‹ Voyage à Terre-Neuve [microforme]Chapitre 12 sur 47 · LES · texte numérisé non relu

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VOYAGE A TERRE-NEUVE, 67 de lièvre qui fut trouvé délicieux par d'heureux convives. Îl était fabriqué avec les parties les plus résistantes d’une espèce de pingouin, qui tient plus, quant à la chair, du poisson que du volatile et dont la nature huileuse convient à merveille à l'estomac des Esquimaux. Mais l’assaisonnement était composé d'une façon si savante, qu’au premier abord on ne s’apercevait de rien ; on retrouvait même le goût du lièvre à un haut degré. Il est vrai que la digestion de ce chef-d'œuvre ne fut pas des plus faciles et faillit priver la marine française d’un amiral. Mais la gloire n’en est que plus grande pour le cuisinier qui avait su produire avec un si faible moyen, une si puissante illusion. |

Par bonheur, la sole normande était une invention d’une nature plus modeste ; l’occasion d’ailleurs était beaucoup moins solennelle. Son succès n’amena donc aucun retour fâcheux, et le lendemain je regagnai le Gassendi à Sydney-Mines, heureux d’avoir pu me faire une première idée d’une cité où © j'allais revenir dans la journée même et très-curieux | de jeter aussi un regard sur les lieux où j'avais mo- : Mentanément laissé mes Compagnons de voyage.

à Sydney-Ville est le point où la division f ‘ançaise … de Terre-Neuve vient plusieurs fois, dans le cours de .. la Campagne, chercher ses vivres et surtout sa viande : lraiche, Mais Sydney-Mines, située un peu plus bas

fournit le charbon tiré des mines

qui abondent dans cette localité. Nous avions rencontré le Ténare au moment où il venait de remplir ses soutes de ce qui fait la vie des bâtiments à vapeur, et le Gassendi était en ce moment occupé à l'imiter, car notre traversée depuis Brest avait fait une brèche considérable à notre approvisionnement de combustible et on s’en apercevait de reste à voir combien nous étions devenus légers sur l’eau, et surtout on le sentait aux oscillations que nous occasionnait ce défaut de poids.

En mettant lé pied sur le pont, je trouvai le navire de Sa Majesté, transformé en bateau charbonnier, L'air était obscurci par une poussière noire qui pénétrait partout. Les planchers toujours si propres étaient devenus méconnaissables; les hommes de l'équipage n'avaient plus figure humaine sous la couche épaisse de vernis qui en faisait des ramoneurs, et le bruit caverneux du charbon qui s’engouffrait rapidement sous leurs mains dans les conduits des soutes, faisait retentir l'air d’un tel vacarme qu'on ne pouvait se parler avec l'espérance de s’entendre. Dans de pareilles situations, les officiers, à peu près aussi propres que leurs hommes, sont fort mélancoliques, les commandants rêvent à la peinture qui sera largement prodiguée pour faire disparaître les traces de cette crise, et ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de s’en aller respirer ailleurs. Je n'y Manquai pas.

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VOYAGE A TERRE-NEUVE. 69 Sydney-Mines, au point de vue du paysage, ressemble beaucoup à Sydney-Ville, dont quelques

lieues la séparent, mais en tant que lieu habité, il

paraît destiné à un avenir plus brillant. Le précieux combustible que son sol fournit avec une abondance extrême, altire sur ce point un grand nombre de navires qui viennent là faire des chargements destinés à la Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve. Beaucoup de petits débitants se sont établis sur ce point ainsi lréquenté, et l'exploitation des mines a également déterminé bon nombre d'ouvriers à venir avec leurs lamilles. Cette population, d’ailleurs si différente du monde maritime, n’habite pas précisément Sydney- Mines, mais forme à elle seule une espèce de village dans la proximité des excavations, de sorte que si l'on voit sur le bord de la mer bon nombre de culottes goudronnées ct de bonnets de laine, on

rencontre à quelques pas de là assez de gens vêtus de méchants habits noirs et de chapeaux de rebut, sur lesquels s'attache la lampe du mineur.

