‹ Voyage a travers mon atelierChapitre 2 sur 6 · VOYAGE · texte numérisé non relu

VOYAGE

E dois tout d^abord avouer que j^ai un grand défaut : c^est d^aimer tout ce qui est beau. J^en demande pardon à plus d'une aimable lectrice, qui verra peut-être dans cet aveu une déclaration faite à brûle-pourpoint; mais c'est plus fort que moL Seulement, comme je le disais plus haut, c'est un défaut : car aimer tout, c'est aimer trop, et il faudrait avoir le don de décupler son temps et son existence pour pouvoir répondre aux mille exigences que nécessitent tant de passions.

J'ai d'abord commencé par les livres, et, si cette passion a été la première, je dois dire qu^elle m^a procuré et me procure encore de bien agréables distractions. Quelle délicieuse émotion n'éprouve-t-on pas en rentrant chez soi avec un incunable, un vieux gothique, un Aide, un Elzevier ou un de ces beaux livres à vignettes que Ton n''avait pas dans sa collection, et dont Tachât a donné lieu à des négociations capables de rendre jaloux un maquignon bas normand î Et cette plaquette que Ton cherchait depuis bien des années ! et cette reliure armoriée que Ton entrevoyait dans ses rêves! et cette édition originale de Corneille, de Molière, de Racine, dont on s'était privé jusqu^alors parce qu'ail aurait fallu la couvrir d'or ! Quelle sensation, quel triomphe, en la plaçant victorieusement sur les rayons de sa bibliothèque! Non, l'amant qui presse amoureusement sa maîtresse dans ses bras, l'avare qui contemple son or en y plongeant fiévreusement les mains, le navigateur qui découvre une terre inconnue, le mineur qui voit scintiller à l'improviste la fortune sous la forme d'une grosse pépite, n^éprouvent pas de jouissance plus vive que celle du bibliophile lorsqu'il revient avec une pièce rarissime qu'il

a dénichée, découverte et (ô bonheur suprême î) enlevée à la barbe d^autres amateurs dont la sagacité a été mise en défaut. J^en appelle à tous les bibliophiles , bibliomanes ou bibliotaphes connus ou inconnus, et j^ose affirmer à Pavance qu^ils ne me contrediront pas.

Après le goût des livres est venu celui des tableaux, puis la passion des beaux dessins anciens, sans négliger pourtant les modernes, .le n^ai pu rester insensible aux autographes, qui ont à coup sûr un charme tout particulier, ni aux belles gravures anciennes et modernes, dont je me suis plu à entasser une quantité considérable; mais, après avoir rempli les bibliothèques et les meubles à tiroirs de livres etd^autographes, après avoir couvert les murs de tableaux et bourré les bahuts de dessins et de gravures, il ne m^a plus manqué qu^une chose : la place. C^est alors que Pidée m^est venue de collectionner les objets de petite dimension, comme les émaux, les miniatures, les boîtes, les éventails, etc., et je vous jure que ces mille riens charmants procurent nombre de distractions non moins charmantes.

Mais à tout seigneur tout honneur! car je n^ai pas encore mentionné la jouissance la plus

noble, la plus douce, la plus exquise : la musique! Vous dire les émotions charm.antes qu^elle m^a fait éprouver serait superflu , et cela (dois-je le confesser?) tout aussi bien dans Pécole moderne que dans Pécole ancienne ou classique. Oui, au risque de paraître un profane, j^avouerai que je ressens dans Paudition des œuvres de nos grands maîtres modernes des sensations aussi agréables que dans celles des anciens maîtres. La musique de ceux-ci a peut-être, pour certaines oreilles, un charme plus intime et plus pénétrant ; mais que d^admirables beautés dans Robert le Diable, Guillaume Tell^ les Hug-iienots^ la Juive, la Muette de Portici, le Trouvère, Lucie de Lammermoor ! puis, dans un ordre moins élevé, mais tout aussi entraînant, dans le Pré aux Clercs, le Domino noir, la Dame blanche, Zampa^ le Barbier de Séville, V Eclair, le Chalet, le Maître de chapelle et quantité d^autres dont le nom m^échappe !

