huron, où elles se déchargent. Nous avions ensuite à cétoyer, dans leur partie septentrionale, les lacs Huron et Supérieur, avant de sortir du Canada.

Les contrées baignées par les eaux de ces grands lacs rappellent de grands et précieux souvenirs. On sait que, dès l'époque de Champlain, d’intrépides Missionnaires Jésuites y pénétrèrent pour gagner à Jésus-Christ les tribus sauvages qui les habitent. Si le succès n’a pas couronné leurs efforts, personne n’ignore que ce n’est pas au défaut de vertu, de zèle et d’héroïsme qu’il faut l’attribuer, Voici l'hommage que rend Mackensie à ces Missionnaires dans son ouvrage qui & pour titre : Tubleau historique et politique du commerce des pelleterwes, et qu’il écrivait vers la fin du dernier sibcls :

« Si le courage, la constance et le dévouement méritent notre admiration, certes, ils (les Jésuites) ont bien droit d'y prétendre ; il n’est point de fatigues qu’ils n’aient supportées, point de dangers qu’ils n'aient bravés pour le but que leur piété s'était proposé! »

Il n'entre point dans mon plan de traiter, ce soir, la question des sauvages, je ne puis donc relever les erreurs nombreuses émises à leur sujet par certains écrivains qui les ont jugés sans les bien connaître, et ont trouvé très-naturel de faire ls leçon aux Missionnaires qui les ont évangélisés. Je me contenterai de dire en passant que, sur ces matières, leur ignorance n’a d'égale que leur présomption.

Arrivé près de l'extrémité occidentale du lac Supérieur, pour se rendre au territoire de La baie d'Hudson, on a à franchir une chaîne de montagnes qui court à peu près du nordest au sud-ouest. La pente du côté du Canada, sans être escar-

pée, est cependant assez rapide; aussi c'est sur ce versant que se trouve la plus haute des chutes d’eau que l’on rencontre dans ce long voyage. Avant d'atteindre la bauteur des terres, on traverse plusieurs plateaux, qui servent comme d’étages à la montague; c'est sur l’un de ces plateaux que l’on rencontre le joli petit lac des Chiens, qui rappelle au souvenir les beaux lacs de Suisse, avec cette différence pourtant que les lacs de la Suisse ont comme une bordure de maisons, de vergers et de prairies, et que tout autour la vie s’y manifeste ; tandis que le lac des Chiens n’a pour cadre que des rochers et des arbres agrestes, et que sur ses bords règne le silence du tombeau.

Autrefois, on arrivait au sommet de la montagne en prenant une route par le grand portage ; aujourd’hui, et depuis assez longtemps, on a repris la voie tracée par La Vérendrÿe ; on y parvient, en remontant, dès son embouchure, la rivière Kaminiotagonia, dont le cours navigable est souvent interrompu par des cascades et des rapides. Après avoir franchi lo portage des Prairies, on se trouve sur le versant occidental, que l’on descend par une pente douce jusqu’au lac Winipig, en suivant le cours des rivières dont les eaux vont se jeter dans la baie d'Hudson. Jadis, la contrée comprise entre le lac Supérieur et Le lac Winipig, nourrissait largement les nombreux sauvages qui l’habitaient; la chasse et la pêche y étaient abondantes. Le commerce des pelleteries est venu détruire en grande partie les ressources de la chasse. Les sauvages, avec celte imprévoyance qui les distingue, ont fait la guerre à tous les animaux qui avaient une fourrure, et dont la chair de plusieurs leur servait d’aliment; et cela pour se procurer l'eau de feu, qui les abrutissait et les rendait furieux. Ainsi, en échange de riches et incalculables pelleteries, ils ont eu des boissons fortes ; et c’est pour satisfaire une passion qui, chez eux, va jusqu’à la frénésie, qu’ils se sont réduits, eux et leur posténité, à une profonde et lamentable misère. On ne saurait trop flétrir ces traiteurs avides, quelle que soit leur nationalité, qui, pour un gain sordide et presque toujours illicite, ont, à l’aide de boissons fortes, dégradé et abruti les pauvres sauvages, et les ont poussés, par cet appât irrésis-