Je ne suis pas descendu dans les galeries. Je me suis contenté de contempler de haut les boîtes de bois sales, boueuses, qu’une machine à vapeur fait tour à tour monter et plonger dans la profondeur, et qui ramènent à fleur de terre et à la clarté du jour, tantôt d'énormes masses de charbon, tantôt des ouvriers sordides que les premiers attouche-

ments de la lumière éblouissent et font vacilier. J'ai

70 VOYAGE A TERRE-NEUVE, centemplé, comme un ignorant que je suis, le jeu brutal des grandes mécaniques faisant sortir à gros bouillons l’eau qui menace incessamment d’inonder les galeries. J'ai admiré la physionomie impassible de ces surveillants, suivant d’un œil constamment attentif la marche de certains balanciers qui en pensent au moins aussi long que ceux qui les regardent à perpétuité; j'ai vu monter et descendre sur les plans inclinés garnis de rails les wagons chargés du produit des travaux, et j'en ai eu assez. Malgré tous les efforts etl’habileté des ingénieurs, on n’a, pas pu empêcher un des puits d’être envahi par les eaux. Ces sortes d'accidents entraînent des pertes considérables et des frais non moins énormes pour ouvrir de nouvelles voies à l'exploitation. Ils sont d'autant plus difficiles à éviter que les couches de charbon de terre vont se prolongeant dans toutes les directions, et passent sous la mer qui trouve trop aisément moyen de s'y infiltrer. La mer est ici partout la maîtresse, et partout on la rencontre. Elle n’est pas encore bien

décidée à ab«xdonner ce domaine qui lui échappe. |

Elle n’a pas reconnu bien définitivement le droit de la terre à exister à côté d'elle.

De merveilleux débris géologiques sortent de ces mines avec le charbon. On y admire des spécimens particulièrement beaux äe la flore primitive, € surtout ougères conservées avec une délicatesse

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VOYAGE À TERRE-NEUVE. 71 et une perfection Gont rien n’approche. Du resle, je préférai retourner dans le voisinage des hommes à contempler plus longtemps des choses dont je n'ai pas le sens, et ayant aperçu au bord du golfe, sur une plage sablonneuse parsemée de quelques maigres sapins, certaines constructions d’une forme bizarre, j'y courus pour me rendre compte de ce que c'était. .

C'étaient quatre, ou cinq huttes de sauvages, des Wigwams comme ceux d'Uncas et de Chingachgook. Libre à moi cette fois de me croire transporté en

corps e{ en âme au centre d’un récit de pionniers. Les wWigwams étaient religieusement construits d’après les vrais principes de l'architecture indienne : une douzaine de perches formées de jeunes arbres et placées en rond soutenaient une sorte de car pace en écorces de bouleau; une ouverture suffisan{e pour laisser entrer les habitants servait à la lois de porte et de fenêtre, et un trou circulaire placé au sommet permettait à la fumée du foyer de sortir; mais je me doute que cette fumée ne consent d'ordinaire à s’en aller qu'après un séjour assez obstiné pour déplaire gravement aux gens délicats.

Sur le rivage, deux bateaux également en écorce el d'une légèreté surprenante ne rappelaient pas moins les descriptions si connues de la vie des nalurels ; mais ce qui faisait contraste et dissipait

72 VOYAGE A TERRE-NEUVE, toute illusion, c'était le costume que j'avais déjà vu à Sydney-Ville et que je retrouvais là, et surtout les occupations paisibles de ces fils de la forêt, Des hommes travaillaient à polir des planches. Quelques femmes vidaient des poissons et se préparaient à les faire rôtir au feu. Deux jeunes filles tressaient des paniers, ci quelques enfants demandaient l’aumône. C'était de plus en plus le spectacle de la décadence : la misère avant-courrière de la mort.

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