Mettez donc à côté de cela la pauvre musique d^opérette-bouffe, qui est à peu près la seule production musicale de notre époque, et ditesmoi ce que vous pensez du rapprochement î

Dans un coin de Fatelier se trouve un petit meuble d''un aspect relativement mesquin, mais assez curieux cependant pour mériter les honneurs d^une description : c^est un ancien clavecin en acajou, monté sur pieds droits, ayant les touches noires et les demi-tons blancs, et contemporain, à coup sûr, de Mozart, Beethoven ou Haydn. Je me plais à penser qu^il aura servi probablement à Tun d^entre eux pour composer quelqu'une de ses mélodies immortelles, et Tidée que le divin Mozart a pu promener ses doigts sur ces touches, dont la sonorité a disparu, me rend rêveur. C'est peut-être pousser la rêverie un peu loin; mais, que voulez-vous, Fimagination galope si vite et surtout si facilement î

J'ai placé dessus une ravissante mandoline à incrustations d'ivoire et de nacre; mais celle-ci a une origine bien authentique : Grétry l'avait donnée, comme témoignage d*estime et d'ami-

tié, à mon bisaïeul, et elle a été depuis précieusement conservée dans la famille. L'excellent maître s^en servait volontiers comme accompagnement, et peut-être aura-t-elle contribué à composer la sérénade si populaire que Blondel chante à son roi dans Richard Cœur de Lion,

Outre ces deux instruments, qui ne figurent guère que pour la curiosité, un excellent piano (mais moderne celui-là), plusieurs violons, dont deux de Guarnerius, un alto, un violoncelle et une harpe, destinés aux amateurs délicats; puis deux guitares, un tambour de basque et un clavier chinois à Fintention des mélomanes barbares, forment une petite collection musicale qui ne manque pas de charme.

Mon bataillon de morceaux de musique (partitions pour piano, piano et chant et dbrchestre) est tellement nombreux que j^ai dû y consacrer une bibliothèque particulière. J^ai pris plaisir à orner les principales partitions de portraits^ d'autographes des maîtres, de gravures représentant telle ou telle scène d'opéra, et j'ai pu ainsi concilier les goûts du musicien, du bibliophile et de l'amateur d'autographes, trois goûts qui se disputent à qui mieux mieux et que j'ai bien du mal à mettre d'accord, je vous assure.

Pour compléter le tableau , J'y ai joint différentes reliures aux armes, entre autres un superbe exemplaire de VEaii merveilleuse^ de Grisar, relié en maroquin rouge et orné du chiffre de la reine des Belges : c'est, sans nul doute, l'exemplaire de présent dont le musicien aura voulu faire hommage à la souveraine.

Dans un rayon spécial sont réunies toutes les œuvres qui ont trait à la musique ancienne: airs de danse, pavanes, menuets, countrjrdanceSy etc., ainsi que des anciennes pièces de PAcadémie royale de musique. Ce sont toutes choses d'un régal aussi friand pour le bibliophile que pour le musicien, car les anciens ouvrages sur la musique deviennent de plus en plus rares, et c'est là que j'ai rangé précieusement un recueil d'airs et d'ariettes, manuscrit de paroles et musique notée entièrement de la main de Jean-Jacques Rousseau. Vous savez que le grand philosophe, bien que possédant un avoir d'environ onze cents livres de rente^ résultant de ses arrangements avec les directeurs de l'Opéra et de la vente de ses livres, réalisait encore quelques bénéfices en copiant de la musique à dix sous la page. La plupart des dames de la cour s'amusaient beaucoup de cette manie

et venaient souvent elles-mêmes lui apporter de Vouvrage. On connaît sa lettre si fière et si digne à la marquise de Pompadour, qui avait voulu lui faire remettre cent louis pour des copies ne valant pas plus de douze francs; et Taltière favorite, en cette circonstance, dut s^avouer vaincue par le pauvre musicien.

