octobre
Kharkoff. Encore une grande et curieuse ville (133000 habitants), mais je sortirais du cadre de ce récit en m’y arrêtant ; un voyage dans la Russie d’Europe mérite les honneurs d’un livre spécial. Ici je souhaite au major bon voyage et meilleure chance avec sa casquette; trente heures plus tard, je me retrouve à Odessa. Quel changement, grand Dieu, dans l’aspect de cette belle ville, qu’un chaud soleil n’éclaire plus! Il pleut à verse, et si la mer Noire n’est pas encore gelée, des rafales de vent glacé ne m’en coupent pas moins la figure. C’est dans ces conditions que je m’embarque pour les bouches du Danube.
Un singulier va-et-vient de soldats dans les villes roumaines de la frontière m’arrache au souvenir de Mervet du Caucase. La situation politique est donc décidément troublée
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et la Russie paraît être une menace pour la paix de l’Europe? Je n’ai pas remarqué pourtant le moindre mouvement de troupes dans l’intérieur de l'Empire. Tout y est calme, recueilli, comme à l’ordinaire; si la Russie est menaçante, c’est par sa puissance même plus que par ses apprêts belliqueux ; je reconnais seulement qu’elle serait beaucoup moins à craindre, si ses loyaux alliés (ils l’étaient encore à ce momenl-là) pouvaient la refouler en Sibérie. Est-ce dans ce noble but que les Roumains s’agitent? Leur roi est-il bien sûr de ne pas faire fausse route? J’entends dire qu’ils ont été dupés au Congrès de Berlin, que la Bessarabie leur a été enlevée pour prix de leur concours et malgré un engagement solennel; mais qui donc est l’auteur responsable de ce fameux traité et s’est proposé pour but d’attacher au flanc de la Russie le « vésicatoire » que Napoléon III destinait à l’ Autriche? Je n’en veux pour preuve que le traitement imposé à la Russie elle-même : que lui a rapporté cette guerre sanglante de 1877? S’il est vrai queM. de Bismarck ait défendu les intérêts moscovites avec la conviction et l’énergie d’un vrai diplomate russe, — Son Altesse du moins le proclame sans rire, — on peut dire à ces bons Roumains : Jugez un peu s’il les eût combattus et méfiez-vous pour votre propre compte!
Mais assez de politique. Le 31 octobre, après avoir Ira* versé de nouveau une forêt de baïonnettes inoffensives et de pacifiques casques à pointe, je rentrais à Paris, consolé et réconforté, confiant dans la justice immanente et disposé à ne plus croire du tout que la force primera éternellement le droit. M. Weiss, qui nous a raconté, non sans tristesse, ses promenades « au pays du Rhin », n’a vu qu’une des faces de la médaille, une des frontières du jeune empire germanique.
Il a pu mesurer l’ambition de ses hommes d’Etat, devineî leurs rêves d’expansion à l’Orient, vers Moscou, comme à l'Occident, vers Paris; analyser l'outil militaire dont ils disposent et mesurer sa force.
Mais il u’a pas vu la Russie, il ne la connaît pas, il ne la soupçonne pas, il ignore tout ce qui se remue, tout ce qui s’agite nerveusement et fiévreusement sur l’incommensurable territoire moscovite.
Et s’il m’est permis de terminer ce récit de voyage en Transcaspienne par un dernier souvenir de Ghéok-Tépé, je dirai avec le correspondant français accrédité auprès de Skobeleff :
« On ne pense donc pas à l’armée russe, à cette armée immense qui, dans sept ans (ils sont écoulés), comptera un effectif de huit millions d’hommes! On ne songe pas à l’ardeur qui existe chez tous ces jeunes hommes, soldats jusqu’au bout des ongles, ne demandant qu’à sabrer et contents, satisfaits, fiers et heureux quand on leur accorde une croix de Saint-Georges, ou quand, au milieu du scinlillement des sabres, ils peuvent se faire tuer... Ici, nous sommes aux temps héroïques : les jeunes soldats que nous voyons sont des volontaires pour qui la guerre est un jeu, un plaisir, une récompense; aucun d’entre eux ne sait seulement ce que c’est que de reculer.
« Hourra! les Tekkés! ont-ils crié quand on leur a dit qu’ils allaient en Asie centrale; et les voilà en route, insouciants, tout prêts à se faire hacher... Je puis parler, j’ai vu deux compagnies égorgées, et il ne restait seulement pas un homme pour raconter comment la chose avait eu lieu. Ils étaient tous couchés en masse, entassés sur leurs ennemis...
« Il faut les voir, il faut les entendre, il faut vivre au milieu d’eux. C’est la chanson perpétuelle, c’est le jeu, c’est l’amour, c’est la guerre comme dans la chanson, le désir ardent, irrésistible, de se jeter dans les mêlées... Je voudrais pouvoir photographier les scènes dont j’ai été témoin et rendre l’effet saisissant de tout ce que j'ai vu pendant les quatre mois que j’ai passés au milieu de l’armée russe. »
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Restons donc silencieux, impassibles, et laissons s’accomplir d’elle-même l’implacable fatalité historique. Quiconque a visité sérieusement la Russie et étudié de près la force d’expansion qui fait craquer ses frontières, en revient convaincu qu’à celle race slave, pleine de vitalité et de sauvage énergie, appartiendra un jour — bientôt peut-être — la suprématie en Europe, et, pour peu que l’Angleterre s’obstine à refuser une main loyalement tendue, la domination universelle.