tible, à détruire leur seule et unique ressource durant l’hiver. Lorsque Mackenzie a traversé cette contrée, le mal était déjà beaucoup avancé; cependant il émettait l'opinion qu’il n’y avait pas de pays qui convint mieux aux sauvages, d’autant plus que généralement il est peu propre à la culture. Aujourd’hui le nombre des sauvages y a diminué considérablement, et le peu qui y reste est soumis, durant l’hiver, à des jeûnes rigoureux ; il n'est même pas rare que plusieurs familles y meurent de faim. Durant l'été, ils ont la ressource du poisson, du gibier et du riz sauvage qui est connu des voyageurs sous le nom de folle-avoine, et qu’on trouve presque partout dans le fond des baies des lacs ; aussi quand les sauvages voient au printemps les glaces disparaître, ils se livrent à la joie ; c’est pour eux la fin d’un earème long et rigoureux. Cette contrée, du reste, à | art quelques points riants, est un pays sauvage dans toute la force du mot; la nature y parait sombre et mélancolique, les rivières y ont un cours brisé par des chutes nombreuses, où les flots se précipitent avec fracas contre les rochers. Les fleurs y sont rares et sans parfum ; les oiseaux chanteurs ne s’y font point entendre ; ces gracieux et charmants musiciens donnent volontiers des concerts gratis, mais à condition qu'ils auront des auditeurs capables d'apprécier et de goûter leur chant ; aussi ne les voit-on que près de l'habitation de l’homme, et jamais dans ces profondes solitudes que les ours reconnaissent pour leur patrie. Nous avons mainteuant à examiner un fait qui se rattache à notre histoire, et qui, par là même, mérite notre attention. On connait le nom de ces hardis pionniers de la civilisation qu, les premiers, firent la découverte du Mississipi, et l’on sait l'époque précise où elle eut lieu, mais l’histoire ne nous a point transmis les nams de ceux qui, les premiers, pénétrèrent dans les régions du Nord-Ouest, en franchissant la barrière qui sépare aujourd'hui le Canada du territoire de la baie d'Hudson. Nous n’en savons pas davantage sur l’époque de cette première exploration. Cependant on peut l’assigner, sans trop s'exposer à commettre une erreur, à environ un siècle avant la cession définitive du pays aux Anglais, et l’on ne

peut douter que les premiers explorateurs de ces contrées lointaines ne soient cas Canadiens qui, sous le nom de Coureurs de bois, s’enfonçaient dans les forêts pour commercer avec les sauvages. ‘ C'était des hommes pleins de courage, qui se jouaient des dangers, et dont l'esprit était avide d'aventures. Ils aimaent la vie errante des sauvages, et prenaient facilement leurs mœurs et leurs habitudes. Ayant leur point de départ des postes placés sur le bord occidental du lac Supérieur, ils s’enfonçaient dans les solitudes qui étaient devant eux, et les explorations avaient d'autant plus d'attrait pour eux, que chaque pas qu’ils faisaient en avant les menait à l'inconnu; leurs incursions étaient quelquefois si lointaines, qu’ils ne revenaient qu'après quinze mois d'absence. Jl est vrai qu'ils faisaient alors de fréquentes et de longues stations parmi les sauvages, à qui les premiers ils ont appris le nom de la France. Lorsqu'en 1733, de la Vérendrye, par les ordres du comte de Maurepas, vint prendre possession, au nom de son gouvernement, de ces vastes et lointaines régions, elles avaient été déjà visitées et parcourues par les voyageurs et les agents des Compagnies formées pour le commerce des pelleteries. Des noms historiques et français furent donnés à des lacs, à des rivières et aux forts qui furent construits jusque sur les bords de la rivière Saskatchawan. Les Anglais, selon leur habitude, ont changé tous ces noms pour leur en substituer d’autres pris dans leur langue. Je ne puis que condamner cet usage, parce qu’il fait rompre avec la tradition, et déroute les géographes et les historiens. Comme ces régions étaient riches en fourrures, leur commerce, qui avait subi un temps d’arrèt lors de la conquête, prit bientôt un développement qu’il n'avait jamais eu jusqu'alors, et y amena aussi un plus grand nombre de blancs ; mais il faillit être anéanti tout à coup par un funeste projet formé par les sauvages contre la vie des blancs, et qui devait avoir son exécution en 1782. Quel était done le motif qui portait les sauvages à vouloir exterminer tous les blancs qui se trouvaient sur leurs terres? Voici ce que Mackenzie nous apprend à ce sujet ; je cite textuellement

ses paroles : « Je n’entrerai dans aucun détail sur la cause d’un projet si terrible ; mais il est indubitable qu’on doit l'imputer aux injustices et aux désordres commis par les marchands anglais. » Le complot avait été formé par les Assiniboines, les Cris et les Sauteux.

Un événement fort heureux pour les blancs vint les sauver du danger qui les menaçait. Dans l'été de 1781, une année par conséquent avant l’époque fixée pour le massacre des étrangers, un parti de guerre de la nation des Assiniboines se rendit sur les bords du Missouri pour livrer combat aux Mandanes. Mais la petite vérole avait déjà détruit une partie des ennemis qu'ils venaient combattre, Lorsque Îes Assiniboines arniwvèrent dans un des campements qu'ils voulaient surprendre, ils ne trouvèrent plus dans les loges que quelques mourants, qui furent impitoyablement massacrés, et auxquels on enleva la chevelure et les vêtements qui les couvraient. Fiers de ces dépouilles, les Assiniboines s’en retournaient en triomphe, lorsque les premiers symptômes d'une maladie que ces sauvages ne connaissaient point encore, et qu’ils avaient prise de leurs victimes, se déclarèrent parmi eux. Presque tous succombèrent à ses atteintes, avant d’être parvenus sur leur terre. Douze seulement purent revoir leurs famiiles, mais ils portaient avec eux le germe de la petite vérole, qui se communiqua bientôt à leur tribu et gagna, de proche en proche, les tribus voisines. Les ravages de ce fléau terrible eurent en peu de temps réduit à un faible débris d'eux-mêmes ces Indiens si nombreux alors. Un seul fait vous donnera la mesure de cette effrayante mortalité. Sur l'angle formé par le confluent de ja Rivière-Rouge et de la rivière Assiniboine s’élevent cinq cents loges, dans lesquolles habitaient environ cinq mille personnes ; il n’en échappa que dix. Cela étonne moins, quand on sait que ces malheureux, en voyant l'éruption des boutons, ou dès qu'ils se sentaient brûlés par les ardeurs de la fièvre, couraient se jeter à l’eau, afin d’éprouver quelque soulagement, Il paraît d’ailleurs que l'expériencs ne les a pas beaucoup instruits, puisque de nos jours ils observent le même usage dans des cas semblables. Je dois ajouter