Ceux qui ont eu la fantaisie de se composer une collection de tableaux conviendront avec moi que ce n^est point une petite affaire. Pareil au bibliophile qui ne parvient à réunir une bibliothèque de choix qu^après avoir fait une horrible hécatombe de bouquins, le modeste amateur de peinture n''obtiendra un ensemble passable qu^après avoir entassé un nombre de croûtes effrayant. Encore le bibliophile a-t-il des manuels et des catalogues pour le guider, tandis que le collectionneur de tableaux ne peut guère compter que sur ce flair que le goût et Pexpérience seuls peuvent lui donner.

Je n^entreprendrai point de décrire toutes les œuvres qui couvrent les murs de Tatelier du haut en bas^: ce serait d^abord abuser de la patience du lecteur, et puis, il faut le dire, certaines ne valent pas la peine d^être mentionnées. J'y ai mis un peu de tout, de Pancien, du mo-

derne ; mais je dois ajouter que c^est ce dernier genre qui remporte.

Je me contenterai donc de signaler de très beaux portraits en pied de la Dame et les Enfants de la maison, par E. Genty; un charmant H. Baron, la Qiierelle des Amoureux^ pour lequel j'ai toujours eu un certain faible, car c'est mon premier achat en peinture; une jolie petite nymphe de Diaz, de jolies toiles de Chopin, Corot, Troyon, Musin, J. Masse, Couder, Béraud, Jeannin, Minet, Catoire, Foret, et nombre d'esquisses où figure au premier rang celle de la Chasseî^esse, de Roll, jeune peintre du plus grand avenir.

Quant à Técole ancienne, il me suffira de citer des œuvres de A. Durer, J. Romain, Rembrandt, D. Téniers, Dietricy, Brauwer, Karl Dujardin, Parrocel, Wouvermans, Metzu, Miéris, Bruandet, et quelques portraits intéressants par Holbein, Clouet, Largillière, H. Rigaud, Vanloo, Allais; plusieurs beaux pastels, dont un de Rosalba, et un certain nombre de toiles dont les attributions sont incertaines, complètent cet ensemble.

Vous voyez qu'il y a de tout un peu, et, si je fais cette description, ce n'est certainement point

dans rintention d^en faire montre ou parade, mais afin de prouver que j^ai fait de mon mieux pour honorer la peinture.

Le tableau tient la première place dans la curiosité, et c^est justice : car les objets d^art les plus dignes d^intérêt ne sont-ils pas naturellement ceux qui sont uniques, comme les tableaux, les dessins, les sculptures, ou bien encore ceux que leur provenance rend précieux et rarissimes, comme les autographes, les exemplaires dans une condition unique et certaines pièces gravées? Quant aux livres tirés à petit nombre, aux gravures et aux faïences, dont il existe, dans certains cas, vingt, cinquante ou cent exemplaires tout à fait pareils, il me semble, tout en leur reconnaissant un mérite sérieux et réel, qu'il n'y a point chez eux cet intérêt particulier et ce charme inappréciable que possède Tobjet unique ou presque introuvable.

Il faut convenir que le monde et ses convenances sont une drôle de chose ! Cette réflexion me vient en contemplant un charmant tableau de Béraud, un de nos plus jeunes peintres, digne de figurer au premier rang du genre que Firmin Girard, Worms etVibert ont rendu célèbre. Il représente une soirée du grand monde, et Ton y voit nombre de jeunes femmes et de jeunes filles en toilettes brillantes dansant avec des messieurs tout de noir habillés qui me font l'effet, entre parenthèses, de chenilles au milieu de fleurs. Oui, je le répète, singulière chose que les convenances du monde !