que ces sauvages, vivant sans nul souci du lendemain, se trouvèrent dépourvus de toute provision au moment de la maladie ; plusieurs moururent de faim ; d’autres furent dévorés par les loups. On raconte aussi que les chiens, ne voyant plus tendre la main qui leur donnait la nourriture, et pressts par la violence de la faim, se jetèrent sur les corps inanimés de leurs maitres.

Depuis cette époque de lugubre mémoire, la population indienne n’a pas augmenté et a laissé paisiblement les blancs habiter parmi elle.

Les hommes de race européenne, après avoir échappé, comme miraculeusement, au danger dont ils étaient menacés par les sauvages, commencèrent à se faire la guerre entre eux ; et cette guerre eut pour cause la rivalité qui existait entre la Compagnie du Nord-Ouest et celle de la baic d'Hudson. Ce serait une triste histoire à faire que celle de ces luttes durant plus de vingt ans, et qui n’ont cessé que par la fusion des deux Compagnies, qui s’opéra en 18214. Mais rassurez-vous, je ne l’entreprendrai point, ce soir surtout : du reste, elle serait d’un maigre intérêt pour vous.

Ce qui peut vous intéresser davantage, c’est le genre de vie et les habitudes des agents des Compagnies et des nombreux serviteurs qui, sous le nom générique de voyageurs, étaient les auxiliaires nécessaires des marchands. Tous passaient la plus grande partie de Îeur existence dans ces immenses et lointaines solitudes qui s'étendent du lac Supérieur à l'océan Pacifique, et n'ont pour bornes, du côté du nord, que la mer Glaciale, et au sud la ligne des Etats-Unis, située elle-mème au milieu de ces déserts dans cette partie de leurs possessions. Pour avoir une idée de cette solitude, il faut savoir que, même de nos jours encore, les postes de la Compagnie se trouvent séparés, les uns des autres, par un espace d'environ cent lieues; quelquefois moins à la vérité; mais aussi quelquefois plus. Ces postes se composent d’un petit groupe de maisons en bois et de quelques hangars ; et tout autour sont parfois des champs de faible étendue, Là où la culture est praticable, et au delà plus de trace d'habitation, ni de culture, jusqu’à

ce qu’on arrive à un nouveau poste. Dans ces postés habitent l'agent et les familles des serviteurs de la Compagnie; les sauvages y viennent pour leurs échanges où pour leurs provisions de chasse une ou deux fois par an ; alors il y a un peu plus de vie dans ces espèces de hameaux ; après, tout rentre dans le calme ordinaire. Pour vous rendre plus sensible cette solitude, transportons-nous à trois siècles en arrière, et prenons le Canada tel qu’il était alors, c’est-à-dire avec toutes ses forêts et son sol en friche ; faisons disparaître, par la pensée, les villes, les villages, les maisons et ces beaux champs couverts l’été de riches moissons ; au lieu de la population originaire d'Europe, supposons qu'il n’y ait encore que les tribus aborigènes ; mais beaucoup moins nombreuses, et surtont moins cruelles qu’elles n'étaient alors ; supposons, en un mot, que notre pays est dans la même condition où se trouve encore aujourd'hui la baie d'Hudson, sauf la petite colonie de la Rivière-Rouge et les établissements de l'Orégon. A la place de Québec, nous trouvons un petit groupe de chétives maisons en bois, c’est un poste de traite. Pour nous diriger vers l’ouest, nous nous embarquons sur un petit canot d’écorce pour nous rendre à Hochelaga, autre poste de la Compagnie ; nous mettons seulement cinq jours pour y arriver, et nous trouvons que la distance qui sépare ces deux postes est faible ; si nous voulons pousser plus loin notre excursion, nous ne devons pas espérer de rencontrer la moindre trace d'habitation avant d'arriver au poste des Chaudières, à la place qu'occupe aujourd’hui Bytown. Vous avez par là, messieurs, une idée des solitudes qu'ont parcourues si longtemps nos voyageurs canediens, et où ils ont passé la plus belle époque de leur vie ; avec cette différence cependant, que, dans ce pays-ci, les magnifiques forêts qui le couvraient occupaient un sol fertile, et que le solitude y avait de la grandeur ; tandis que daus les régions dont je parle, la nature y paraît avare de ses dons ; les arbres y sont généralement rabougris et la terre peu fertile, surtout au delà du cinquunte-quatrième degré de latitude; et lors même qu'à cette latitude la terre serait très-fertile, les gelées n’y permettraient point généralement la culture du blé TH 143

gt de bien d’autres produits regardés romme nécessaires à l’alimentation de l’homme civilisé.

Les blancs qui vivaient dans ces régions, si élpignés de tout centre d'habitation et de pays cultivés, pouvaient facilement se croire séparés du monde, Et ils en étaient séparés, en effet, par les mœurs, par les habitdgs et surtont par les pratiques de la Religion. Durant près d’un siècle, sinon davantagp, il y a eu dans cette coptrée aussi vaste que l’Europe, ni temple, ni autel, ni prêtre ; et cependant elle était alors habitée par un nombre très-considérable de Canadiens français, employés ou agents des Compaguies de traite, qui tous, dès leur enfapce, et jusqu’au moment de leur départ, avaient été formés aux douces ef salutaires pratiques de la Religion. La dernière Eglise qu'ils visitaient en montant, était celle de Sainte-Anne, au bout de J'Isle ; ils y venaient prier, y faire leur offrande, et pour un grand nombre, ils mouraient avant d’avair reyu une autre Eglise.

Vous comprenez assez que ces pauvres jeunes gens, privés de tant secours religieux, dans les pays d'en haut, et n'ayant souyent sous les yeux que de très-mauvais exemples, ont dù, dans leur conduite, oublier quelquefois les préceptes da morale que leur mère leur avait d'abord appris, et qui, plus tard, leur avaient été enseignés par leurs Cnrés. Il est à désirer, pour l'honneur de beaucoup de personnages, qu'on n'écrive jamais un livre qui aurait pour titre : Mystères du Nord-Ouest ; sas rien donner à la fiction, la réalité seule serait abominable. Ne craignez pas que je vienne ici soulever ya voile qui, dans l'intérêt des bonnes mœurs, doit être taujours fermé ; à ceux qui par leurs exemples et leurs discours ont travaillé à semer la corruption, nous leur ferons l’aumône du silence. Il est des traits de mœurs, pourtant, qu'on peut faire connaître sans danger ; je puis done vous les citer.

Un grand nombre de blancs, voulant s'établir, ou demeurer, pour un temps indélini, dans ces contrées, avaient pris des femmes, et s'étaient conformés, pour le marigge, aux usages des sauyages, c’est-à-dire qu'ils achetaient leurs épouses. Leur prix, si nous en jugeons d’après nos idées, n’était pas

considérable ; c'était pour trois chiens qu’ils les gyaient. N'our blions pas, cependant, que trois chiens, pour ca pays, g'est un trésor, et qu'en les livrant ils donnaient ordjirairement tant ce qu'ils possédaient. Vous savez que, dans le Nord, lg chien remplace le cheval, et que ce n'est qu'avec son secours qu'on peut voyager en hiver ; aussi y at-il plus da valaur que perr tout ailleurs, et c’est aussi Jà qu'il 8 le plus à souffrir ; çar, en échange de beaucoup de fatigues, il ne reçait guère que des coups de fouet. Après avoir tiré joute la journée, et à joua, une pesante charge, on ne lui donne le soir qu'uge chétive ration.

L'usage du divorce avait été aussi pdopté ei n’éyait paigt d'autre loi que le caprice des maris, qui, eu outre, s'étgjent encore adjugé le droit de vendre leurs femmes popr ya hien inférieur à celui qu'ils avaient d’abord danpé en Jes gçhetant; souvent un calumet, un peu de tabac, était le prix auquel ils livraient ces pauvres créatures ; quelquefois, ces malhgurausgs servaient même d’enjeu daps une partie de cartes, ou dans ya pari quelconque, et étaient livrées, sans contestation, comme épouse, au gagnant, quel qu'il fût d'ailleurs. Le sens moral avait été profondément perverti chez un gragd nombre, et cela ne doit pas vous étonuer, nous ayons dit qu'ils étaient sans prêtres et par conséquent saps pratique et sans ensgigntés ment religieux.

Il est temps que nous arrivions à la Rivière-Mouge, qui 9st Ja but de notre voyage. Vous grez même dâ trouyer que je +oug arrêlais beaucoup trop en chemin. Pourtant, il faut vous rappeler que j'ai mis deux mois avant d'y entrer, at que vous arrivez en moins d'uns heure, et encore sans avoir gaÿPuy qu cun danger, et à l'abri des intempéries des saisqns, ce qui évidemment est un progrès.

Nous étions parvenus à l'entrée du las Winipig, nom qui signifie Eau sule, dans la langue des Sauteux : pour atteindre l'embouchure de la Rivière-Rouge on coupe es lac, dans son extrémité méridionale, l’espace de dix-huit lieues, et l’on sg trouve dans une région dont l'aspect diffère totalement de eells que l'an vient de traverser ; c'est un ehaagement oemplet de

tableau. Le pays, de sombre, d’inculte et de montagneux qu'il était, devient riant et fertile et l’horizon y est sans bornes. A mesure que l’on remonte la Rivière-Rouge, dont le cours est fort tranquille et les bords assez agréables, on voit çà et là s’élever sur les deux rives, de petites maisons blanches dont la rencontre fait éprouver au cœur une doute satisfaction de joie. Quand on a passé soisante jours dans la solitude des bois, la vue de ces maisons habitées, et près desquelles paissent, dans des champs cultivés, des troupeaux d'animaux domestiques, vous fait rentrer dans la vie réelle, et produit dans le cœur les mèmes sentiments qu’on éprouve lorsque, après une longue absence, on voit le pays qui nous a vus naître et où se sont passées les heureuses années de notre enfance.