Un jeune homme pourra, dans un bal, danser avec une jeune fille, contempler les délicieux trésors de Tenfant qui expose à sa vue des bras charmants, des épaules ravissantes, une poitrine adorable de promesses qu'elle seule ou sa mère devraient connaître, et Ton n'y trouve

rien à redire; tandis que si ce jeune homme vient faire une visite chez les parents de la jeune fiUe^ elle ne descendra au salon et ne le recevra que si elle est correctement vêtue jusqu^au cou. De même, dans Fardeur d'une valse entraînante, il pourra Fenlacer dans ses bras, la presser amoureusement contre lui, enivrer ses sens au contact de ce beau corps qui s'abandonne à lui; et si le même personnage, dans une causerie de salon, s'avise de passer son bras autour de la taille de cette même jeune fille, il se fera passer dehors comme un malotru.

Étrange ! étrange î

Mais la valse^, aussi, cette valse infernale! que de défaillances elle a causées, que de vertus elle a doucement ébranlées î Et comme le mari devrait bien la défendre à sa femme, le père à sa fille!...

Je m'arrête, car j'aperçois déjà des yeux moqueurs fixés malicieusement sur moi, et ayant l'air de me dire :

ce On a valsé, on valse et on valsera toujours ! ! ! »

Bien entendu, Mademoiselle, d'autant plus que ça aura toujours l'attrait du fruit défendu.

En pensant au fruit défendu, mon idée se reporte vers Ève, notre mère Ève, dont nous avons tous le droit d^être fiers (sauf son aventure de la pomme toutefois!), puisque nous descendons tous directement d^elle, et je me demande comment cette descendance s*'est opérée.

J'ouvre un vieux bouquin doré sur tranche et conservé dans sa reliure originale en bois recouvert de peau : c'est un exemplaire lavé et réglé de La Bible , qui est toute la Saincte Escritiire, contenant le Vieil et le Nouveau Testament y autrement la Vieille et Nouvelle Alliance^ avec argumens sur chacun livre^figures, cartes tant chorographiques qu autres. De rimprimerie de François Estienne, i56y. Voici ce que dit la Genèse :

I. Après Adam cogiiut Heve, sa femme, laquelle conceut et enfanta Gaïn , et dit : <( J'ay acquis un homme de par l'Eternel. »

2. Et derechef elle enfanta Abel , son frère, lequel fut pasteur de brebis, et Gain laboureur de terre.

3. Or, longtemps après, il advint que Gain offroit au Seigneur oblation des fruicts de la terre,

4. Et qu'Abel aussi offroit des premiers nais de ses brebis et de la graisse d'icelles, et le Seigneur regarda à Abel et à son oblation,

5. Mais ne regarda point à Gain ni à son oblation, dont Gain fut fort courroucé, et son visage fut abbatu.

6. Adonc le Seigneur dit à Gain : « Pourquoy es-tu courroucé, et pourquoy est ton visage abbatu ?

7. Si tu as bien fait, ne seras-tu pas exalté? Mais, si tu ne fais bien, le péché gist à la porte.. Toutesfois sa volonté est sub jette à toy, et as le gouvernement sur îuy. »

8. Et Gain devisa avec Abel, son frère. Et comme ils estoyent aux champs, Gain s'esleva contre son frère Abel et Poccit.

g. Et le Seigneur dit à Gain : « Oii est Abel, ton frère?» Lequel respondit: « Je ne sais; suis-je.,îmoy, la garde de mon frère? »

10. Et il dit : « Qu'as-tu fait? La voix du sang de ton frère crie de la terre après moy.

11. Maintenant donc tu seras maudit sur la terre, laquelle a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère.

12. Quand tu laboureras la terre, elle ne te rendra plus sa vertu : tu seras aussi vagabond et fugitif sur la terre. »

13. Lors Gaïn dit au Seigneur : « Ma peine est plus grande que je ne puis porter.

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