Après dix-huit lieues d’une charmante navigation, au détour d’une anse de la rivière, on découvre tout à coup les deux clochers de la Cathédrale ; l’on est arrivé au centre de la colonie. Avant de vous parler de cet établissement, je veux vous faire faire connaissance avec ce pays lointain, et vous dire par qui il était habité avant que les blancs vinssent s’y fixer, La Rivière-Rouge se trouve comme à l'entrée de cette immense prairie qui s'étend à l'occident jusqu'aux montagnes Rocheuses; au nord, elle dépasse le cours de la Saskatchawan, et au midi, elle va au delà du Missouri; c’est comme une vaste mer ; la vue n'y est bornée que par de rares bouquets de bois, qui apparaissent cà et là, semblables à des îles, Elle est coupée par plusieurs cours d’eau à pente insensible qui coulent dans un lit vaseux, entre une double lisière d’arbres. Ces rivières ont un cours extrèmement sinueux ; elles serpentent à travers ces immenses prairies, comme de gigantesques boas. L'aspect des prairies n’a point cette monotonie qu'on serait porté à leur prèter ; plus que l'Océan, elle présente dans son uniformité une certaine variété. Le sol, qui presque partout est riche, du moins à sa surface, n’est point plat; des buttes nombreuses s’y rencontrent ainsi que de nombreux coteaux et de pittoresques vallons ; elle a des collines et des lacs très-gracieux, en un mot, tout ce qui embellit la nature. Vers le mois de juin, cet immense tapis de verdure se couvre de fleurs qui varient

selon les diverses époques de l'été, et selon aussi les zones où elles éclosent. En automne, on jouit d’un autre spectacle ; lorsque les pluies n’ont point détrempé les herbes sèches qui couvrent la prairie, la moindre étincelle suffit pour les enflammer ; si alors l’air est agité par le vent, Le feu se commu nique avec une effrayante rapidité et parcourt ainsi quelquefois plus de centlieues d’étendue, Le jour, on n’aperçoit qu’une immense traînée de fumée; mais la nuit, le tableau change d'aspect, la lueur sinistre des flammes occupe toute une partie de l’horizon ; je ne connais point de spectacle plus émouvant et plus lugubre ; c’est magnifique à contempler, surtout lorsqu'on n’a rien à craindre du feu. Je dois vous dire que le danger est rare. Sur les terrains élevés, on ne trouve que du gazon, et lors même qu’il brûle, on peut y passer impunément à cheval ou en voiture, on n’y éprouve point d’autre mal que celui d’être aveuglé par la fumée. Dans les bas-fonds, il n’en est pas ainsi, les petits arbustes et les joncs qui y croissent en abondance, offrent au feu un aliment actif et très-dangereux; mais alors, pour échapper au péril, on prend un moyen très-simple, on met le feu devant soi; le même vent qui, derrière vous, vous porte l’incendie, pousse les flammes sur votre chemin et consume tout ce qui est combustible, vous avancez sur un sol couvert de cendres; mais vous luissez un terrain où le feu qui vous poursuit sera forcé de s’arrêter, faute d’aliments. L'application du principe des homæopathes : Similia simihbus curantur, ne peut jamais avoir un résultat plus certain.

Du reste, ces incendies sont toujours limités ; si jamais ils pouvaient devenir généraux, ils causeraient la ruine des tribus sauvages qui habitent ces lieux, en faisant disparaître pour toujours des prairies les animaux innombrables qui y paissent.

Mais revenons à cette partiede la contrée qui est arrosée par la Rivière-Rouge pour en connaître l'histoire. Vous comprenez qu'on ne peut la faire remonter à un temps bien reculé; les documents écrits, comme la tradition orale, manquent complétement sur ce sujet; du moins, je n’en ai point découvert. On sait seulement qu’elle était habitée par les Sioux, et que les Assiniboines, autre tribu de la même nation, occupaient les

teridä ârtoëées par la tivière qui porte leu nor; ét qui 8ë jette dans la Rivière-Rouge, à dix-huit lieues de son einhouchure. La division se mit par la suite entre ces detix peuples; lès Assiniboines appelèrentà leur secours les Cris qti habitaient lés bords du lac dès Bois; aidés de tes puissahls alliés, les Afsiñiboiues triomphèrént de leurs ennemis, ët lé pays qui avait été forcément abandonné par les Sioux, devint, quelque tétüpé aprés, le domaine des Ctis; depuis des fariages réciproques éntré les deu nalions victoriéusès, cimentèrent unè üälon qui né #’ést jämais rompüe. Ces lieux bnt été kussi le thédtré dé nômibréux combats entre lbs Sioux êt les Sautèux, Slliés naturels des Cris, et la Rivière-Rouge doit so nom à l’un des plus sanglants qui se donna sur les bords du lc Houge; le sang ayant rougi ses eaux, ils désignèrent sous lé nom d'Eau énsanglantée [Miskouagami), le lac et li riviêre qui y prend une de ses principälés sources, nôm qüe les Frdhçais ont traduit pär lac Roube et Rivière-Rouge. L'arrivée deé blancs, et surtout la fondation de la colonie qui s'y est établie, a ralenti celte fureur des combals, parmi ces nations sauvages. Cé fut vers la En dusiècie dernier que des Canadiens, ayat düitté le service des compagnies de traite, vihrent s'établit dans cette contrée, après y avoir épousé des femmes indienhes; leut exemple fut imité par quelques haïdis trappeus et bientôt un noyau de populalion, en pärtié d’origine européenne, sb trouva réuni à la Fourche, nom cie l’on dohinb äd cohfluent des déui rivières. L'existence de ces nouveaux venus différait peu de élle des sauvages ; corhrhe eux ils vivaient du proëuit de la chasse et de le pêche : durant l'hiver, ils alldient ciinper dads lés prairies, où lé büffle leur fournissait ine abohdante st riche nourriture; aû printemps, ils revenaiert sur {es bords dé la Rivière-Rouge, dont les eaux fourmillent de poissons ; le gibier y était d’ailleurs nombteux etfacile & tuer. Îls n’ataient point d'autre habitation que dès loges faites en peaux d'orignal ou de biche.

Cét étât de choses dura jusqu’en 1811. À cette époque, lord Boikirk forma lé projet de fondét un colohie au centré des possessions britanniques dè l'Amérique du Noïd, ét il choisit

les lieux qu'occupat déjà cette population à demi nomade, dont je viens de vous parler. En fondant sur les bords de la Rivière-Rouge une colonie, lord Selkirk, qui était un des principaux actionnaires de l’Honorable Compagnie de la baie d'Hudson, avait premièrement en vue de créer un centre d'opérations pour combattre et expulser ensuite du pays la Compagnie rivale, celle du Nord-Ouest ; et c'est pour cette fin qu’une compaghie du régiment de Meuron y fut envoyée.

Il voulait aussi retirer du pays les ressources qu’il pouvait fournir, et qu’on ne pouvait importer qu'à grands frais et en quantité très-insuffisante, à cause des distances d’où il fallait les tirer, et à cause aussi de la difficulté des transports ; t'est pour cet objet qu’il y envoya plusieurs familles de cultivateurs écossais ; quelques Canadiens, attirés par des promesses avantageuses, s’y rendirent aussi, et vinrent grossir le nombré de leurs compatriotes qui se trouvaient déjà sur les lieux.

La culture du sol commenca alors, mais sur une bien faible échelle; plusieurs fois, durant les premières années, les espérances des cultivateurs furent trompées, tantôt par les gelées tardives, tantôt par le fléau des sauterelles qui détruisaient tout. Comme tout le grain avait été confié à la terre, il fallait, pour avoir des sementes, aller les chercher à des distances tiès-coHsidérables, et ce n’était par conséquent qu’en faiblé quantité qu’on pouvait se les procurer. Ün se mit également alots à Elevet des maisons dont le bois fournissait tous les imàlériaux ; mais l'élément nécessaire pour donner la vie à touté houvelle colonie, et lui assurer méme la prospérité matérielle; mäñqüait À ce houvel établissement; aucun Frère n'avait encore pénétré dans cette contrée pour y porter Les bienfaits dé là Religion ; il est vrâi que Le P. Ankeau, de la Compagnie de Jésus, avait, en 1136, essayé de s’y rendre ; mais, ayant êté réncohtré dans le lac des Bois par uh parti de guerre de là tibu des Sioux, il fut massacré, ainsi que ses compagnons, däns une petite île de ce lac, que j'ai visitée plusieurs fois, fbn sarié éprouver une vivè émotion.

Lotd Sëlkirk avait compris qu’il est imposäible de fonder une colonie sans que la Religion préside à sa naissancé el aide

à son développement comme à sa stabilité ; aussi s’adressa-t-il à l’Evêque de Québec, pour qu’il voulût bien procurer des Missionnaires à la population de la Rivière-Rouge. Me PLessis, qui occupait alors le Siége épiscopal de cette ville, saisit avec empressement l’occasion heureuse que la Providence lui envoyait pour faire annoncer l'Evangile dans cette partie de son immense Diocèse, et en 1818, M. Provencher y fut envoyé comme chef de la Mission avec le titre de Vicaire général ; M. Dumoulin lui fut adjoint pour partager ses travaux. Partis de Montréal, le 19 de mai, par la voie des Canots, ils n’arrivèrent que deux mois après à leur destination. Ils trouvèrent un peuple chez qui la foi et les mœurs laissaient beaucoup à désirer, mais qui heureusement n'avait pas été atteint par l'esprit d’impiété. La vue des Prètres canadiens rappela aux colons le souvenir du pays natal, les instructions qu’ils y avaient reçues et les lecons de leurs mères. Les deux Missionnaires furent salués comme les envoyés de Dieu. Les femmes et les enfants, qui n’avaient jamais vu de Prètres, mais qui souvent en avaient entendu parler, ne leur témoignèrent pas moins de vénération. Aussi, bientôt la colonie changes de face, grâce au zèle, à la piété et au dévouement des deux Missionpaires qui avaient été appelés à l’évangéliser. J'ai habité cinq ans au milieu de cette bonne et intéressante population catholique de la Rivière-Rouge ; je dois donc la connaitre assez, Eh bien! je déclare qu’elle est une des plus morales et des plus religieuses que j’aie jainais rencontrées. Cependant tout n’est point perfection : ils participent, comme tous les peuples, à certaines misères qui sont inhérentes à la pauvre humanité déchue.

La plupart des habitants de la Rivière-Rouge sont métis; les deux tiers au moins, et c’est de ceux-là que je parlerai, sont issus de pères canadiens et de mères indiennes des tribus des Cris et des Sauteux. On remarque dans leur caractère “beaucoup de douceur unie à beaucoup d’inconstance ; ils ont hérité, de leurs mères, cette imprévoyance des besoins de la vie qui distingue à un si haut degré les sauvages de ces contrées.

Pour le physique, à la troisième génération le type indien a à peu près disparu, du moins quant au teint et à certains traits caractéristiques du visage ; mais, sous Je rapport moral, la progression ne suit pas une marche aussi rapide. Ils sont naturellement généreux ; aussi l'hospitalité la plus cordiale est-elle pratiquée chez eux. Aujourd’hui la jeune génération recoit l'éducation des Frères de la Doctrine chrétienne et des Sœurs grises. Je suis convaincu qu'elle produira chez ses enfants les plus heureux résultats, sous le rapport religieux; je crois cependant que les jeunes métis, au sortir de l’école, préféreront toujours les voyages à l'étude et un fusil à un livre.

Mer ProvENCHeR, de sainte mémoire, avec un dévouement et une constance qui ne s’est jamais démentie, avait essayé de soumettre quelques enfants à un cours d’études qu’il faisait lui-même ; il espérait recruter quelques Prêtres parmi eux; tous ont trompé ses espérances.

Puisque j'en suis à la peinture des mœurs, je dirai quelques mots du costume. Les hommes portent celui de nos habitants à quelque chose près; celui des femmes diffère davantage : c’est un mélange du costume des Indiennes et des femmes civilisées, non point tel qu'il se porte aujourd’hui, dans nos villes surtout, mais tel qu'il était dans nos campagnes il y a, je suppose, un demi-siècle. Leurs cheveux tombent sur leurs épaules en deux tresses natées ; elles ont pour ornement de tête un mouchoir de soie ou de coton qui se noue sous leur menton; leur robe d’indienne est simple et très-décente; elles portent, en outre, un tablier dont la couleur diffère de la robe, et qui chez elles est un complément nécessaire à la toilette. Elles ont pour chaussures des souliers en chamois, artistement travaillés, sur lesquels viennent reposer de riches mitasses garnies de rassades blanches. Quand elles sortent en hiver, elles se drapent, comme les Iroquoises, d’une converture en laine; en été, le châle remplace la couverture, mais il est porté de la même manière. L'ensemble du costume plait par sa simplicité et sa convenance. J'oubliais le plus bel ornement des filles catholiques métisses : c'est leur rare modestie; on voit généralement sur leur figure la can-

deut de l'enfance unis à la pudeur des vierges; et j'espère qu’elles ne perdront jamais ce précieux ornement tant qu’elles cohserveront leur aimable simplicité.

Leur costume ne varie jamais ; les modes importées par les Anglaises ne les tentent point ; elles ontle bon esprit de croire qué lorsqu'un costume sied bien, il n’y a nulle raison d'en chadget jour en prehdte un autre ; s’il y a une tyrannie dont elles soient délivrées, c’est bien celle des modes. On peutdiviser lës Habitants de la colonie en deux classes ; je ne parle pas ici dés employés de la Compagnie, ti des anciens bourgeois qui, aptès s'êtte retirés Au service, vivent en rentiers ; parmi les habitants, les uns cultivent la terre ou exercent divers métiers, ët es auttes font la chasse. Les premiers s’adonnent à peu ptès aux mêmes travaux que nos cültivateuts du bas Cénada, et leuts femmies fabriquent daris les maisons des flanelles et des draps pour l’usage de la famille. Aux doucetrs de la vie agricole d’autres préfèrent la vic errante dans les prairies ; ceux-là vivent de le chasse du buffle qu'ils font au printemps et et automitie, chasse qui demande uhe grande adresse et beaucoup de bravüure. Ils partent ordinàirément eh deut caravnés, ét amènent avec eux leurs femmes et leurs enfants, dont les sérvices leut sont indispensables; car c’est aux femmes qu'est dévolu le travail de prépatet les viandes, travail rébutant, long et péhible. Je ferai üne temärque : les métis, dans la coloñie, sont des maris assez déBonriaires ; mais ans l& prairie, lorsqu'ils tentrent dans la vib sauvage, ils reptennént en partle l’autbrité despotique que les Ihdietis exerceht énvers leurs femrhes, non pour maltraiter leurs épbtses, mais Per leur laisser le plus gros de là fatigue.

Un fhiétis, du nom de Michel Mondet, $e trouvant isolé et poutsuivi par ün buffle, essaya dé se dérober ati danger par 18 fuite; mais coinme il étalt monté sûr un chbval peu vigoureut, l'animal l’eut bibntôt attbint, bt d'un coup de corne évétittd le cheval et lança le caväliér 4 qüelques pas sur le sol, #ù, dans sa chute, il ée foüla tte jatibé, Prévoyant ce qui allait biéhtôt lui ktrivér, il s8 coucha 4 l'instant à plat ventre hit lé mutt, Lé bUffe, qui béttésit brobableïhent à célte vésilé,

que les épparëntes sonif souvent tHimpeuses, #’approcha de riètre homme, vint flairer autout dé 5d fête assez lorigtemps pour s’assurèr du fait; mais, tomirie vüus le compréneé assez, le pauvre métis retirit si bieh son $buffle et fit si biën le mort, qu’il parvint, malgré tet bxaïînen redoutable, à tromper son énnemi. Alors celui-b chanigba de tactique, il ftappa à coups redoüblés et lotrdemeht Mithel Monnet entre les dèux épaules avec son mufle, espétänt que duëlüe sotbresaut trahiräit sa victimé, ou qu’un soupir arräthé à la douleur pourrait s’artacher de $a poitrine et tonstatet la vie; thäis cette épreuve rie réussit pas rhieux au féroce animal que la première. Alors, il s’en éloigna léhtemetit ; mais il paraît qu’il cétiservait encôte des doutes, car de temps en teinps il se teloutriait pour s'assurér si l’homme n'avait pas bougé ; cblui-cl, dui savait qu’il u'étäit pas encore Hôté He tout daügér, continuait toujours à faire le mort. Quand il vit quë le Hüfil était déjà très-loin, et que depuis longtemps il ne toutnait plüs la tête de son côté, il crut qu'il pouvait impunément se lever avec l'espoir de pouvoir se tratnét justd’au camp; mais au moment même où il se dressait sur ses genoux, le buffle tournait une dernière fois la tête pour l'examiner et acquérait alors la certitude qu'il avait été dupé; aussi devint-il furieux et s’avança rapidement vers le malheureux métis pour l’immoler à sa rage. Mais la Providence, qu'il avait invoquée, veillait sur lui, Deux chasseurs, le fusil chargé, suivaient depuis quelque temps, de loin, les manœuvres du buffle qui, étant préoccupé de sa vengeanuce, ne les avait point aperçus. Au moment où ils virent qu'il se précipitait sur leur compagnon, ils lantèrent vers lui leurs cheväut, et come ils étaient montés sur des coursiers rapides, ils l’eurent bientôt atteint; deux balles logées dans son cœur l’abattirent et lui enlevèrent pour toujours le désir de la vengeance. Ce fait m'avait été raconté par un grand nombre de personnes; je voulus aller à la source, j'interrogeai Michel Monnet lui-même, et c'est le récit sorti de sa bouche que je viens de vous doxiüier. La morale qu’il tirait de ce fait est : que les bêies ne sont pas aussi bêtes qu'on le pense. Vous croirez peut-être que cétle aventure l’a dégoûté pour

toujours de la chasse aux buffles, eh bien! non, dès que sa jembe a été guérie, il y est retourné.

J'aurais encore bien d’autres choses à vous dire sur la coloaie de la Rivière-Rouge, car je sens que mon travail est trèsincomplet, mais il faut savoir se borner ; d’ailleurs je ne dois point trop abuser de votre bienveillance à m’écouter. Je finis par une réflexion : aujourd’hui, on s'occupe beaucoup de l’avenir de cette lointaine contrée ; on a écrit mème, sur sa prospérité future et sur les richesses qu’elle pouvait fournir, des articles empreints de beaucoup d’exagération. Si j'osais émettre une opinion, elle ne serait point tout à fait conforme à ceux qui prétendent que la colonie de la Rivière-Rouge est le berceau d’un vaste empire, ou, si l’on veut, d’une riche et populeuse province. Pourtant, comme de n6s jours les calculs qui paraissent les mieux fondés sont souvent déjoués par l'expérience, il faut être modeste dans ses prévisions, et ne pas risquer un jugement qui, plus tard, pourra recevoir des faits un éclatant démenti.

ÂAUBERT, O0. M. Li.

Rapprochons les détails suivants de ceux qui précèdent ; les contrastes ressortiront mieux. Vingt jours suffisent pour parcourir l'espace que l'on ne franchissait que dans deux mois; l'Évangile a pris des ailes de feu. Voici la lettre du R. P. PETITOT :

Saint-Bouiface, le 29 mai 1862.

Parti de Montréal avec Ms" Tacré et un Prêtre du Mans, le lundi 5 du courant, je suis arrivé à Saint-Boniface lundi dernier 26, après un très-beau voyage; de Montréal au Mississipi, nous l'avons effectué en chemin de fer, visitant sur notre passage les grands lacs Ontario, Erié, Huron, Michigan, traversant le Saint-Laurent, l’Ottowa, et d’autres grandes rivières. Tout ce pays est presque aussi avancé dans la civilisation que

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